CXC. — Emerson à Cnrlylf
Bnltimore, le 5 Janvier \%1l.
Mon fluM* Carlylc, J'.ii rrrii de vous, jiisto nvnnt Noël, la dernière partie de votre Library Edition, à savoir le» volumes IV-X de la Vie de Frédéric; volume I-Iil, tr.i' ' n de l'allemand, un volume ([Index yénéral, onze \ -»
en tout, et maintenant mon imposante colleclion est complète. Complète aussi est votre victoire. .Mais j'entrechoque mes chaînes avec joie, comujc je le faisais il y a quarante ans, lors de vos premiers dons. Vous devriez être un homme heureux, vous h (jui \o ciel a octroyé d'achever si mafifistralement votre œuvre. Vous porterci aux jeux Pan Saxons, sans tlécouvrir un eompèlitiMir pour vous éj^aler ou vous approcher, votre couronne hien jçagnée par le génie et un labeur achevé, tandis que des nations entières seront vos élevés et diront vos louan J'estime que c'est mon plus rare bonheur d'avoir él«i .msi près votre contemporain et votre ami, d'avoir pu découvrir par sa rare; lumière l'astre nouveau, presquo avant qu'il n'apparut aux homm«*8 de lOrionl el do n'éprouver aucun désappointement, mais bien plutAl «;•'•* joyeuse conlirn»ation. en m'avan(,\'int tout près de orbite. Keposez-vous, reposez-vous maintenant un peu, je vous on prie, el louer, le Sei^^neur. Co|MMulanl je connais bien toutes vos perrergUét et je me ^rardr birn d»» m'en approcher. Klh^s choquent séricu»en»«'nl un pr.u\«l nombre de dignes lecteurs, parfois des nations enluro»» — mais je les prends toutes en i>h»c comme pro»fdi-n di» stvie, et je les lis comme je lis Icm plaisanlrric** • tesques d«> Habdais. (|ui étonnent en vue de fortention et apparaissent peu A |>eu comme la rhétorique d'un homme de très haute vertu, qtii jurt. J'ai éié. l'an
dernier, trop occupé de corvées (je puis bien les nommer ainsi) qui se succédaient rapidement, pour avoir beaucoup lu dans ces nobles ouvrages; mais je commence à voir le jour percer ma brume et je n'ai pas le moins du monde perdu mon appétit de lecture — résolvant plutôt, avec mon vieux professeur de Harvard, « de me retirer pour lire les auteurs ».
GXGI. — Carlyle à Emerson.
5, Cheyne-Row, Chelsea, le 2 avril 1872.
Cher Emerson, Je suis plein de confusion, d'étonnement et de honte à la pensée de mon long silence. Vous m'avez écrit deux très bonnes lettres; d'aucun coin du monde il ne m'en pourrait venir de plus amicales, de plus riantes, de plus sages et je n'ai même pas répondu par un signe. Mon pauvre cœur a répondu promptement et ponctuellement — mais il fut au-dessus de mon pouvoir de passer à la réalisation extérieure, comme si j'avais été soumis à quelque enchantement. Tout ce que je puis dire, en guise d'excuse ou d'explication, c'est que je n'ai cessé, depuis l'été dernier, d'être exceptionnellement dyspeptique, triste, morose et sans ressort, que je n'ai pas ma main droite pour écrire et que je n'en ai pas eu d'autre non plus, pendant plusieurs mois, qui me fût tout à fait agréable. Pourtant, somme toute, je ne crois pas que vous me chargiez d'aucun blâme ou ressentiment et je n'en dirai pas davantage, mais m'efforcerai simplement de me corriger et de mieux faire la prochaine fois.
Votre lettre du Far-West m'a charmé par sa vivacité et sa libre allure; on eût cru y être et voir de ses propres yeux les notabilia humains et autres de ces énormes régions, dans la course rapide que vous y avez.
faite, aller et retour. Je retiens votre petite eau forte de Brigham Youn^' comme un fragment de vraie ressemblance; j'ai souvent pensé à votre passage par Chicago depuis que le pauvre Chicago lui-même s'est évanoui de la terre sur des ailes de feu '. Votre sauvage Occident a pour moi quelque chose d'énorme, de pénible et de presque effiayant — et ce qui me remplit surtout d'élonnement, c'est la chasse aux pépites qui s'y poursuit, alors que, de toute évidence, tout chercheur d'or n'est autre chose qu'un criminel vis-à-vis de la société humaine et qu'il lui faut dérober de la poche de tous les descendanln d'Adam, en ce monde, à l'heure actuelle et pour queUjue temps à venir, la valeur exacte de sa pépite. J'en conclus que c'est un appAt dont se sert la Providence, source de toute sagesse, pour y attirer vos gens, qui y construiront des villes, feront des routes, abattront (ou planteront) des forêts et prépareront un habitat pour des nations nouvelles, lesquelles se sentiront appelées à tout autre chose que la chasse aux pépites.
Dans la hideuse confusion d'anarchie sous laquelle se présentent actuellement à ma contemplation <!• -chantée toutes les populations anglaises, je trouve u: • consolation et un réconfort dans la pensée qu'il y aura lA-bas, d'ici cinquante ans, plus d'un million d'hommes et de femmes tous capables de lire Shi' le et la
Bible anglaise, ainsi tjue I histoire (égalent lique et
noble durant une longue période) de la mère patrie — et de se mettre à faire, i\ moins que le Diable ne »oil en eux, ce (pi'oiit fail leurs aïeux ou mieux, s'ils en ont le courage!
Votre seconde lettre aussi, avec la seule réserve que vous y êtes mille fois trop bon pour moi. êlail loul A fait charmante.
Lisez- vous Fors Claviijera i\r Ruskin. dont il m'annonce