‹ CorrespondanceChapitre 118 sur 130 · JANVIER 1867 J · texte numérisé non relu

JANVIER 1867 J

et mes ascensions ; et sans elle je suis a jamais pauvre... Tout l'été dernier, mon seul réconfort, sous forme de travail, fui d'écrire et de classer de vieux documents cl souvenirs, évoquant en pleine lumière des scènes d'autrefois, qui venaient pour moi de se fermer sans retour... iMe mettre à écrire ma propre Vie ne serait rien moins qu'horrible et je ne le ferai certainement jamais. La masse du vul^^aire indifférent qui peuple cette terre, qu'a-t-elle à faire, je vous le demande, avec ma vie ou moi? Qu'un noble oubli, (jue le silence et l'azur béant de l'Eternité m'engloutissent... Je n'ai pas quitte Londres, si ce n'est pour aller passer quinze jours du mois d'août, dans le Kent, chez une? dame noble et distin^'uée de mes amies où, chevauchant, dans un silence absolu, par les bois et le long des baies de la mer et des rochers crayeux, je me sentis plus triste que jamais, quoique un peu moins misérablement qu'au milieu des ca(iuetages importuns de Londres, auxquels il ne m'était |)as possible d'échapper tout à fait. Nous lûmes tout d'abord les Idylles de Tennyson, avec une parfaite estimation de l'exécution finement achevée mais aussi du vide parfait du fond et, pour parler franc, supportant très impatiemment tlèlre traités tellement en enfants, bien que le nanan fût si excellent! Nous passâmes volontiers aux Englisli Traits, d'un certain Emerson, et nous les lûmes tous les soirs avec une satisfaction toujours croissante, remercianl le ciel qu'il y eût encore des ouvrages pour les grandes personnes aussi ! Cela certes est un livre tout plein de pensées semblables à des flèches ailées (nous en remercions tous deux l'archer); — mon amii^ sa[)pelle .Miss Davenport Hromlcy; c'est à Wooton, dans la maison de son grand-pere, en Staffordshire, que Uousseau se réfugia en 1760el cent-six ans plus tard elle me lisait Emerson avec une rompréhension (jui eût fait plaisir a lliomme. s'il en eût été temuin...

T (Iahi.m.e.

GLXXVI. — Carlyle à Emerson.

5, Cheyne-Row, Chelsea, 18 novembre 1869.

Cher Emerson,

11 y a presque trois ans que je ne vous ai écrit, de Menton, le plus triste, probablement, de tous les hommes vivants, sous les oliviers et les orangers de Ligurie, avec leurs sombres ombrages exotiques, leurs suggestions plus sombres encore. Je sais très bien, si vous n'avez pas répondu, que cela veut dire simplement : «Hélas! quelles paroles de consolation puis-je lui adresser qu'il ne connaisse lui-même ! » 11 est bien sur que, parmi les lumières qui ont disparu ou disparaissent encore à mes yeux, l'une après l'autre, en vertu de l'inexorable décret, dans ce monde maintenant crépusculaire et vide, je regrette souvent que notre correspondance (et sans ordre absolu du Destin) se soit éteinte ou ait été suspendue de la sorte, mais je l'interprète comme vous le voyez et mon affection, mes sentiments fraternels pour vous restent vivants et le resteront aussi longtemps que moi-même. Assez là dessus. Vous voyez que par un hasard favorable il est dit que vous recevrez encore une lettre écrite de ma main et que moi j'aurai une réponse de vous avant que ne vienne le silence final. Voici :

(G. expose à E. qu'il songe à léguer à l'une des Universités d'Amérique, en témoignage de reconnaissance pour un pays d'où lui sont venues tant de marques de sympathie, tous les ouvrages qui ont servi à la composition de Cromwell et de Frédéric) .

J'aurais beaucoup de choses à vous dire, beaucoup de choses lugubres, mais peut-être aussi quelques choses bonnes et bénies et qui seraient, bien que les plus tristes,

en m^mc temps les plus nobles, les plus affcclueuscs cl les meilleures, comme il convient au couchant (jui approche. Pour le moment, sachez seulement qu'au point de vue de la santé du corps on ne peut dire que je soi» malade, pour un homme qui aura .soixante-(|ualorzc ans le mois prochain ; au point de vue intellectuel non plus, je n'ai pas à supporter de fardeau qui soit tout à fait au-dessus de mes forces. J'ai été souvent en plus f«^chcux état; quoique je n'aie jamais connu nalurollomonl pareil isolement, mon cœur aussi meurtri, semblable tristesse. .

T. Cahlylb.

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