‹ CorrespondanceChapitre 103 sur 130 · CXLI. — Carlyle à Emerson · texte numérisé non relu

CXLI. — Carlyle à Emerson

Scotsbrig, Ecclefechan. N. B.. in 13 août 1849.

Cher Emerson,

... J'ai été terriblement ballotté, secoué dans des cars irlandais, importuné, presque «\ en perdre la rai.son, de balivernes irlandaises, et surtout limité à une ration extrêmement réduite de sommeil — de sorte que je commence seulement, maintenant que me voici à peu près au repos, à ressentir toutes ces douleurs et meurtrissures.

Quels seront pour moi les autres résultats de ce tour d'Irlande, c'est ce que je ne puis aucunenient préciser. D'un côté, il semble que je sois surtout sujet plus éloigné que jamais do tout njoyen d'expression. J'ai vu, de toutes parts, le fruit universel de la fausseté et de la folie longtemps perpétuées, tous les cœurs et toutes les langues gisant encore sous de tels amoncellements d'erreurs que je n'ai pu entreprendre grand chose qui ne fût même pas nuisible, si ce n'est d'admirer silencieusement 1 universelle « banqueroute de 1 Imposture u.tju'on voit là-bas et qu'on voit venir, et de penser, avec une infinie tristesse, aux tribulations, aux luîtes futiles, au.v troubles et désnstr«'s (|ui attendent encore celte fraction infort unre de la postérité d'Adam avant que ne puisse se produire on elle aucune

amélioration réelle. Hélas! hélas! Les Évangiles économiques du Laissez-faire, du Non gouvernement, du Paradis pour tous et tant d'autres Évangiles néfastes — on peut dire d'une façon générale tous les Évangiles de notre heureuse « Ère nouvelle » — devront être mis à l'épreuve et seront trouvés insuffisants. Ajoutez à cela une quantité de stupidités écrites et verbales, de misère infligée et soufferte, que le langage estpresque impuissantàmesurer. Néanmoins il y a quelque chose de réconfortant à voir que r « Imposture » a évidemment fait « banqueroute », qu'il n'est rapiéceur si habile qui puisse, avec toute l'éloquence parlementaire et toutes les franchises électorales du monde, la remettre jamais sur ses pieds et en état de faire grand chemin, mais que c'en est à peu près fini pour toujours, sur cette terre, de ses succès et de son crédit. Dieu est grand ! Tous les Mensonges, comme de tout temps, s'en vont maintenant, d'une marche incessante, vers le Chaos, pour y trouver leur finale demeure ! En quelques parties de l'Irlande (dans les Unions insolvables d'Occident, au nombre d'environ vingt-sept en tout) la moitié, ou peu s'en faut, de la population totale reçoit des rations d'indigence (fournies par le gouvernement anglais, ici 1.100 livres par semaine, là 1.300 livres, ailleurs 800 livres) ; les maisons n'ont plus de toits, la campagne est sans bétail, sans culture, les propriétaires, à l'insu de leurs régisseurs, vivant parfois « des lièvres de leur domaine ». Jamais on n'avait encore vu sous le soleil pareil état de choses, et on se plaît à espérer que cela ne peut pas durer plus longtemps ! Que faire ? demande chacun, incapable d'entendre aucune réponse, même si on en avait une toute prête à lui fournir. «Passez à la mine de plomb ces deux millions de mendiants oisifs, ai-je parfois suggéré, et vendez-les au Brésil comme nègres ; peut-être le Parlement, se laissant faire une douce violence, vous permettra-t-il de prétendre que ce sont bien des nègres ! » En vérité les sociétés d'émancipation

devraient bien envoyer ici une ou deux députalions pour jeter un coup d'œil sur ces immortels '« libres » Irlandais, \enecplus ultra de leur classe; cela morlererait pfMit-('?lre le souffle de mainte éloquence qui se fait entendre sur ce sujet! N'est-ce pas le plus illustre de tous les « A^es », faisant, à grande allure en vérité, du « progrés de l'espèce » ? La paix soit avec lui...

T. Carlylb.

J'ai reçu le livre de Thoreau et javais la ferme intention de le lire, mais n'en ai pas encore trouvé le moyen, bien qu'il m'eût accompagné par toute l'Irlande; dites-le lui, je vous prie. Trop dans la note de Jean-Paul, m'a-t-il semblé jus((u'ici...

ex LU. — Carlyle à Emerson.

Chelsea. le i'J juillet 4850.

Mon ami, mon ami — vous voyez devant vous un homme plein de remords ! II y a maintenant tout près d un an que je vous ai envoyé d'Ecosse ({uohiuo bout de papier grif fonné A la hâte, indiquant sûrement (|ue je le ferais suivre, sans tarder, d'une longue lettre ; et maintenant que voici presque revenu le terne automne, je ne vous ai pas encore écrit et n'ai encore rien reçu devons!... S'il plalt au ciel, cela ne se reproduira plu.s... La vérité, c'est que ma vie a été surchargée de souci et de labeur...; excepté sous l<-i pi'essioii (I Une nécessité immédiate, je n'ai écrit un mot a [xM-somic. Hier soir, j'ai achevé le tlernier de ces extraordinaires Panipfdcts ; je vais in'enfuir quelque part, dans les solitudes du pays de Galles ou de rÉcosse, de la Scandinavie, ou vers des déserts plus lointains encore, et m»>n |)remier signe de souvenir reconnaissant est à V()tr(* adresse.

D'ailleurs, à aucun moment, je ne vous ai oublié, c'est

une justice à rendre à l'infortuné que je suis ; et, bien que je voie parfaitement quel grand et profond fossé nous sépare dans nos façons d'envisager nos rapports avec ce monde — je vois aussi (comme probablement vous le faites vous-même) où les couches du roc, à une profondeur de plusieurs milles, se réunissent, et où les deux pauvres âmes s'accordent. Pauvres diables ! Et même s'il n'existait entre nous aucun point commun et si j'étais plus intolérant encore que je ne le suis « des façons de penser » des autres, est-ce qu'Emerson en aurait moins été pour moi, depuis de longues années, un ami parmi les hommes ? Puis-je jamais oublier l'homme qu'est Emerson ou penser à lui autrement qu'avec affection?... Assez là-dessus! Ecrivez-moi, dès votre première heure favorable, et ditesmoi qu'il me reste encore une âme fraternelle en vie dans ce monde et qu'une pensée amie survit au delà des mers ! Ghapman m'a envoyé très ponctuellement, au moment de la publication, votre ouvrage des Représentative Men, que j'ai lu comme il convenait. On trouve maintenant le livre en vente pour un shilling dans toutes les gares et je vois même que le mot « représentative man » (appliqué à la récente perte tragique que nous avons faites en Sir Robert Peel) a été adopté par nos journalistes et circule dans leurs organes comme un mot approprié de notre langue vernaculaire, ce qui compense en une certaine mesure la piraterie dont vous souffrez de la part de nos corsaires d'imprimerie. J'ai trouvé dans cet ouvrage une collection parfaite, très finement achevée, de gravures en taille douce, des portraits pleins de ressemblance, me fournissant en abondance des connaissances et des sujets de réflexion. Un tel livre sera toujours le bienvenu; puisse le Ciel nous en envoyer beaucoup de ce genre ! C'est Platon, à ce qu'il me semble, bien qu'il soit le plus admiré par beaucoup de gens, qui m'a le moins apporté ; il m'en reste peu dans la mémoire, excepté Socrate avec ses sabots et ses longues oreilles. Swedenborg est excellent de ressemblance,

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excellenl à maints points de vue; copenclant jo me buIs dit, en arrivant à votre conclusion génoraliî sur riiomnic et ses luttes : « Il a manquô, dites-vous, la fleur achevée, l'ultime et divin élixir de la iMiilosophie; parl)lcu! en s'efl'orçant de les saisir, en les saisissant prcscjuc, il n trébuché dans la folie — ce qui s'appelle man(jucr terriblement le but, l'eût-on même serré de très près I » En fait, je me suis, en général, trouvé un peu en désaccord avec vous sur la conclusion de tous <^es Eiisat/s. ce qui m'a paru èlredig^ne de remarque, plein à la fois d'intérêt et d'enseignements, étant donné que je n'avais cessé, depuis le commencement jusqu'à cet endroit, de témoigner de la curiosité la plus vive et la plus sympathique. Mais, en somme, donnez-nous le plus tôt (|ue vous le pourrez un autre livre ; c'est la modeste requête qu'on vous adresse en fermant celui-ci...

.le ne sais (;e que jo vais enlre|)rendre maintenant; il faut laisser se calmer d abord I huriii)le concert d'aboiements que ces Pamphlets ont excité dans le chenil universel ; il faut permettre à mes pauvres nerfs de se remettre un peu. J'ai beaucoup plus à dire et, avec la bénédiction du ciel, j'essaiiMai de h» dire, si je vis, de quelque manière...

T. Carlyi.k.

ex un. — Cavbjlr n Fmrrson.

Chclsca, If 14 novembre 18">0.

... Vous accueillez avec une grande bonté mes Latter Day Vamphleta cl vous avez raison dans tout ce que vous en dites ». («I pcnirlant ce n'est pas vous qui avez raison.

mon ami, mais moi ! Certes, il convient «ju'un homme con-

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