LETTRES D AMOUR
sacrifices dont elles se raillent en secret. Oh ! je suis bien loin de vous croire coquette ou perfide \ mais celte pensée... sacrifié !...
[Ah ! ma pauvre amieje ne sais quels rêves vous avez faits ; mais moi, je sors d'une nuit terrible. Je suis malheureux par ma faute, peut-être et non par la vôtre; mais je le suis. Oh! peut-être vous avez eu déjà quelques bonnes intentions pour moi ; mais je les ai laissé perdre et je me suis exposé à votre colère. Grand Dieu ! excusez mon desordre, pardonnez-moi les combats de mon âme. Oui, c'est vrai, j'ai voulu vous le cacheren vain, je vous désire autant que je vous aime; mais je mourrais plutôt que d'exciterencore une fois votre mécontentement-
Oh ! pardonnez ! je ne suis pas volag'e,moi ; depuis trois ans, je vous suis fidèle, je le jure devant Dieu ! Si vous tenez un peu à moi, voulez-vous m'abandonner encore à ces vaines ardeurs qui me tuent ? Je vous avoue tout cela pour que vous y songiez plus tard ; car je vous l'ai dit, quelque espoir que vous ayez bien voulu me donner, ce n'est pas à un jour fixe que je voudrais vous obtenir : mais arrang^ez les choses pour le mieux. Ah ! je le sais, les femmes aiment qu'on les force un peu ; elles ne veulent pas paraître céder sans con-
trainte. Mais songez-y, vous n'êtes pas pour moi comme les autres femmes ; je suis plus peut-être pour vous que les autres hommes ; sortons donc des usages de !a galanterie ordinaire. Que m'importe que vous ayez été à d'autres, que vous soyez à d'autres peut-être !
Vous êtes la première femme que j'aime et je suis peut-être le premier homme qui vous aime à ce point. Si ce n'est pas là une sorte d'hymen que le ciel bénisse, le mot amour n'est qu'un vain mot I Que ce soit donc un hymen véritable où l'épouse s'abandonne en disant : C'est l'heure !... Il y a de certaines formes de forcer une femme qui me répugnent. Vous le savez, mes idées sont singulières ; ma passion s'entoure de beaucoup de poésie et d'originalité ; j'arrange volontiers ma vie comme un roman, les moindres désaccords me choquent et les modernes manières que prennent les hommes avec les femmes qu'ils ont possédées ne seront jamais les miennes. Laissez-vous aimer ainsi ; cela aura peut-être quelques douceurs charmantes que vous ignorez. Ah I ne redoutez rien, d'ailleurs, de la vivacité de mes transports ! Vos craintes seront toujours les miennes et de même que je sacrifierais toute ma jeunesse et ma force au bonheur de vous posséder, de même aussi mon désir s'arrêterait devant votre réserve, comme il s'est arrêté si longtemps devant votre rigueur.
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Ah ! lua chère et véritable amie, j'ai peut-être tort de vous écrire ces choses, qui ne se disent d'ordinaire qu'aux heures d'enivrement. Mais je vous sais si bonne et si sensible que vous ne vous otïenserez pas d'aveux qui ne tendent qu'à vous faire lire plus complètementdansmon cœur. Je vous ai fait bien des concessions; faites-m'en quelquesunes aussi. La seule chose qui m'effraie serait de n'obtenir de vous qu'une complaisance froide, qui ne partirait pas de l'attachement, mais peut-être de la pitié. Vous avez reproché à mon amour d'être matériel ; il ne l'est pas, du moins dans ce sens ! Que je ne vous possède jamais si je dois n'avoir dans mes bras qu'une femme résig-née plutôt que vaincue. Je renonce à la jalousie; je sacrifie mon amour-propre; mais je ne puis faire abstraction des droits secrets de mon cœur sur un autre. Vous m'aimez, oui, beaucoup moins que je ne vous aime sans doute ; mais vous m'aimez, et, sans cela, je n'aurais pas pénétré aussi avant dans votre intimité. Eh bien 1 vous comprendrez tout ce que je cherche à vous exprimer : autant cela serait choquant pour une tête froide, autant cela doit toucher un cœur indulgent et tendre.
Un mouvement de vous m'a fait plaisir, c'est que vous avez paru craindre un instant, depuis quelques jours, que ma constance ne se fût démentie. Ah ! rassurez-vous l j'ai peu de mérite à la
conserver : il n'existe pour moi qu'une seule femme au monde !]
[Vous vous trompez, Madame, si vous pensez | que je vous oublie ou que je me résigne à être oublié de vous. Je le voudrais, et ce serait un bonheur pour vous et pour moi sans doute ; mais ma volonté n'y peut rien. La mort d'un parent, des intérêts de famille ont exigé mon temps et mes soins, et j'ai essayé de me livrer à cette diversion inattendue, espérant retrouver quelque calme et pouvoir jug'er, enfin, plus froidement ma position à votre égard. Elle est inexplicable, elle est triste et fatale de tout point ; elle est ridicule peut-être ; mais je me rassure en pensant que vous êtes la seule personne au monde qui n'ayez pas le droit de la trouver telle. Vous auriez bien peu d'orgueil si vous vous étonniez d'être aimée à ce point et si follement.]
Madame,je vous avais obéi ; j'avais attendu pour vous voir le jour où tout le monde en a le droit. J'ai changé d'idée.
[Oh ! si j'ai réussi à mêler quelque chose de mon existence dans la vôtre, si toute une année je me suis occupé de vous préparer un triomphe,] s'il y a à moi, toutes à moi, quelques journées de
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votre vie, et mali^rr vous, quelques-unes de vos pensées... (Suit un illisible brouillon.)
[Vous êtes bien la plus étrange personne du monde et je serais indij^ne de vous admirer si je me lassais de vos inégalités et de vos caprices.
Oui, je vous aime ainsi, bien plus, je vous admire et je serais fâché que vous fussiez autrement. A un amour tel que le mien^ il fallait une lutte pénible et compliquée ; à cette passion infatigable il fallait une résistance inouïe ; à ces ruses, à ces travaux, à cette sourde et constante activité, qui ne néglige aucun moyen, qui ne repousse aucune concession, ardente comme \me passion espagnole, souple comme un lien italien, il fallait toutes les ressources, toutes les finesses de la femme, tout ce qu'une tête intelligente peut rasseml)ler de forces contre un cœur bien résolu. Il fallait tout cela, sans doute, et je vous aurais peu estimée d'avoir cru la résistance plus facile et l'épreuve moins dangereuse...
Toutefois, ne craignez rien : je suis encore mal remis du coup qui m'a frappé et il me faut du temps pour] me reconnaître.
COimESPONDANCt:
Je suis plus calme aujourd'hui qu'hier; je me réveille plein d'espoir et de courage. Mon Dieu ! le mauvais temps pour aimer, que l'hiver ! On ne devrait aimer qu'au printemps, comme les petits oiseaux. Moi, qui voudrais pouvoir jeter sous vos pieds un manteau de verdure et de fleurs, moi qui voudrais rêver avec vous sous les ombrages parfumés, au bruit des eaux murmurantes, je viens à vous par un temps de brume et de gelée et mon beau drame, si chaleureux, si bien conduit, n'a pas de décoration !
Madame, si vous ne m'aimez pas un peu, je suis perdu. Si vous n'avez pas un peu de bonté, ma conduite est folle et la vôtre est cruelle. Je crains bien des choses encore : j'ai peur que mon abnégation ne vous semble de la faiblesse, j'ai peur que vous ne vous lassiez d'un amour trop entier, trop ardent, pour savoir revêtir les formes de la galanterie. La conjugaison éternelle du verbe « aimer » ne convient peut-être qu'aux âmes tout à fait naïves. Mais je vous ai dit combien j'étais jeune encore d'émotions et il m'a semblé qu'il y avait dans votre cœur une fraîcheur de sentiments qui n'avait jamais été comprise.
Mais j'y songe :je suis sûr que vous allez beau-
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coup lire de ma lettre et de mes terreurs et que nous en rirons ensemble, ce soir. Si elle devait vous déplaire, song-ez à notre traité. J'ai votre parole, que vous deviez tenir, pourvu que je vous écrive une lettre un peu longue ; prenez celle-ci pour un rêve. Ecoutez ! je ne demande qu'à vous voir un instant I
[Souvenez-vous, oublieuse personne, que vous m'avez donné la permission de vous voir une heure aujourd'hui. Je vous envoie mon médaillon en bronze, pour fixer encore mieux votre souvenir... Ah ! j'ai été l'une des célébrités parisiennes et je remonterais encore aujourd'hui à cette position, que j'ai néglig;ée pour vous, si vous me donniez lieu de chercher à vous rendre fière de moi. Vous vous plaignez de quelques heures que je vous ai fait perdre!... Mais mon amour m'a fait perdre des années, et le plus terrible encore, c'est que je ne puis plus rien sans vous. ..Que m'importe la Renommée, tant qu'elle ne prendra pas vos traits pour me couronner? Jusque-là, il y aura une gloire dans laquelle la mienne s'absorbera toujours, la vôtre I Jamais mes assiduités les plus grandes n'arriveront à vous la faire oublier. Accordez-moi quelques-uns de vos instants... Ne vous effrayez plus de me voir...
Je vous avoue que je suis aujourd'hui d'une humeur fort peu tragique et que je risque beaucoup moins de vous ennuyer.]
Je me réveille en poussant des cris de joie !
Mon amie, le bonheur est une chose noble et sérieuse, et il n'y a de g-aieté folle que pour les plaisirs de l'enfant. J'ai la joie du ciel dans le cœur; vos bontés me ravissent, et c'est de l'enthousiasme aujourd'hui que j'éprouve pour vous. Que vous soyez aussi bonne que belle, aussi sensible que charmante, ah ! voilà. ce que je n'avais jamais osé espérer, voilà ce qui m'aurait donné cent fois plus de force encore; mais j'ai manqué de confiance en vous et j'en ai été puni par de bien longues douleurs.
Maintenant, que viens-je vous offrir? Mon âme abattue, endolorie, qui peut à peine comprendre que ses mauvais jours sont passés et qui se remet encore de temps à autre à s'attrister, par habitude. Oh ! les transports de la jeunesse, l'éclair des yeux qui se rencontrent, l'imagination qui déborde en de ravissantes extases, voilà ce que je perds de jour en jour ! Serez-vous assez récompensée de vous sacrifier par l'ivresse d'un pauvre cœur, où le bonheur revêtira peut-être des apparences moins
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séduisaiiles que le désir cl rin(|uiëtude ?... Tout cela me reviendra t-il comme au temps où mon amour, inconnu de vous, était pur et céleste ?...
[Nous avons maintenant à nous garder d'une chose; c'est de cet abattement qui succède à toute tension violente, à tout effort surhumain; pour qui n'a qu'un désir modéré, la réussite est une suprême joie qui fait éclater toutes les facultés humaines. C'est un point lumineux dans l'existence qui ne larde pas à pâlir et à s'éteindre... Mais pour des cœurs plus profondément épris, l'excès d'émotion mêle pour un instant tous les ressorts de la vie; le trouble est çrand, la confusion est profonde et la tète se courbe en frémissant, comme sous le souffle de Dieu. [lélas! que sommes-nous, pauvres créatures, et comment répondre dignement à la puissance que le ciel a mise en nous ! Je ne suis qu'un homme et vous une femme, et l'amour qui est entre nous ]
— Ne dérangez personne de chez vous par le temps qu'il fait...
Permettez-moi de me rapprocher de vous, après vous avoir donné le temps d'oublier mes folies. J'ai respecté vos ordres; j'ai misa me calmer toutes les forces de mon àme; je n'espère et n'attends de
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VOUS pour ce soir qu'un signe de pardon, un mot de bonté... J'ai attendu, pour vous voir, le jour où tout le monde en a le droit, pour vous parler, le jour où beaucoup d'autres en ont le privilège... Ne redoutez rien de ma présence et de mes paroles; enfin, quelques jours ont calmé mes agitations qu'il vous a été plus facile de comprendre que d'excuser, peut-être; j'ai appris à redevenir courageux et patient. Je ne veux plus compromettre, en quelques heures, toutes les chances d'une destinée à laquelle vous avez paru prendre quelque intérêt et je me suis dit souvent que, dans l'affection que je vous porte, il y a trop de passé pour qu'il n'y ait pas beaucoup d'avenir.
J'avais résolu de ne pas vous écrire : en manquant à cette résolution, je m'expose encore à un danger d'où votre indulgence peut me sauver
J'avais résolu de ne plus vous écrire, Madame. Les lettres ne sont bonnes que pour les amants froids ou pour les amants heureux. On admet l'incohérence dans les paroles ; mais les phrases écrites deviennent des témoins éternels. Je voudrais pouvoir anéantir toutes les lettres que je vous ai adressées ; votre indifférence m'aura peut-être
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rendu ce service; mais le souvenir reste encore, et c'est trop. Combien n'en ai-je pas déchiré, pourtant î J'en écris une vraie et sentie, mais dont la violence risquerait de vous effrayer; puis une autre réfléchie etcalculée,où je m'applique à vous paraître patient et raisonnable; et ce n'est aucune des deux que je vous envoie, mais une troisième écrite à la hâte et parce qu'il faut en finir, faite avec les lambeaux des autres, où les phrases ne se suivent pas, oij les idées se confondent, une lettre folle et blessante et qui défait tout mon ouvrage.
N'attendez pas de moi des phrases de roman; je ne suis ni Saint-Preux, ni Werther; ou plutôt, je sens trop vivement pour écrire comme eux des lettres éloquentes et ménagées.
Le beau roman que je vous écrirais, si j'étais moins sincère !... Il y a des années d'angoisses, de rêves, de projets qui voudraient se presser dans une phrase, dans un mot... Votre lettre m'a fait assez expier mes torts; j'ai senti également toute l'imprudence et toute la dureté de ma conduite... Je suis retombé à vos pieds.
Madame, puisque le malheur veut qu'une circonstance insignifiante vienne tout à coup m'arra-
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cher à ce peu de calme que j'avais retrouvé enfin et qui me servait à préparer l'avenir, puisque tout un passé qu'il fallait oublier revient gronder à mes oreilles et me rapporter à la fois ses ém€)tions et son vertige, écoutez donc quelques mots encore et vous y gagnerez peut-être des mois de résignation et de silence de ma part :
Que vous ayez, en un seul jour, oublié tant de dévouement dont vous aviez des preuves, tant de loyauté et de bonne foi qui se trahissaient dans mes moindres rapports, que vous ayez même flétri d'un doute une proposition qui honorait mon cœur, même en admettant que mon amour-propre en eût mis trop haut l'importance, — je ne vous en veux pas, j'accepte cette punition cruelle d'une imprudence probable dont j'ai peine à me rendre compte même aujourd'hui... Mais je ne vois dans tout cela rien d'irréparable. Je ne suis coupable d'aucun de ces crimes qu'une femme ne peut pardonner et, vous l'avouerai-je, l'excès même de votre ressentiment m'a découragé moins que n'eût fait le dédain d'une âme indifférente. .J'aurais perdu tout espoir si vous m'eussiez quitté par ennui, par fatigue, ou par la diversion d'un autre attachement ;mais rien de tout cela ! Mon amour a été tranché dans le vif ; il y a une blessure et non une plaie. Je ne puis me rappeler ce jour fatal sans penser àla veille, si belle et si enivrante qu'il eût fallu mourir après. Mon
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J3ieu ! notre pauvre lane de miel n'a guère eu qu'un premier quartier... et vous me connaissez si peu encore, que vous ne m'avez ni bien compris jusqu'ici, ni bien jugé. Vos injustices en seraient une preuve déjà. Oh! daignez interroger votre cœur et vous vous direz qu'il y amaigré tout quelque chose qui bat encore pour moi, que tous ces hommes qui vous ont entourée depuis quelque temps sont plus riches et plus beaux, mais n'ont pas cette âme, cet esprit même que vous aviez su distinguer, qu'ils sont frivoles surtout et aussi incapables d'aimer que de sentir en eux l'ambition des grandes choses. Ah ! l'amour et l'art nous réuniront malgré tout ! Vous sentirez que toutes ces relations brillantes laissent un côté vide dans le cœur, que c'est beaucoup d'avoir rencontré un ami fidèle, soumis, dont l'alïection se conserve pure, à travers toutes sortes d'amertumes. Pourquoi vous risqueriez-vous à choisir quehjue autre que moi ? Je sais vos habitudes ; vous pouvez me rendre prudent par beaucoup de confiance. Quel intérêt aurais-je à vous compromettre aujourd'hui ? Je sais maintenant de quoi il faudra se garder et je tiens, d'ailleurs, à m'isoler de plus en plus, à vivre toutik fait pour vous. Ce n'est pas difficile pour qui ne pense qu'à vous seule... Eh bien ! vous me verriez aussi rarement qu'il vous plairait. Nous trouverions les précautions les plus sûres. Puisque vous avez tant à craindre,