‹ CorrespondanceChapitre 59 sur 156 · A UN AMI · texte numérisé non relu

A UN AMI

Strasbourg [juin 1854].

Ayant fraternisé avec les étudiants au bal des

cxix. — Publ. par A. Barine, Névrosés.

Savetiers, j'ai bu plus de bière que de raison, en voulant faire le crâne, ce qui, joint avec les invitations des deux jours suivants, m'a rendu assez fantasque dans cette ville. J'ai fait tant de bruit à l'hôtel de la Fleur que je crois qu'il y a des gens qui en sont partis à cause de cela, des femmes peut-être, malheureusement, que l'on n'a qu'entrevues. Hé bien, les garçons sont si polis dans cet établissement, qu'on ne m'a fait que des observations détournées sur ce que je ne me rendais peutêtre pas bien compte des heures. — J'ai dit : « Mais je n'ai pas de montre, et le jour paraît de bonne heure; est-ce que j'ai dérangé quelqu'un? il fallait me le dire. » — Le garçon m'a dit : « Monsieur sait bien ce qu'il fait. » — J'ai répondu : « Pas toujours. »

AU D'" LABRUNIE

Strasbourg, ce 4 juin 1854.

Mon cher papa, Je t'écris de Strasbourg, où je suis revenu depuis mon excursion à Bade (ai 3). Ma foi, on avait raison de me prescrire des ménagements. Le mal, c'est-à-dire l'exaltation, est revenu parfois, c'est-à-

cxx. — Publ. par A. Houssaye, la Presse, ?4 septembre i865. '

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dire dans de certaines heures. Je dois passer ici pour un prophète (un faux prophète), avec mon lang-age parfois mystique et mes fréquentes distractions. J'ai, comme toi, la vue basse : je salue, on ne répond pas; je ne réponds pas quand on salue, l'un est la cause de l'autre, et quelquefois je me figure qu'on m'en veut sérieusement. Je finis par m'habitacr à ne plus être poli que par quintes et à ne plus m'en repentir. Du reste, tel père, tel fils; tu t'es fait aussi bien des ennemis par ta vue basse et non par l'inattention. Ensuite, la ville est pleine d'étrang-ers se rendant aux eaux ou dans divers endroits, vu les longues lignes de chemin de fer; alors, on ne sait jamais avec qui l'on est; c'est un tohu-bohu de visages connus ou inconnus. Il y a déjà deux ou trois Gérard à Strasbourg, car on me dit parfois : On vous a vu passer là ou là — où je n'étais pas. — Je vous ai parlé, vous ne m'avez pas répondu. — Je pensais... — Ah !... Et l'on salue... Ma foi, à bas la modestie du poëte ! on a tant parlé de moi ces temps-ci, grâce, il est vrai, à mes malheurs, qu'il faut bien que je sois connu. A présent, je ne me charge plus de reconnaître que mes amis intimes. Je te parle de moi d'abord, ce qui est encore un de mes défauts, mais, en ce cas-ci, c'est la première chose qui doit te faire plaisir. Je voudrais bien avoir de tes nouvelles, car, avec tant d'amis, je n'en ai pas que tu reçoives, sinon par hasard. Si

j'en donne commission, cela gêne et te gêne; je ne te demande pas de m'écrire, car c'est corvée pour toi, et je ne sais où m'arrêter. Cependant, je suis décidé pour la route de Stutlgard et Ratisbonne. On peut toujours m'écrire bureau restant dans cette dernière ville, car si j'allais ailleurs je ferais réclamer la lettre. Pour le plus sûr, je chargerai quelqu'un de l'aller voir. Il y a ici bien des voix qui me rappellent mon enfance, quand tu voyais des Polonais et des Allemands que tu avais connus et qui venaient en France plus tard. Des voix de femme d'un timbre délicieux, des hommes à l'allure guerrière; tout cela me rappelle les impressions que tu m'as transmises de la vie de soldat. Je t'en écrirai plus une autre fois ; tu sais qu'il faut saisir les heures de la poste, et que ma tête fatigue encore facilement. Pourtant je vais dix fois mieux, quoi qu'on puisse te dire ou t'écrire. Crois-le bien. La preuve, du reste, c'est que je vis à ma tête, et que je t'écris, comme tu vois, avec assez de logique et de facilité. Portetoi bien, j'écrirai à mon cousin de t'aller voir et te porter une lettre plus longue, car, il faut l'avouer, je suis encore hésitant, et tu le comprendras en faveur de ma sagesse, et songeant que le temps a été très mauvais ces jours-ci.

Je t'embrasse bien tendrement.

Ton fds,

GÉRARD DE NERVAL

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P. S. — Je pars aujourd'hui par un beau soleil et avec une bonne disposition.

AU D"" BLANCHE

[.Munich, juin iSS^.] Mon cher Emile, Jeme suis arrêté à Munich où je trouve beaucoup à voir et quelque chose à faire (21 4) ; je ne travaille pas encore tant que je l'aurais espéré, cependant mon esprit se rasseoit de plus en plus et je crois que c'est là le meilleur résultat. Je vous envoie cette lettre par Du Camp à qui j'écris touchant le travail que je continue {)Our lui. Gela ne m'a pas empêché de recueillir beaucoup pour plus lard. J'ai trouvé dans les librairies beaucoup d'ouvrages fort curieux dont je prends les titrer, pour faire venir ceux qui pourraient m'être utiles. J'irai demain aux grands Musées dont l'un est entièrement nouveau. La ville est très animée en ce moment à cause d'une exposition d'industrie qui doit avoir lieu, comme partout, dans un magnifique palais de crystal, mais je ne resterai pas jusque-là. Dites, je vous prie, à Antony que je n'ai pas eu encore occasion d'entendre un opéra de Wagner (21 5). On joue demain le

Prophète ; il y a évidemment plus à apprendre dans les petits théâtres. Je suis arrivé à régulariser mes dépenses et vous ne regretterez pas de m'avoir rendu à moi-même; c'est ainsi que j'arriverai à reprendre ma situation. Enfin rien n'est perdu et j'ai beaucoup réfléchi depuis que je vous ai quitté.

Paris se recompose pour moi dans le lointain, avec des regrets et des espérances. Je compte encore sur vous pour dire combien je pense aux personnes qui vous sont chères et qui me le sont devenues.Je ne doute plus de pouvoir me montrer digne de tant de sympathie et de soins qu'on a eus pour moi. J'en suis maintenant à me dire : comment va-t-on ? qu'est-il arrivé ? Il faut cependant que je m'assure des points où je m'arrêterai maintenant. Si je n'allais pas à Ratisbonne, au cas où le mauvais temps continuerait, je serais toujours à Nuremberg- dans deux jours; on pourrait m'écrire là, ne fût-ce que quelques lignes.

Adieu, mon cher Emile, pensez à moi et à bientôt— mais pas trop tôt, n'est-ce pas.

Votre affectionné,

GÉRARD

Suscription : A Monsieur, Monsieur Emile Blanche, i, Rue de Seine Passy-lès-Paris.

iSjS — JANVIER i855 287

AU D"" LABRU.NIE

[Donauwertli] Ce 20 juin i854.

Mon cher papa,

Je t'écris de Donauwerth où je me suis arrêté venant de Munich et d'Augsbourg. Je ne sais trop si j'irai à Ratisbonne, parce qu'il y a neuf heures de bateau à vapeur, sur le Danube, et le fleuve est encore si peu de chose ici que cela ne doit pas être très pittoresque. J'ai pourtant une bonne lettre de recommandation pour Ratisbonne, l'hospitalité si je veux, mais je la trouverai aussi par l'autre chemin, celui de Leipsick, et, après tout, je ne profiterai peut-être ni de l'une ni de l'autre.

Le principal, c'est que le voyage m'a fait grand bien et que je me sens remis tout à fait. Tu m'as vu malade, mais non pas mort. Tu n'es ni l'un ni l'autre, Dieu merci ! Comptons donc que nous aurons encore de bonnes années à vivre ensemble. Je ne tends qu'à un but et à une consolation, c'est que tu me voies un jour heureux, comme je crois mériter de l'être et que tu me connaisses bon, comme je sens que je le suis. Ne crois pas, quand

cxxu. — Publ. par L. de I3are, -Nouvelle Revue internationale, t" mai 189A.

je suis loin, que je ne sois pas près de loi, cependant. J'y serais près encore, fut-ce dans le tombeau. Si je mourais avant toi, j'aurais, au dernier moment, la pensée que, peut-être, tu ne m'as jamais bien connu.

Pardon de ces idées noires ; je viens de visiter l'ég-lise assez lugubre de celle ville, mais j'en ai emporté aussi de douces pensées; c'est que, me croyant g-uéri, je me sens meilleur. Voilà ce qui me fait l'écrire tout de suite.

• Le temps se brouille un peu. Je crois bien que je vais finir par reprendre le chemin de fer pour Nuremberg-, où je m'arrêterai deux ou trois jours, parce qu'il y a bien des curiosités à voir. J'ai encore beaucoup d'argent et l'on m'en enverra si j'en manque. Il faut aussi noter que si je voulais aller à Weimar, je passerais là des mois sans avoir à m'occuper de rien — que de loi et de Paris, ce qui m'empêche de songer trop à celte oasis.

Je suis sûr qu'à Paris on me croit en Orient. J'ai eu, un instant, l'idée d'y aller, en franchissant le Rhin (216). Je le pouvais et on ne m'aurait pas laissé dans l'embarras, quoique je n'eusse pas emporté tout l'argent nécessaire. Mes amis avaient abusé de leur crédit pour moi et je pouvais me pavaner sur les bateaux de l'Etat. Mais je n'aime pas ces promenades trop faciles dont on médit ensuite, et quoique je croie mériter comme bien d'autres

AOUT l853 JANVIER l855 2^9

ce que l'on voulait faire pour moi, je me sens plus libre en agissant à ma j^uise.

N'as-tu pas été aussi comme cela ? Plus j'avance en âge, plus je sens de toi en moi. C'est ta jeunesse qui revient et dont l'exemple soutient la mienne qui passe.

J'oublie toujours une chose, en te parlant de ma situation plus heureuse et de mes ressources pour l'avenir, c'est que toi-même tu te gènes peut-être dans une idée qui me serait relative... Song'e surtout que je ne voudrais pas que tu te privassespour moi et même que tu pusses refuser à des parents, (jui le mériteraient, le peu dont tu pourrais disposer. Mon devoir serait d'y songer, moi. Mais je pense que cela viendra.

Je t'embrasse. A bientôt, j'espère.

Ton fils,

GÉRARD

AU D"" BLANCHE

[Bamberg, 26 juin i854.] Sauf une petite rechute de régime, j'ai manifesté ma tem[)érance dans tous les pays à bière que je viens de traverser; je suis frais comme une rose,

r.xxin. — Publ. pav Champûeur j, Grandes Figures..

240 COUKKSPONDANCE

et j'ai la fig^ure culottée, comme disent les artistes, par le bon air, l'exercice et le soleil. Ce n'est pas qu'il ne pleuve assez souvent; mais alors je travaille, comme je viens de faire ici avant déjeuner. Je suis content de ce que je fais, ce qui est le principal, car autrement comment me tirer de peine, et je suis d'autant plus heureux d'avoir suivi vos conseils en ne publiant rien depuis quelques mois. Je n'ai pas besoin de vous dire ici que je vois sûrement les choses — et que la réflexion et la santé m'ont fait comprendre, mieux qu'avant, tout ce que je dois à vos soins et à votre parfaite rectitude d'esprit. Vous avez été surtout le médecin moral, et c'est ce qu'il fallait.

A GEORGES BELL

Neuenmarket, 27 juin i854.

Mon cher Georg-es, je viens de passer un mois à visiter l'Allemagne du midi. Je me suis clarifié l'esprit et j'ai repris la forte santé des jeunes années. Munich et Nuremberg" m'ont plu particulièrement, ainsi que Bamberg', où j'étais hier. A présent, je me dirig-e vers Leipsick et Dresde. A

cxxiv. — Publ. parG. Bell.

AOUT i853 — jANViiii» 185") 24 1

Strasbourg, les réceptions et les invitations m'avaient encore un peu ag^ité. Pour éviter les occasions, j'ai vu fort peu de monde depuis, et j'ai pris de la force dans la réllexion et la solitude. J'ai beaucoup travaillé, et j'ai môme de la copie que je ne veux pas envoyer légèrement ; le principal, c'est que je suis fort content et plein de ressources pour l'avenir. Du résultat de ce mois seul, il va de quoi travailler un an. Je me suis découvert des dispositions nouvelles. Et vous savez que l'in- (juiétude sur mes facultés créatrices était mon plus grand sujet d'abattement... (217J. J'ai recueilli beaucoup de choses à faire sur Nuremberg ; c'est décidément la plus jolie ville de l'Allemagne... J'ai fait route hier soir, dans un wagon, avec sept ou huit paysannes bohémiennes qui avaient des costumes d'opéra et qui dormaient sur les bancs et sur le plancher du wagon dans le désordre le plus pittoresque. Cet intérieur ressemblait à un foyer de marcheuses, — endormies comme les bacchantes de Boucher. Tout cela est court-vêtu, avec les jambes nues, des corsets pailletés, et des tresses blondes s'échappant de leurs mouchoirs rouges à festons, (jui les coiffent comme dessphinx. (Jue la vie est amusante dans ce pays-ci !...

242 (JOKRESPONDANCE

AU dI" blanche (218)

[Leipzig, 3o juin i854.]

Je vais à la poste espérant que vous avez pu m'envoyer la chose que je vous ai demandée de Bamberg-. Si la lettre n'était pas parvenue, — ce serait la valeur de cent florins — adressez-moi cela à Weimar chez Listz, si quelquefois cela n'était parti; j'ai fini par me décider à y aller, me sentant assez bien portant depuis un mois de solitude pour pouvoir voir un peu de monde. J'ai à peu près ce qu'il me faut,m'étantunpeu remonté à Strasbourg-, sur quelques détails oubliés. Du reste, c'est fort simple : ce sont des fêtes musicales qui ont lieu à la Wartburg- en souvenir des maîtres chanteurs. Dites à Antony que cela m'intéressera surtout à cause de lui et je tâcherai de définir Wagner de façon à ce qu'il n'ait rien à dire. Jusqu'ici, je n'ai vu que des opéras connus : Fidelio, Don Juan et le Prophète ; ici la Dame Blanche est bien chantée en allemand. Mais je me sens fort disposé en faveur de la musique, et mes théories, que je n'expose pas souvent, se rapportent assez à celles de Richard Wag-ner.

cxxv. — Publ. par M. J. Claretie, la Presse, 22 avril 1878.

AOUT i853 — jANviEH i855 243

Parlez donc de moi au docteur Boulé, que je n'ai pas vu en partant. Ah! je suis un monstre, et M'"^ Lise, dont je n'ai pas parlé et que je crains bien de ne pas avoir embrassée, car je ne voyais même pas ! J'espère que votre lettre va m'arriver aujourd'hui et me donnera toutes les nouvelles. J'en ai reçu une hier de Sartorius, qui me recommande à son correspondant. Il me dit que tout le monde va bien.

Je n'ai que le temps de porter cette lettre à la poste. Je vous prie de faire tenir l'autre à «non pure. Pardon de toutes ces peines, mais je sais que vous serez content de me savoir en bonne santé et bonne disposition. Peut-être irai-je à Berlin, où Janin m'a dit d'aller voir le roi, tout simplement (le sa part. Du reste, c'est tout près d'ici.

Votre ami,

GÉRARD

AU D*" BLANCHE (219

[Weimar, juillet i854.] Mon cher Blanche, J'ai bien des reproches à me faire sans doute, mais vous m'excuserez en pensant que mon voyage actuel a pour but la distraction et quelque peu

l'étude, ce qui fait que, jusqu'ici, je l'ai accompli un peu au hasard, comptant surtout réunir assez de matériaux pour travailler longtemps. Votre dernière lettre a étépour moi un reproche bien sensible et m'a troublé au moment oùj'espérais beaucoup de plaisir de mon voyage à Weimar, d'autant que je l'ai ouverte en présence de Listz qui m'avait accompagné à la poste. De plus, le temps s'est mis de la partie et la fête d'Eisenacli n'a pu avoir lieu, ce qui nous a tous attristés. Cependant j'ai pu profiter de l'hospitalité offerte, mais seulement deux jours, car Listz a dû partir pour le Nord. Je ne sais si je le reverrai cette fois. Je me rapproche, car je suis bien inquiet de n'avoir pas de nouvelles de mon père et....

AU D'' BLANCHE

[Cassel, juillet 1854.J

... Je m'interromps, en pensant à votre mariage, pour vous dire qu'à Leipsick, sur la place, en face de la statue de Hahnemann, j'ai vu un joli petit enfant dont j'ai demandé le nom. On m'a répondu Emile. Que ce soit donc un présage. Pardon,

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