A THÉOPHILE GAUTIER
[Septembre i853.] Mon cher Théophile, on te dit revenu des courses de taureaux de Bayonne (170). Viens donc me voir chez Blanche, où je me trouve fort à propos pour guérir un peu ma tète; je crois qu'enfin cela va mieux, ma chi lo sa ?
XGVI
A STADLEK
[21 septembre i8ô3.] Mon cher Eugène, Venez donc dîner chez Blanche jeudi (après
xcv. — Publ. par Arvède Parine, Nécrosés. xcvi. — Date de la poste.
2(»Z| CCRRESPONDAXCE
demain). Il y aura Méry, Houssaye et Chatillon (171). Tâchez d'apporter votre musique pour Antony (172).
Votre ami, I
GÉRARD
Ce mardi.
XGVII
[23 septembre i853.j Mon cher Méry, Envoyez vile à Théo ce qui est imprimé de la pièce. Il fera de grandes citations, surtout le Serpent (173).
Suscription : Monsieur, Monsieur Mérij
5 bis Rue Lamartine,
Paris.
A STADLER (l74)
le 7 octobre [i853].
Mon cher ami.
On m'a ramené à la maison Blanche, assez gra-
xcvii. — Date de la poste.
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vemenl malade par suite d'excitations que je vous expliquerai. Ayez donc la bonté, si vous êtes à Paris, de vous occuper de mon affaire de déménag^ement, car le logement avait été mis primitivement sous votre nom, mais les quittances sont au mien. Cela peut faire complication. Si je ne suis pas assez bien portant pour qu'on me laisse sortir, occupez-vous de cela et, comme je ne puis toucher l'argent qu'il me faudrait, demandez-en provisoirement à Houssaje, ou à quelque autre de nos amis. Je ne voudrais pas charger de ces frais le bon M. Blanche, qui a déjà tant fait pour moi. Enfin, voyez cela et faites pour le mieux. Votre ami,
GÉRARD
AU d"" labrunie (175)
Ce 21 octobre i853.
Mon cher papa,
Tu n'as pas répondu à ma dernière lettre datée
de Passy, mais on m'a dit que tu avais envoyé
Evariste et que l'on te tenait au courant de Tétat
de ma santé. Tu sais alors que je vais très bien
depuis quatre ou cinq jours, après une rechute assez
grave à ce qu'on dit, et dont M. Emile Blanche m'a
tiré. Je n'ai point souffert du reste et je ne puis
dire que ma raison ait été sérieusement attaquée. Il y avait seulement une forte agitation due en partie à la contrariété d'être soumis à un régime sévèrCj en'partie aussi à l'effet nerveux que produisait en moi le voisinage des autres malades. Je crains que ceux de mes amis qui ont été admis à me voir (deux seulement, Eugène de Stadler et Georges Bell, que tu as vu avec moi,) ne se soient trop inquiétés d'une irritation qui ne tenait qu'à la crainte de ne pouvoir faire mes affaires et répondre à mes engagements. On m'a pleinement rassuré là-dessus, et M. Blanche a eu la bonté de faire fairemon déménagement. On a meublé avec une partie de mes meubles et tableaux une jolie chambre donnant sur un jardin, dominé par les maisons de Passy. Nous avons la jouissance d'un jardin et du parc deux fois par jour (i 76); enfin je suis d'une santé ridicule, si bien que je suis forcé de sauter toute la journée et de faire des exercices gymnastiques pour me calmer un peu. Je suis comme un enfant, je chante et je ris à tout propos, ce qui étonne un peu les gens qui ne savent pas que cela est dans mes habitudes, du moins lorsque je n'ai pas d'inquiétudes graves. C'est toi, avant tout, que je voudrais voir, car bien souvent je ne chante et ne ris que pour m'étourdir, et ne pas penser aux absents chéris, ni aux présents, qui sont de pauvres diables plus malades que moi, convalescent (177). J'avoue-
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rai, fi la lionte de l'art d'Hippocrate, que l'on ne comprend pas assez que le voisinage des malades rend malade, surtout dans les affections mentales ou nerveuses. Les nerfs s'agitent de l'agitation voisine comme les cordes à boyau dont on nous parlait en physique. Je ne puis persuader à personne ici que je suis un peu médecin, ayant suivi deux ans les cours de l'Ecole et la clinique de l'IIôtel-Dieu (178). On ne veut pas croire que j'ai soigné des malades pendant le choléra et que j'ai fait alors une centaine de visites avec ou sans toi. On n'en douterait pas si je m'étais cru assez utile alors pour demander la médaille. Mais je ne voudrais constater qu'une chgse, c'est que, joignant à d'imparfaites études médicales l'observation philosophique et l'expérience, ayant traversé des villes pestiférées comme Damiettc etMansourah,sans la moindre crainte, ayant lutté à coups de chaise contre un terre-neuve, devenu enragé depuis, et qui avait cruellement déchiré un de mes amis (Ed. Féret) (179), j'ai quelque droit à donner mon opinion et à me dire hakim. Comme je ne mens jamais, ou, du moins, comme je ne mens plus, je deviens un peu comme Cassandre, ce qui me rappelle deux vers de ce bon Lingay, l'ancien secrétaire de M. Guizot (180) :
Près de chaque ministre où j'ai daigne descendre. J'étais une Cassandre, à côté d'un Cassandre.
Enfin, espérons qu'Esculape nous sauvera d'Hippocrate ou, sans quoi, je me range du parti de Molière et de Jean-Jacques, fût-ce contre toi-même qui serais bien fâché de m'en vouloir, et qui te traites sans drog-ues, ni prescriptions magistrales, de façon à vivre. Dieu merci ! les six vingt ans accordés par l'Ecriture à la race adamique.
Enfin, écris-moi, envoie mon cousin, viens si tu peux, que je voie un visage de parent, ne comptant plus guère sur mes amis ni sur mes amies qui se laissent, je trouve, bien facilement décourager ou consoler de ne me voir plus !
J'ai appris que cette pauvre Gabrielle était dans un état désespéré, morte peut-être ; c'est un de mes grands regrets de n'avoir pu continuer à l'aller voir et assister. Enfin l'on m'a dit que tu l'avais remplacée. Mais je ne la regrette pas seulement à cause des services qu'elle te rendait. Elle était aussi très bonne pour moi. J'aurais encore bien des choses à te dire, mais l'heure approche où M. Blanche doit venir et j'ai encore à écrire.
Je t'embrasse de tout mon cœur.
Ton fils,
GÉRARD LABRUNIE DE N.
Suscription : A Monsieur le Docteur Labrunic^ ancien médecin en chef militaire^ 52 , Rue Culture Sainte-Catherine à Paris.
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AU Df LABRUNIE (181)
Ce 22 octobre i853.
Mon cher papa, Voilà une troisième lettre que je t'écris depuis que je suis ici. On m'a conseillé de ne pas envoyer la seconde, qui était encore un peu bizarre, du moins aux yeux des docteurs. Tu as dû en recevoir une, et tu as envoyé Evariste, qui n'a pu me voir. Aujourd'hui, je vais très bien, et ce qui le prouve, c'est que je dois dîner aujourd'hui au château avec M. Blanthe et Chatillon, un de mes bons amis. Dis donc à Evariste qu'il revienne. Ma rechute a duré une huitaine de jours, mais je n'ai pas souffert. M. Blanche a fait faire mon déménag^ement et je suis ici dans mes meubles, avec mes livres et mes tableaux. Tâche donc de venir un jour par l'omnibus, que l'on prend sur la place du Palais- Royal, pour Passy. Du reste, j'irai te voir demain ou après, si.... La prolongation de mon séjour est due surtout à certaines bizarreries qu'on avait cru remarquer dans ma conduite. Fils de maçon et simple loiwelenii, je m'amusais à couvrir les murs
c. — Piil)l. par A. Honssaye, la Presse, a? sppicmbrc igGs.
CÛRUESPONDANCE
de figures cabalistiques et à prononcer ou à chanter des choses interdites aux profanes; mais on ignore ici que je suis compagnon-égyptien (refik). Enfin, j'en suis sorti et je ne souhaite à personne de passer par les mêmes épreuves. Si la vie est un voyage, je demande à voyager quelques jours pour ma santé. J'ai écrit à M"^^ Alexandre Labrunie pour les arrangements relatifs à notre terre. C'est là que je voudrais aller faire une promenade pour savoir quelle est la valeur du quartier de terre qu'elle veut me céder à Nerval. L'affaire ne serait pas mauvaise au prix ancien, car il y a un tracé de chemin de fer local qui doit passer par là, à ce que m'a dit dernièrement un ingénieur des Ponts-et-chaussées. Je la paierais en annuités ou autrement, quand je saurai le prix actuel de la terre dans le pays. Nos fermiers ont deux autres lots revendus par mes autres cousins, et en s'entendant avec eux, on referait en partie l'ancienne propriété de mon grandoncle Olivier Béga. Gela me serait un moyen d'économie et d'avenir (182).
Je m'étends sur ce sujet, parce qu'on m'a dit que tu étais informé de ma santé, et l'on me dit également, chaque fois que je m'en informe, que tu te portes très bien. J'ai appris avec douleur la mort de la pauvre Gabrielle. Mais cela était prévu. Enfin, j'espère que cela ne t'a causé aucun nouvel embarras.
AOUT l853 JANVIER iS.jS
Je t'embrasse de tout mon cœur.
Ton fils,
(JÉRARD LABRU.ME DE N.
Maison de santé Blanche (Passy).
AU D'' blanche
[27 novembre i853.] Mon cher Emile,
Aujourd'hui, dimanche 27 novembre, trois mois après mon entrée chez vous, mes épreuves sont terminées, et, pour parler comme les Initiés : « J'ai déposé la clef d'Osiris sur l'autel de la Sag-esse. » Je me sens délivré d'une g-rande responsabilité, et n'étant pas Cinna, c'est-à-dire un traître, je ne me sens nullement embariassé du rôle d'Ovide. Si mes sentiments m'exilent chez les Sarmates, je n'y vois pas d'inconvénient. En attendant, je me plais ici et j'y aime tout le monde, surtout les dames, et surtout vous, qui savez être le médecin de l'àme non moins que celui du corps.
Prenez-moi pour votre acolyte, comme vous me l'avez promis, et je marcherai sans peur contre tous les fléaux. J'ai prouvé déjà que je ne craignais