CLXXI. — Emerson à Carlyle
Concord, le 26 septembre 1864.
... J'ai reçu en juillet le ([uatriéme volume de Friedrich et ce fut ma meilleure lecture pendant l'été, durant des semaines ma seule lecture. Un fait l'emportait sur tout le bien (|ue j'en ai retiré, c'est que les ans n'avaient pas encore brisé une fibre de votre force — source de pure joie pour moi, qui ai en horreur les emprises du temps sur moi et mes amis. Vivre trop longtemps est rinfortune suprême et je pense parfois que si nous n'y parons pas par un progrès dans l'art de vivre, il nous faudra apprendre à introduire dans ni>tre morale quelque gouvernement plus haidi des faits. J'ai lu un jour que Jacobi déclarait avoir (juehjues pensées qui le tuernicnl. s'il s'y abandonnait, et peut-être avons-nous dans noire arsenal intellectuel des armes propres à nous garder de
CAKl.MJi cl EUBH9UK. \^
la déchéance et de relations regrettables avec le monde dans lequel nous vivons. Mais ce livre vous dispensera de toute hâte inopportune à régler vos comptes; bien plus, il vous oblige à parfaire votre carrière avec calme et amplitude. Il m'a causé de la joie et de la fierté, et j'y ai discerné une chaîne d'or de continuité qu'on voit rarement dans les œuvres des hommes, m'assurant qu'il reste en Angleterre une tète solide et un grand cœur, immuable, supérieur à ses propres excentricités et perversités — disons mieux, les portant, à ce qu'il me semble bien, comme un habit pimpant ou une cocarde rouge, pour braver ou induire en erreur les oisifs, afin de mieux assurer sa propre paix et les fins mêmes auxquelles les oisifs s'imaginent qu'il s'oppose. Tant qu'il vivra, l'Angleterre possédera une sûre garantie de puissance.
J'ai déploré dans ces dernières années que vous n'eussiez pas fait en Amérique la visite que vous projetiez autrefois. Gela eût rendu impossible de vous citer un moment parmi les ennemis de l'humanité. Dix jours passés dans ce pays eussent fait de vous, auprès d'eux et de nous, l'organe de l'opinion saine de l'Europe et vous eussent montré les nécessités et les aspirations qui se heurtent dans nos Etats-Unis... Dans notre division actuelle en Républicains et en Démocrates, il est certain que l'esprit national américain s'incarne dans le parti républicain... et je tiens pour non moins certain que si l'on considère toutes les nations du monde, c'est en Amérique que se déroule à cette heure le combat pour l'Humanité... Cette guerre a été conduite par-dessus la tête de tous les acteurs et les sottes terreurs : « Que feronsnous du nègre? » « Toute la population noire va tomber à la charge du Nord » ont eu cet étrange aboutissement que le nègre refuse de quitter son climat, qu'il y gagne sa vie et celle de ceux qui l'emploient, comme il l'a fait toujours... Je ne cesserai plus désormais de respecter la
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guerre. La perte d'existences, la terrible destruction de confort et de temps qu'elle entraîne sont lar^'emcnl compensés par les vues qu'elle nous ouvre de la vie éternelle, de la Loi élernolle, reconstruisant et élevant la société, faisant éclater l'anlicpie horizon pour nous en laisser voir un plus lari^'e à travers les déchirures. Le sinistre Mallhus, le sinistre De How ont connu leur nuit. Notre Recensement de 1800 et la ij'uerre sont des poèmes qui inspireront, dans l'Age prochain, un j^'énic comme le vAtre. Je suis bien fâché de vous rédiger une gazette, mais je suis émerveillé des sublimes leçons qu'il m'est arrive (le lire de temps à autre, à notre époque, sur le Bulletin officiel, (\'Ai\s les rues. Tout le monde s'est trompe dans ses prévisions, excepté les femmes généreuses (jui ne désespèrent jamais d'un dnAi idéal.
U. \\ . K.MKH80X.
CLXXll. — Carlyle à Emerson.
Cummertrees, Annan, Scollund. 14 juin IsGj.
(Il a terminé son livre en février; il esta bout de forces, bon à rien et ne peut compter, pour se remettre, que sur les influences du pays natal et sur l'action du silence. 11 ne lit guère, ne travaille pas et ne suit plus de près le développement de l'Amérique, dont il a peine à se promettre beaucoup de bien).
GLXXIU. — Ciner&on à Caiiylc.
Concord, lo 7 Janvier 1866
... Mes léthargies n'ont pas émoussé le plaisir que je prends aux bons livres. J'ai lu les vôtres dans les jour»
lumineux de notre paix récente qui ajoutait un lustre à toute œuvre géniale... Je n'ai trouvé dans l'ouvrage nulle trace de cette vieillesse que vous affirmiez avec tant d'accent dans votre lettre. Dans le livre, la main ne tremble pas, l'esprit a le don d'ubiquité... Cette façon de dire l'histoire en coup de vent, raillant, tournant en dérision le héros, l'ennemi, les savants reporters, ne cesse de flatter le lecteur ébloui — l'auteur se moquant du monde entier, comme de sots déséquilibrés; rien que des sots, excepté vous et moi, lecteur! Ellery Channing m'a emprunté mes volumes V et VI, les étudiant avec lenteur, me priant à mi-chemin de lui rendre les quatre premiers qu'il avait lus déjà et finalement me renvoya le tout avec ces lignes : « Si vous écrivez à M. Carlyle, vous pouvez lui dire que j'ai lu ses livres et qu'ils m'ont rendu impossible la lecture d'autres ouvrages que les siens ». C'est une bonne preuve de leur force de pénétration que cette influence sur le nouveau Sterling qui écrit « Le secret de Hegel ». Il est presque autant l'élève de Carlyle, pour s'instruire dans la manière, que de Hegel, en ce qui concerne la matière, et il joue, avec son Allemand analyste d'entités, le même jeu qu'il a appris de vous dans son Frédéric...
Je suis fâché que Jonathan ait un aspect si peu aimable, vu de votre île. Mais je respecte trop la profession d'écrivain pour m'en plaindre. C'est une des nécessités de la rhétorique qu'il y ait des ombres et je suppose que la géographie et la forme du gouvernement, même chez les plus grands esprits, déterminent les endroits où ils doivent les répartir. Je crois toujours cependant qu'une excursion au delà des mers eût atténué la fâcheuse impression que vous avez de nous. Le monde est distribué ici en vastes parcelles et la population participe au balancement des lois naturelles comme elle ne le fait pas au même degré dans votre Europe féodale. Mes compatriotes ne me satisfont pas, mais ils sont sus-
ccptibles d'inspirations. Durant la guerre, ce furent les sentiments d'hiinianité (|ui se montrèrent à leur avantage; les chefs furent inspirés et redressés par les intuitions du peuple, réclamant toujours la mesure la plus généreuse et la plus décisive, donnant ses fils et ses biens comme on n'en avait jamais eu d'exemple. Dans cette ardeur, il avait des perceptions plus vives de la politique, des mœurs et de la vie des nations, et de tous c6tés nous lisions ou entendions, dans des lettres particulières, dans les comparliments de chemins de fer ou dans les journaux, des paroles oraculaircs. Nous étions fiers du peuple et nous pensions qu'il ne descendrait pas de ces hauteurs. Mais la Paix est venue, et chacun s'empressa de retourner à sa bouticiue, de sorte qu'il est presque injpossible de réveiller leur patriotisme, même au point de chasser les voleurs qui, n<»n seulement dilapident les fonds publics, mais aussi menacent les droits nouvellement conciuisdes esclaves et les nouvelles muselières (jue nous avions inventées pour ompèchcr le planteur de leur sucer le sang...
A la fin de cette longue épître, j'ai peu de choses A vous (lire de moi-mènio. Je suis un mauvais sujet pour une autobiographie. Comme j'ajourne mes livres, je remets mes tAches les plus importantes.
Toujours vôtre avec affection et reconnaissance,
\\. W. K.MKHSON.
CLXXIV — Emerson a Cnrlt/le.
Concord, le lt> mai 1866.
Mon cher ("Miri\ le,
On vient de me montrer une lettn^ particulière i\o Moncure Conway ' à lun de ses amis d ici, faisant connaître
\. Ami et atliniralcur d'Emcrson. que Carlyle nppi^clnlt beaucoup et voyait volontiers.
votre triste retour dans une maison vide. Nous avons eu la semaine dernière les premières nouvelles. Et c'en est fait ! Le coup longtemps redouté est tombé, finalement, sous la forme la plus douce pour sa victime, et adouci pour vous-même par de longs sursis renouvelés. Je ne puis m'empêcher de la juger heureuse jusqu'en ce facile départ, comme elle l'avait été dans sa carrière sereine et honorée. Pour nous-mêmes nous ne voudrions pas, après avoir franchi le sommet de la montagne, compter anxieusement les pas descendants ou sacrifier avec regret quelques-uns des jours de la décadence. Et vous aurez l'apaisement de la savoir délivrée, à l'abri de toute nouvelle épreuve. Je me suis surpris à redire d'anciens vers s'adressant à l'âme qui s'en va :
« Tu ne connaîtras plus vicissitude humaine Et pour toi la beauté ne pourra plus mourir ».
Il y aura, je crois, trente-trois ans en juillet que je l'ai vue pour la première fois; sa conversation et ses manières accomplies promettaient un bel et heureux avenir. N'ayant été témoin d'aucun déclin, j'ai peine à y croire aucunement ; je me remémore toujours très vivement la jeune femme, la grâce légère avec laquelle elle parlait des lettres et hommages qu'elle avait reçus de Gœthe, les détails qu'elle donnait de la visite qu'elle se proposait de faire à Weimar et du désappointement qui s'y rattachait. Elle ne cessa de me témoigner, ainsi qu'à mes amis, une parfaite bonté, et tous les Américains ont fait unanimement son éloge. Elisabeth Hoar se souvient d'elle avec une sympathie et une estime parfaites.
Je désirerais bien vivement vous voir une heure dans ces journées solitaires. Vos amis, je le sais, vous entoureront d'autant de sympathie que peuvent en témoigner des amis; et je suis fondé à croire que le travail — dont tous les précieux secrets vous sont connus — sera pour vous un consolateur, bien qu'il n'y puisse tout à fait
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réussir, car clic était le repos qui rérompcnsait lo labeur. 11 est heureux que vous soyez fiolidc cl taillé pour la résistance. Vous ne manquerez pas non plus de consulter les sacrés oracles qui parfois, dans ces heure» où l'âme se fond, nous sont accordés. VA si jamais personne les connut, vous les connaîtrez.
Je me félicite qu'elle ait assez vécu pour avoir de** nouvelles de votre jubilé d'Edimbourg, cette page que nous retrancherions à rog-ret du livre de votre existence. Vous avez fait là-bas, a cette occasion, un discours bien viril, et j'y vois une preuve de force toujours intacte; tout, à ce que j'apprends, s'est passé le mieux du monde, sans aucun signe de changement.
Je vous en prie, souvenez-vous de vos propres conseils. II vous reste à achever de longues années et j'espère que ni le chagrin ni la lassitude ne vous feront
« Vous joindre au triste chrrur des bardes disparus » avant (lue vous n'ayez écrit ce livre que je souhaite et attends — les conlessions les plus sincères de vos meilleurs moments...
K. W K.MKnsoN.
GLXXV. — Cari y le à Lmcrsun.
Menton, Krance, lo il janvier 1867.
Mon cJuM' Mincrson,
11 y a longtemps (juc je ne vous ai écrit, — une longue distance dan.s l'espace et la destinée — des bords du Soiway, en l'été de IHtK). à cette niche des Alpes ol <\o In Méditerranée, aujounlhui. après ce (|ui m'est advenu depuis, tlost un plus long intervalle, je pense, et sûrement un plus triste, ({u'aucun de ceux (pie nous avons jamais connus, depuis (|uo, pour la première fois, nous
nous sommes rencontrés dans les landes d'Ecosse, il y a quelque trente-cinq ans. Vous m'avez adressé aussi bien des billets et des lettres, toutes bonnes et réconfortantes — presque la seule parole humaine que j'ai entendue d'aucun vivant; — et cependant je n'ai pu rompre mon silence de pierre ; jusqu'à ce moment, bien que me le proposant souvent, je n'ai pu m'y résoudre. Vous penserez que je suis tombé bien bas, et que je connais une profonde faillite de cœur et d'espérance : — et, certes, c'est mon cas; je suis à peu près sans espoir et sans crainte, un vieillard sérieux et sombre, silencieux et triste, les yeux fixés sur le gouffre final des choses, en un muet dialogue avec « La Mort, le Jugement et l'Éternité » (dialogue muet des deux côtés !) n'ayant aucune envie de discourir, avec de pauvres semblables aux voix articulées, sur leurs sujets à eux. J'ai raison; et pourtant, d'autre part, j'ai tort. Je sens souvent qu'il vaudrait mieux être mort qu'indifférent comme je le suis, méprisant, dégoûté du monde et de sa stupidité bruyante, à laquelle je n'ai plus la moindre idée de remédier, s'il me fallait pour cela lever un doigt, attentif seulement à m'en garer et à lui fermer ma porte. Mais il est vrai de dire que j'ai été presque anéanti par cet horrible ouvrage sur Frédéric — douze ans de lutte continuelle avec les cauchemars et les hydres souterraines — presque anéanti, ayant souvent l'impression que je le serais tout à fait et que je mourrais sans même achever ce monstre ! C'est une vérité, moins évidente à tout ami ou spectateur qu'à moi-même ; et puis, en voici une autre, que je suis seul à connaître, en quelque sorte, et dont je ferais mieux de ne pas parler ou de ne plus parler aux autres. La calamité d'avril dernier m'a privé du petit tout que j'avais au monde, et il ne me reste pas une âme qui puisse me refaire un home d'un coin quelconque de cet univers. Gaie, héroïque, tendre, sincère et noble, tel était ce trésor qu'a perdu mon cœur et qui, fidèlement, m'accompagna dans toutes mes voies rocailleuses