‹ CorrespondanceChapitre 21 sur 130 · C.ABI.YI.F. (»l KmKRHON · texte numérisé non relu

C.ABI.YI.F. (»l KmKRHON

J'ai terminé le malheureux premier volume (de la façon la plus pénible, après de grands efforts) en octobre dernier; la tête m'en tournait; je m'enfuis en Ecosse, auprès de ma mère, pour prendre un mois de repos. 11 n'est de repos nulle part pour les fils d'Adam; toutes choses prenaient à mes yeux dans ma vieille terre natale un aspect si fantomal! L'Hadès lui-même ne m'eût pas semblé plus étranger; Annandale aussi était une partie du royaume du Temps. Depuis novembre je me suis de mon mieux remis au travail; j'ai empaqueté et cacheté, pour ne plus le voir, il y a trois jours, un second volume. 11 n'y en a plus qu'un troisième; encore un effort et puis!... Il me semble qu'alors je m'enfuirai dans quelque recoin très obscur du monde et que j'y resterai une année sans mot dire. Mon esprit est fatigué, mon corps bien malade; un petit point noir danse çà et là devant mon œil gauche (une partie de la rétine qui proteste contre le foie et se met en grève). Je n'y puis rien; il faut qu'il y papillonne et danse, comme un signal de détresse, sans réponse tant que je n'aurai pas fini. Mes amis intimes me disent en outre que mon livre est plein de défauts, que le style en est difficile, etc., etc.. Mes amis, leur dis-je, vous avez tout à fait raison; mais à cela non plus, j'en atteste le Ciel, je ne puis rien. Voilà la vie que je mène ici; c'est tout cela qu'il me faudrait vous écrire, si j'écrivais.

Au demeurant, je ne puis dire que le monstre énorme et aveugle qu'est notre cité n'ait aucune espèce de charme à mes yeux. Elle vous ignore et vous pouvez aller votre propre chemin sans qu'on vous importune. Au fond de votre âme vous protestez contre elle, vous la défiez, vous la méprisez même; mais vous n'êtes pas forcé pour cela de vous séparer d'elle. Des hommes intéressants sont heureux d'entendre votre pensée, si elle a quelque sincérité; ils ne la discutent avec passion ni entre eux ni avec vous; ils n'en ont même pas le temps. Je dirai que la bêtise même, sur une aussi vaste échelle,

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a quelque chose d'impressionnant, presque de sublime; on se représente que les dieux eux-mêmes, selon la parole de Schiller, luttent vainement contre elle, on la voit reposant ici sur ses fondements insondables, inerte, mais pepti(jue, bien plus, eupeptique ; on comprend qu'elle est un Fait dans le monde, nonobstant les objeclions do l'esprit spéculatif. La bière brune, en quantité suffisante pour faire llotter un navire de 74 canons, s'cnfifouffre dans le gosier des hommes et l'onde de vie aniiic bruyamment, et notre Philosophie et Spéculation n'ont à y opposer qu'une pauvre remontrance criarrle, ({u'il serait peut-être plus sage, dans la plupart des cas, de ne pas faire entendre. De jour en jour j'honore les Faits de plus en plus, et la théorie de moins en moins. Un fait, me semble-t-il, est une grande chose: une proposition imprimée sinon par Dieu, du moins par le Diable; ni .leremy Bentham, ni Lytton Hulwer ne sont intervenus là-dedans.

11 y a ici deux ou trois des plus belles Ames que j'aie connues depuis longtemps; avec elles je me sens moins seul; et pourtant on est solitaire, un étranger et un pèlerin ici-bas. Ces amis pensent généralement que l'Église d'Angleterre n'est pas morte, mais endormie; que les carrosses de cuir, avec leurs panneaux dorés, peuvent être repeuplés d'une aristocratie vivante, au lieu de ses simulacres. Il me faut me taire complètement sur ceci, comme sur beaucoup de choses. Coleridge est le père de tous ces hommes. Ay de mi! (C. prie Emerson de remercier en son nom T. F. Clarke, l'un de ses premiers et plus ardents adiniralcuis en Amérique, qui lui avait écrit en termes très synipathi(|U(^s.)

Mon ami, il faut ijue je m'arrête ici. Pardonnez-moi jus- ([u'à ce que j'en aie fini de ce livre. Pouvez-vous avoir la générosité de m'écrire sans réponse? Si cela vous est impossible, eh bien, je répondrai. Ne m'oubliez pas. Me8 amitiés et celles de ma femme à votre bonne dame, A

52 CORRESPONDANCE DE GàRLYLE ET EMERSON

votre frère et à tous nos amis. Dites-moi ce que vous faites, ce qui se passe dans votre monde. Adieu, mon cher ami! Croyez-moi toujours vôtre.

T. Carlyle.

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