LETTRES D'AMOUR
Ah ! je suis bien puni de mes exigences ! Vous m'en avez cruellement puni! Pourquoi vous ai-je dit une seule fois ce que j'avais fait pour vous? Pourquoi me suis-je vanté d'un passé qui n'est plus et auquel vous ne devez rien? Une femme aime à dt)nner plus qu'elle ne reçoit, et ce n'est pas à elle qu'appartient la reconnaissance. Ou'ai-je fait pour vous, mon Dieu?... Un sourire, un serrement de main, une douce parole valaient cent fois mes peines et j'ai eu tout cela de vous. Soyez tranquille, je suis assez humilié I et je ne song-e plus à me faire des titres que dans le présent et dans l'avenir.
Qu'elle est bonne et douce votre lettre, quand je son^-e à mes torts ! mais qu'elle est polie et mesurée ! Vous étiez bien calme en l'écrivant 1 Ah! pauvre chère lettre ! C'est mon seul trésor d'amour
Publ. par V. Sardoii, la Nouvelle Revae, i5 octobre 1902. J'ai collalionni- le texte sur le manuscrit original et corrigé quehjues erreurs. Entre crochets, les morceaux déjà parus à la suite à' Aurélia.
pourtant ! et je suis bien forcé de me faire une bien grande illusion pour trouver en elle un espoir.
Madame, ne craignez pas de me voir! Vous le savez, je suis timide en face de vous, vous avez tout pouvoir sur moi et ma passion elle-même n'ose, en votre présence, s'exprimer que faiblement. Je vous ai raconté mes ang-oisses avec le sourire sur les lèvres, de peur de vous effrayer; je vous ai dit avec calme des choses dont vous n'avez pas frémi et qui me tenaient tellement au cœur qu'il me semblait que j'en arrachais des fibres en vous parlant. Il semblait que je fisse pour ainsi dire l'analyse et la critique de mes émotions les plus chères, il semblait que je parlais d'un autre et que je disais : « Voyez ce malheureux, voyez ce rêveur, qui vous aime si follement ! »
[Je vous jure que vous ne risquez rien de plus à m'écouter : votre reg'ard est ce qu'il y a pour moi de plus doux et de plus terrible. Ce n'est que loin de vous que je suis violent et que je me livre aux idées les plus extrêmes. Madame, vous m'avez dit qu'il fallait trouver le chemin de votre cœur... Eh bien, je suis trop ému pour chercher, pour trouver... Ayez pitié de moi, guidez-moi! Je ne sais; il y a des obstacles que je touche sans les voir, des ennemis que j'aurais besoin de connaître. Il y a quelque chose, ces jours-ci, qui vous a changée à mon égard,..] Eclairez-moi dans ces détours, où je
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nie lieurte à cliaque pas. 'M'avez-vous cru injuste, inloléranl, capable de troubler votre repos par des foHes? Hélas ! vous le voyez, je raisonne trop juste, je juu;e trop froidement les choses et vous avez eu bien des preuves de mon empire sur moi-même. Suis-je un enfant? quoique je vous aime avec toute l'imprudence d'un enfant I Non, je suis un homme calme et qui raisonne la passion. Je suis un homme honorable et dig^ne en tout de votre préférence; je suis capable de vous faire respecter aux yeux de tous: je suis digne de votre confiance et, désormais, tout mon sang^ est à vous, toute mon intelligence s'emploiera pour vous servir. Jamais une femme n'a rencontré tant d'abnég-ation jointe à quelque importance réelle et toutes en seraient flattées. Maintenant, je n'ai plus qu'un mot à vous dire. Admettez une épreuve. Il faut un homme bien épris pour qu'il ne recule pas devant une question de vie ou de mort. Si vous voulez savoir jusqu'à quel point vous êtes aimée ou estimée, le résultat d'une démarche que je puis faire vous apprendra sur quel bras il faut compter. Si je me suis trompé dans toutes mes suppositions, rassurez-moi, je vous en prie! épargnez-moi quelque ridicule et, avant tout, celui de me commettre] avec quelqu'un dont l'humiliation même n'aurait rien de satisfaisant pour ma vanité.
Vous allez me jug-or bien mal ; vous allez me
croire jaloux et violent. Non, je vous l'ai dit : un mot de vous peut calmer mon esprit, une bonne raison me trouvera sans réponse, une confidence me trouvera résig-né. Je vous aime autrement que les autres, moi. C'est votre âme que j'aime avant tout. J'ai eu des raisons pour espérer d'y avoir fait un peu d'impression et peut-être, en a-^ous consultant bien, la reconnaîtrez-vous plus profonde qu'il ne vous semble. Si cela n'était pas, il faudrait désespérer de la puissance de l'âme humaine et de la bonté de Dieu 1
[J'ai lu votre lettre, cruelle que vous êtes ! Elle est si douce et si indulg^ente que je ne puis que plaindre mon sort; mais si je vous croyais comme autrefois coquette et perfide, je vous dirais comme Fig'aro, Madame : « Votre esprit se rit du mien ! » Cette pensée que l'on peut trouver un ridicule dans les sentiments les plus nobles, dans les émotions les plus sincères, me glace le sang et me rend injuste malgré moi. Oh non ! vous n'êtes pas comme tant d'autres femmes ! Vous avez du cœur et vous savez bien qu'il ne faut pas se jouer d'une véritable passion ! Vous croyez en Dieu, n'est-ce pas ? et vous devez song'er, à de certaines heures,
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(lu'il y a dans le monde une àme (jui aurait le diolt, un jour, de vous accuser devant lui (i).
Ah ! inétiez-vous ! non pas de voire cœur, qui est bon, mais de voire humeur, qui est légère et chane^eanle ! Songez que vous m'avez mis dans une position telle, vis-à-vis de vous, que l'abandon me serait beaucoup plus affreux que ne le serait une infidélité quand je vous aurais obtenue. En eîFet, dans ce dernier cas, qu'aurais-je à dire ? le ressentiment serait ridicule à mes propres yeux ; j'aurais cessé de plaire, voilà tout, et ce serait à moi de chercher des moyens de rentrer dans vos bonnes grâces. Je vous devrais toujours de la reconnaissance et je ne pourrais, dans tous les cas, douter de votre loyauté. Mais songez au désespoir où me livrerait votre chang-ement dans nos relations actuelles ! Oh ! mon Dieu! vous vous créez des craintes là où elles ne peuvent exister ! Pour ce qui est de la jalousie, c'est un côté bien mort chez moi... Quand j'ai pris une résolution, elle est ferme; quand je me suis résig-né, c'est pour tout de bon : je pense à autre chose et j'arrang'e mes idées d'après les circonstances. Mon esprit sait toujours plier devant un fait irrévocable. Ainsi, ma belle
(i) Que jai pleuré en relisant quelques passages de cette leUre ; c'est ma condamnation (juc j'écrivais d'avance. Peut-on outraçer ce qu'on aime ?
Peut-on cherclier à le laclicr ?
C'est bien en vouloir à soi-même
(Note de Gérard de Nerval . )
amie, vous me connaissez bien, maintenant; je livre tout ceci à vos réflexions ; je ne veux rien tenir que de leur effet. Ne craignez donc pas de me voir ; votre présence me calme, votre entretien m'est nécessaire et m'empêche de me livrer] au désespoir qui me tuerait !
[... Ce n'était pas alors la femme que j'aimais en vous ; c'était la Divinité à qui je rendais hommage. Peut-être aurais-je dû me contenter toujours de cet humble rôle et ne pas chercher à faire descendre de son piédestal cette belle idole, que, jusque-là, j'avais adorée de si loin.
Vous dirai-je pourtant que j'ai perdu quelque illusion en vous voyant de plus près? Non!... mais en se prenant à la réalité, mon amour a changé de caractère ; ma volonté, jusque-là si nette et si précise, a éprouvé un moment de vertige :jene sentais pas tout mon bonheur d'être arrivé si près de vous, ni toutle danger que je courais en risquant de ne pas vous plaire ; mes projets se sont contrariés ; j'ai voulu me montrer à la fois un homme sérieux et timide, un homme utile et exigeant, et je n'ai pas compris que les deux sentiments queje voulais exciter ensemble se froisseraient dans votre cœur.
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Plus jeune, je vous eusse touchée par une passion plus naïve et plus chaleureuse; plus vieux, j'aurais su mieux calmer ma marche, étudier votre caractère et trouver à la longue les secrets que vous me cachez. Si je vous fais un aveu si complet, c'est que je vous crois dig-ne de comprendre un esprit] trop singulier pourètre saisi tout d'abord, trop fier pour se livrer lui-même, sans g^arantie et sans espoir...
[Mon Dieu! mon Dieu ! je suis allé vous voir un instant... Quoi ! vous n'êtes pas si irritée que je le craignais ! Quoi ! vous avez encore un sourire pour ma présence, un doux rayon de soleil pour mes yeux ! et j'emporte avec moi cet espoir imprévu, de peurd'ètre détrompé parun mol! Insensé que je suis toujours, moi qui me croyais déjà plus sage !... un regard m'abat, un souffle me relève et je ne me sens fort que loin de vos yeux!
Oui, j'ai mérité d'être humilié par vous! oui, je dois payer encore de beaucoup de souffrances l'instant d'orgueil auquel j'ai cédé!... Ah ! c'était une risihle ambition que celle de me croire quelque chose près d'une femme de votremérite et de votre beauté!]
Prétendre vous prêter l'appui de je ne sais quelle puissance que j'ai sur d'autres et vous par-
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1er comme un roi couronné, au nom de cette misérable autorité! Eussiez -vous réduit trop bas l'insignifiance de mes prétentions à vous servir, [j'accepte vos dédains pour ma justice. Ne craignez rien, j'attends I ne craig-nez rien !]
Je ne puis me remettre encore de l'étrange soirée que nous avons passée hier : que de bonheur et d'amertume ensemble dans ce souvenir ! Je voudrais pouvoir m'écrier comme Saint-Preux : « Mon Dieu ! vous m'avez donné une âme pour la souffrance ; donnez-m'en une pour la joie ! » Mais je suis aussi mécontent de moi-même que reconnaissant envers vous. Que vous écrirai-je, à présent ? Mon âme est bouleversée... Il y a comme un cercle de fer autour de mon front; je vous demande un jour pour me reconnaître ; il me faut un jour, au moins, pour me reposer de mes émotions. Que vous dirais-je d'ailleurs de ma journée ? Elle ressemble à la plupart des autres ; j'ai marché longtemps pour apaiser mon ardeur que je ne puis dompter que par la fatigue, mon inquiétude dont je ne puis sortir que par l'abrutissement. J'ai marché longtemps. Faut-il vous affliger encore de mon tourment ou vous effrayer de mes agitations? Non ! j'ai tant de choses à vous dire encore, que je ne veux
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pasles perdre dans une froide lettre... Quoi de plus triste qu'une lettre? quoi de plus facile pour une pensée indittérente et déplus malaisé pour un cœur épris? La pensée se glace en se traduisant en phrases, el les plus douces émotions de l'amour ressemblent alors à ces plantes desséchées, que l'on presse entre des feuillets, afin de les conserver... Mais songer que tout cela peut être lu dans un instant de contrariété, d'ennui, d'humeur légère ! ou songer que ce peut être par là qu'on vous juge et que l'on peut jouer sur un morceau de papier son avenir et son bonheur, sa vie et sa mort ! Non ! non ! je ne vous écris pas sérieusement aujourd'hui, et je garde les belles fleurs de mon amour, qui ne veulent plus s'épanouir que près de vous et sous vos yeux !
Mon Dieu ! Mon Dieu ! que je vous remercie ! Votre œil rencontrant le mien, votre main serrant la mienne, vous savez bien que c'était assez, n'estce pas ! Et qu'importe que je n'aie pu vous dire un mot? J'y aurais peut-être perdu ce bonheur de tout un jour d'illusion, cet adoucissement passager, qui me donne la force de souffrir encore !
Pauvre amie,je vous ai encore bien tourmentée et bieninquiétée! Mais c'est pourladernière fois. Quand je vous verrai ainsi, froide et contrainte, je comprendrai bien qu'il existe une de ces raisons dont nous avons parlé et que votre cœur se resserre à l'approche du mien, comme une fleur craintive. Mon Dieu ! ne craignez rien ; je me fais à cette idée, si pénible qu'elle puisse être... Oh! nous sommes fiancés dans la vie et dans la mort ! Qu'importent les hommes et le*s indignes obligations de l'existence? Une heure de liberté entre nous, d'effusions célestes, et tout le reste est oublié !... Mais prenez un peu pitié de mes peines mortelles et de cette terrible exaltation, dont je ne puis répondre toujours! Songez qu'elle vient moins de la jalousie que de la crainte d'être abusé... Aujourd'hui, cette crainte est moins forte : je crois en vos paroles. La permission que vous m'avez donnée de me regarder du moins comme ayant tout obtenu de vous, en attendant l'instant de votre bon vouloir, me rassure et me fait du bien : car vous ne pouvez plus revenir là-dessus; car vous savez bien qu'il y a votre parole dans un des plateaux de la balance, et dans l'autre toute ma vie, tout l'effort d'une âme énergique qui, du point où vous lui avez per-
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mis d'atteindre, ne peut tomber qu'en se brisant et entraîner peut-être quelque destinée avec la sienne. Eh bien! maintenant, rassurez-vous donc! J'ai promis I...
[Deux jours sans vous voir ! sans te voir, cruelle I Oh ! si tu m'aimes, nous sommes encore bien malheureux !... Hier je ne sais à quoi j'ai passé ma journée, je suis allé et venu; j'ai vu une foule de figures... Ma tète était près de toi... et, comme tout le monde me disait du mal de ***, je n'ai pas osé le juger si mal sans l'avoir vu. Ce n'est pas la faute de ce pauvre jeune homme, si je suis amoureux.
Il ne faut pas rire de cela...]
Je vous réponds bien vite pour que vous ne me croyiez pas mécontent ou découragé. Oh ! comme vous connaissez bien votre pouvoir sur moi ! Comme vous en usez et abusez sans pitié ! INIoi, je ris à travers mes larmes, je ris par un suprême effort de courage, comme l'Indien qu'on brûle, comme le martyr qu'on tenaille; je suis content de
moi, je me trouve sublime et j'excite ma propre admiration.
Jamais je n'ai été si convaincu de cette vérité, que mon amour pour vous est ma religion. Les solitaires de la Thébaïde avaient comme moi des nuits affreuses ; ils se tordaient comme moi sous des désirs impitoyables et ils offraient leurs souffrances en holocaustes à l'Eternel ; mais c'étaient des gens qui vivaient d'eau et de racines ; c'étaient peut-être aussi des tempéraments paisibles et non de ces natures nerveuses, où la passion n'a pas moins de prise que la douleur. Oh ! vous êtes bien calme et bien tranquille, vous! Vous me parlez de fidélité sans récompense comme à un chevalier du moven-âge, chevauchant à quelque entreprise dans I sa froide armure de fer. J'ai bien un peu de ce sang--là dans les veines, moi, pauvre et obscur descendant d'un châtelain du Périgord ; mais les temps sont bien changés et les femmes aussi ! Gardez-nous la fidélité des anciens temps et nous nous résignerons peut-être à faire de même. Mais, en vérité, ce serait là bien du temps et du bonheur perdus !
Voyez-vous, je vous parle en riant ; mais je tremble que votre lettre ne soit pas tout à fait sérieuse. Il y a toujours quelque niaiserie à trop respecter les fempies et elles prennent souvent avantage d'une trop grande délicatesse pour exiger des