‹ CorrespondanceChapitre 58 sur 156 · CXVI. — Publ. par Busquet, le Temps, lo août · texte numérisé non relu

CXVI. — Publ. par Busquet, le Temps, lo août

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ma reconnaissance pour votre amitié si chaude, si dévouée, si efTective. Dieu merci, je me sens bien et je ne suis plus l'être aplati que vous avez vudernit^'rement. Le voyag-e et l'air de la montagne m'ont transformé. Je travaille, je fais de jolies choses, nous ferons honneur à nos engagements. J'ai tout un plan de voyage et de travaux parfait (196). Voyez donc Millaud (197) (mais je lui écrirai), et Cohen (198). Dites que je réponds de leur être agréable et de leur faire quelque chose de bien. Peut-être y arrivera-t-on à me renvoyer quelque chose de la somme rendue qui prouve du moins ma loyauté. Car vous savez que ce qui y manque a servi à payer des dettes passées, comme : 100 francs dus à Méry, un billet de libraire remboursé, 40 francs, plus les trente francs que je vous ai laissés pour Villedeuil (199). Aussi je ne suis pas un pierrot... A propos de ces trente francs, s'il est vrai qu'on ne puisse les rendre tout de suite et que vous les ayez encore, savez-vous ce qu'il y a à faire? Passez chez un changeur, prenez la somme en papier d'Autriche et envoyez-moi cela à Strasbourg, Flôlel de la F/ewr, tout de suite. Cela m'arrangera, et travaillant bien comme je fais depuis trois jours, je les rendrai l)ien vite : du reste, si vous avez l'adresse de Villedeuil, M. Blanche pourrait les donner sur ce qu'il a rncore à moi. Mais avec cela je m'achèterai un manteau^chosetrès nécessaire (200).

2a4 CORRESPONDANCE

Adieu, mon bon ami, vous m'avez vu très embarrassé, très penaud. Croyez que me voilà remonté pour longtemps, disposé à bien faire et à vous aimer plus que je n'ai fait encore. Car je vous connais à présent.

Votre ami,

GÉRARD DE NERVAL

P. -S. — Dites à Du Camp que son affaire va crânement bien (201). J'enverrai les premiers articles au Pays d'ici à peu de jours (202).

AU m' blanche

Bade [3i mai i854].

Au moment de m'enfoncer dans la verte Allemagne, je sens qu'il me manque un habit sérieux pour me présenter dans les cours, si l'on m'invite ou si je me laisse inviter. Nous verrons ce qu'il conviendra de faire dans l'occasion. Je m'abstiendrai des grandeurs autant que possible, et je me félicite déjà de n'avoir pas pris de lettres de recommandation. Ce n'est pas la peine de se faire un nom, si l'on ne sait pas se recommander par soimême...

cxvii. — Publ. par Champfleury, Grandes figures.

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Ceci me conduit à vous prier d'adresser à table ou au salon un speech en ma faveur à toutes nos dames si bonnes pour moi et si indulgentes toujours. Expliquez-leur que l'être pensif qu'elles ont vu se traîner, inquiet et morose, dans le salon, dans le jardin, ou le long de votre table hospitalière, n'était pas moi-même assurément. De l'autre bord du Rhin, je renie le sycophante qui m'avait pris mon nom et peut-olre mon visage. Elles me reverront,jespèrc, meilleur, plus spirituel etplusgalant — plus affectueux, je veux dire. Elles me liront peutêtre et me connaîtront mieux que par une conversation trop bruyante ou trop timide. Je m'épouvante encore de mes crimes d'inattention, de lèse-politesse... (203).

A GEORGES BELL

[Strasbourg i«'" juin i854] .

Mon cher Bell, Je vous écris de Strasbourg et non de Malte, entendez-vous bien. Tout chemin, il est vrai, mène à Rome, mais il n'est pas permis aux omnibus de se rendre à Gorinlhe, non que ce soit impossible abso-

cxvm. — Piibl. par M. Maurice Tourneux, Intermédiaire des chercheurs, 25 mars 1889.

lument, mais la g-uerre actuelle rendrait ce trajet bien dangereux (2o4). Du reste, on n'y allait que pour se ruiner avec des courtisanes, ce qui n'est sain ni pour la bourse, ni pour la santé.

Un prodige ! En touchant les bords du Rhin, j'ai retrouvé ma voix et mes moyens l Hier soir^ j'ai écrit un sonnet dans le trajet de Bade à Strasbourg" : car je reviens de Bade.

De l'hôtel du Soleil à l'hôtel... de la Fleur.

Je ne loge plus au Corbeau, — c'est sinistre, mais je me sens déjà flamboyer comme un astre, et, quelque temps éteint, je me suis rallumé à ce vieux soleil de. mes plus beaux jours (205).

Est-ce que j'avais laissé tout à fait mourir le feu sacré ?... C'est bon pour la vestale du boulevard de l'Hôpital! je n'attends pas le secours tardif de la déesse, je remonte avec le rameau. — J'ai trop chanté dans les ténèbres :

Laissez-vous toucher par mes pleurs, Ombres, larves, spectres terribles !

Certes, je ne suis pas un héros de la force de Thésée et de Pirithoûs, — ni de celle de Paganini, mais j'aspire à devenir fort comme un Turc. Avec un peu d'aide, j'y réussirai.

A propos, tâchez donc de savoir à qui j'ai donné ce rude soufflet, vous savez bien, une nuit, à la

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halle.. (206). Faites mes excuses à ce malheureux quidam. Je lui offrirais bien une réparation, mais j'ai pour principe qu'il ne faut pas se battre quand on a tort, surtout avec un inconnu nocturne.

Autrement, vous croirez que je fais le Gascon sur la lisière de l'Allemagne ; — mais franchement j'étais plus malade que je ne croyais, le jour, ou plutôt la nuit de cet exploit ridicule.

Quelques jours après, vous vous en souvenez, un de mes amis m'a lég-èrement...commentdire ? blag-ué dans un journal : je me suis contenté de l'appeler/)r/<7 drôle. 11 a tout de suite avoué qu'il ne s'était cru que comique, et cela par suite d'un verre de trop.

Un verre de bordeaux peut-être (mais « était-ce vieux ou nouveau ?»)

Quoiqu'il en soit,je vais reprendre quelques Ieço.ns de rapière à l'académie d'IIeidelberg.

J'y arriverai ce soir.

Si je ne suis pas encore le quatrième mousquetaire, c'est que Dumas père n'en avait annoncé que trois.

— Dites-lui donc que je pense par moments à continuer les aventures de Brisacier, d'autant qu'il a promis de les terminer (207). Qu'il ne soit pas inquiet des 3 louis avancés sur les premiers chapitres; s'il en était autrement, je le jugerais indigne d'avoir des créanciers. Il serait digne d'en être un.

(N'allez pas montrer aux gens celte phrase d'un français douteux.) Mais je connais Dumas, et je lui en dois bien d'autres.

...L'amitié n'est pas un compte en partie double. Il serait pourtant dangereux de trop appuyer sur cette maxime.

Ce que je regrette encore, ce n'est pas de ne l'avoir pas dérangé en partant, pour lui faire des adieux moroses, c'est d'avoir perdu l'occasion d'embrasser sa fdle. Remettez-lui (à elle) ce brin de myosotis cueilli peut-être au pied des roches glissantes où apparaît le Lorely. .. je n'en envoie qu'un autre.

Dites à ceux de nos amis auxquels je n'ai pu faire visite le simple nom de cette fleur, que je ne sais pas écrire en allemand.

Encore un mot : les deux louis que je vous ai laissés, je les ai regagnés à Bade.

Décidément la chance a tourné : a les cœurs vont me revenir en foule. — Je les connais >), a dit Figaro.

Mais quelle méfiance absurde! Est-ce que j'en avais perdu? Oui, parmi la plus belle moitié de ce qui m'est cher. La maladie m'avait rendu si laid, — la mélancolie si négligent. Dites donc, je tremble ici de rencontrer aux étalages un certain portrait pour lequel on m'a fait poser lorsque j'étais malade, sous prétexte de biographie nécrologique (208).

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L'artiste est un homme de talent, plus sérieux que Nadar, qui n'a que de l'esprit au bout de son crayon ; mais, comme notre ami aux cheveux rouges, il fait trop vrai! (209).

Dites partout que c'est mon portrait ressemblant, mais posthume^ — ou bien encore que Mercure avait pris les traits de Sosie et posé à ma place.

Je veux me débarbouiller avec de l'ambroisie, si les dieux m'en accordent un demi-verre seulement.

Infâme daguerréotype ! tu pervertis le goût des artistes. — M. Gervais est pourtant un si habile graveur !

Et cette biographie elle-même, comment est-elle? Suis-je éreinté? suis-je flatté? — Danger des deux parts. — J'ai fait un jour le portrait à la plume de mon meilleur ami. Je croyais l'avoir adonisé. On m'a dit : « Que vous a-t-il fait? — Rien que du bien.

— Vous dites quelque part qu'il a voyagé en Grèce.

— Hé bien? — En ajoutant qu'il a toujours passé pour gras. »

Amère facétie! crapaud de brigadier !... Remarquez que j'avais comparé mon ami à l'Antinous et au Bacchus indien, — ajoutant pour les dames qu'il était fort beau sous le linge.

II ne m'a jamais remercié.

Karr m'en a voulu longtemps, pour un portrait de lui, à la plume, que j'avais rédigé, étant à Vienne

aSo CORRESPONDANCE

dans un journal humoristique, celui de mon ami Saphir, peut-être (210).

Il a dit ce mot féroce : « Tout le monde veut avoir des amis, et personne ne veut être un ami. » Je me le suis aussitôt appliqué. Cela ne l'a pas empêché depuis de m'envoyer à Bruxelles un louis d'or dont je ferai l'histoire quelque jour, pour le Mousquetaire, et que je ne lui ai pas encore rendu.

Oh! les louis d'or!

Souvenez-vous, Georg^es, qu'il y a trois jours nous suivions le boulevard des Italiens dans une voiture découverte, — avec une malle sur le tablier.

On ne pavait nulle part. Cependant je n'ai pas voulu passer rue Lepelletier en allant faire mes adieux à Théophile. Pourquoi donc cela? Je vous l'écrirai un de ces jours, en vous chargeant d'une politesse à faire.

Je n'ai donc pour créanciers que des amis...

J'ai trop d'amis !

Attendons encore pour m'en vanter. Dans une heure, je traverse une seconde fois le pont duRhin.

Divinités du Styx, soyez-moi favorables!

Pâles divinités !

Ma foi, je laisse ma malle à Strasbourg-. J'avais oublié de l'abandonner à Meaux, mais j'ai déjà abusé une fois de cette facétie. Il n'y en a peutêtre pas (de mal).

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J'irai peut-être jusqu'en Bohême... c'est toujours l'Orient, mais ce n'est pas la route de Malte, dites-le bien à notre ami Philibert (211) et ne l'égarez plus par de fausses nouvelles. Rien n'est plus dangereux par ce temps de hausse et de baisse.

Adieu, encore une fois, mon ami.

GÉRARD DE NERVAL

Strasbourg, 16'' juin.

Je rouvre ma lettre ce matin- parce qu'en allant la mettre à la poste j'ai trouvé la biographie sur l'étalage d'un libraire. Mirecourt m'a bien chargé. Il m'a peint en beau... et en buste. Je relèverai les erreurs quelque autre jour, mais il a trop parlé de ma misère. J'ai encore le sac. Pourquoi me fait-il si généreux et si grand avec mes amis?... S'il savait la vérité!... Démolir les autres avec ma boule, c'est bien machiavélique (212). Je vais toujours prendre des leçons de rapière à Heidelberg.

J'ai fraternisé hier avec les étudiants au bal ou plutôt au poêle de la rue des Savetiers. On voulait me faire danser. Je me suis contenté de donner des fleurs aux étudiantes.

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