‹ CorrespondanceChapitre 22 sur 130 · XII. — Emerson à Carlyle · texte numérisé non relu

XII. — Emerson à Carlyle

Concord, Mass., le 17 septembre 1836.

Mon cher ami, j'espère que vous ne mesurez pas mon amitié à la lenteur de mes messages. J'ai peu de plaisirs comme celui de recevoir vos bonnes et éloquentes lettres. Je me résignerais très difficilement à les voir si espacées, si elles n'avaient toujours comme une saveur d'Éternité et ne me promettaient une amitié et une inspiration amicale qui n'ont pour mesure ou limites ni les jours, ni les années. Votre dernière lettre, datée d'avril, m'a trouvé en deuil, comme votre première. J'ai perdu mon frère Charles, dont je vous ai parlé, l'ami et le compagnon de maintes années, l'hôte de ma maison, un homme remarquablement doué, né pour bien parler, et dont la conversation, au cours de ces dernières années, a traité toute grave question d'humanité et a formé mon pain quotidien. Je comptais tellement sur ses dons que nous ne faisions à nous deux qu'un homme : car je n'avais jamais besoin de faire ce que sa noble nature le mettait à même de faire beaucoup mieux que moi. Il devait se marier ce mois-ci et au moment de sa maladie et de sa mort soudaine j'étais en train d'agrandir ma maison pour lui assurer un logement permanent. Je souhaiterais que vous l'eussiez pu connaître. A vingt-sept ans la plus belle vie n'est encore qu'à l'état de préparation. Il avait établi ses fondations si largement qu'il eût fallu l'âge mùr de l'homme

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|)oiir révéler le plan et les proportions de son caractère. Il subordonnait toujours un avantaj^c particulière un avantnj^'-e final et ai)so!u, de sorte (jue sa vie fut une poursuite silencieuse de tout ce qui est ^rand et j^énéreux. Mais je vous verrai quelque jour et nous parlerons (le lui.

Nous n'avons besoin ({uc de deux ou trois amis, mais de ceux-là nous ne pouvons nous passer et il nous servent pour chacune de nos pensées. Je trouve maintenant qu'il me faut tenir plus fermement les joyaux qui me restent de ma ceinture sociale. Et je pense à vous souvent avec inijuiélude depuis que M""^ Chatming, à l'expression du grand plaisir qu'elle a pris à faire votre connaissance et celle de votre famille — ce qu'elle appelle le moment le plus heureux de son absence — mêle beaucoup d'appréhension au sujet de votre zèle immodéré pour l'étude. Je suis d'autant plus troublé par ses craintes que vos lettres avouent une absorption complète par votre travail v[ (pie j(^ sais ([u'il n'y a pas dans votre tempérament de calme lenteur ([ui puisse conlrcbalaacvr le dommage. Je crains que la nature n'ait pas mis dans votre texture assez de terre forte pour ({u'elle ne soit pas usée par la lame de l'esprit. Je vous écri.s pour vous supplier de prendre soin de votre santé. Vous appartenez à tous ceux dont vous charmez l'Ame et le cœur et vous ne devez pas traiter votre corps comme s'il était A vous. 0 mon ami, si vous vouliez venir ici et me permettre de vous soigner et de vous nouirir dans mon coin de ce vaste continent, je vous en rendrais grâces ainsi qu'a Dieu matin et soir, et je ne doute pas de vous donner en un lrin\estre de bons yeux, des jou(>s plein(îs et di) la bonne humeur. Ma femme a été souffrante ces temps derniers, mais elle a pour vous une profonde affection et il ne lui arrive guère de s'approvisionner d un baril de farine ou d'étendre son tapi» neuf sans évo(iuer — avec espoir — M'"" Garlyle. Et très sérieusement, qu'est-ce (|ui vous empêche de venir de

suite et de donner en conférences, au public sérieux de Boston, l'Histoire de la Révolution française avant sa publication ou du moins pendant qu'on la publie en Angleterre et avant qu'on ne la publie ici. On ne peut douter du complet succès, chez nous, d'un cours de ce genre, maintenant que les 500 exemplaires du Sartor sont tous vendus, et qu'ils sont lus avec grand plaisir par beaucoup de personnes. (Nouvelle et pressante invitation à venir en Amérique.) Je vous adresse un petit livre ^ que je viens de publier, destiné, je l'espère, à ouvrir, comme un coin, la route à quelque chose de plus important et significatif. Ce n'est qu'une énumération de sujets sur lesquels je serais heureux de causer, plus heureux d'entendre les autres. Je suis navré d'apprendre la malchance de mon dernier paquet contenant le Sartor et l'ouvrage du D»" Channing.

Je désirerais pouvoir vous aller rendre visite au lieu de vous adresser ce feuillet de papier. Je pense que je vous persuaderais de vous embarquer cet automne, de renoncer pour un temps à toute étude et de suivre le soleil qui se couche. J'ai beaucoup, beaucoup de choses à apprendre de vous. Combien mélancolique est la pensée que nous ayons un si grand besoin de confession ! Et pourtant les grandes vérités sont toujours proches, et toute la tragédie de la vie individuelle n'est séparée que par une bien mince cloison de cette nature universelle qui abolit tous les rangs, tous les maux, toutes les individualités. Combien peu de vous-même il y a en votre volonté! Par-dessus votre volonté, combien intimes sont vos rapports avec nous tous ! Nous nous rencontrons en Dieu. C'est là que nous existons, de là que nous descendons sur le Temps et ces faits infinitésimaux qui s'appellent la Chrétienté, le Commerce, l'Angleterre, la Vieille et la Nouvelle. Enivrez maintenant l'âme de sommeil et

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