‹ CorrespondanceChapitre 32 sur 130 · XVII. — Emerson à Carlyle · texte numérisé non relu

XVII. — Emerson à Carlyle

Concord, le 13 septembre 1837.

Un cadeau comme la Révolution française demandait un remerciment plus prompt. Mais vous n'avez pas l'idée, vous autres montagnards qui êtes capables d'escalader des Andes avant déjeuner, pour prendre un peu l'air, de ce que peuvent faire des gens de la plaine et des valétudinaires. Je suis confus de me remémorer et je ne veux pas dire quelles choses minimes m'ont fait garder le silence.

La Révolution française ne m'est parvenue qu'il y a trois semaines. Dans les intervalles de beaucoup de visites reçues et de quelques harangues littéraires, j'en ai lu deux volumes et la moitié du troisième et je pense que vous êtes un bon géant qui va s'ébaudissant avec une vaste et originale ambition de divertissement; le plaisir et la paix n'étant pas choses assez fortes à votre gré, il vous plait de puiser aussi à la douleur, d'enseigner à la

fièvre et à la lamine à danser et à chanter. J'estime que vous avez écrit un livre merveilleux, qui durera bien longtemps. Il m'apparalt que vous avez créé une Histoire que le monde tiendra pour telle. Vous avez reconnu l'existence d'autres personnages que les officiels et d'autres relations ({ue celles de la vie civique. Vous avez rompu avec tous les livres et écrit sous la dictée d'un esprit. C'est une vaillante expérience et le succès en est grand. Nous trouvons dans votre histoire des hommes et pas seulement dos noms; des hommes toujours, quoique jaie envie parfois de me demander si ce sont bien les hommes historiques. Nous avons de grands faits — et des faits choisis — fidèlement consignés. Nous sentons toujours, auprès des individus imparfaits, la co-préscnce de l'Humanité. On laisse encore à notre àme son droit d'admirer et nous voyons décerner équitablement la louange et le blâme, à coup siîr sans aucun cant. Oui, soyez sans inquiétude sur ce point, homme divin très impie, vous ignorez absolument le cant. Enfin nous ne rencontrons pas — un seul terme plat. .lamais il n'y eut style plus rapide que le vôtre — que la pensée d'aucun lecteur ne peut distancer — , et c'est l'impression qu'il produit sur les plus intelligents. Je suppose que rien n'étonnera plus que l'audace de cette humeur spirituelle et allègre, (|ui ne se laisse dominer ni intimider par aucune tragédie, par l'importance daucun événement. Henri VIII aimait à rencontrer un Homme et je vois avec bonheur que mon barde est toujours à la hauteur de la crise qu'il représente. Aussi je vous sais gré de votre labeur et je sens que vos contemporains devraient vous crier : « Bonne chance. Frère, et [)uisses-tu vivre éternellement, non seulement au sein de la grande Ame que tu aspires si largement, mais aussi comme individu, dans cette œuvre bien définie qui est tienne. »

Je vous en dirai davantage sur le livre dès que je l'aurai amené à la distance focale, si c'est chose possible,

et je passerai en revue mes objections quand je serai sûr de leur bien fondé. J'insiste, naturellement, sur ce point qu'il pourrait être plus simple, d'une moindre efflorescence gothique. Vous me direz qu'on ne peut appliquer à l'aurore boréale les règles qui conviennent à l'illumination des fenêtres. Quoi qu'il en soit, je me sens rafraîchi quand de temps à autre un fait spécial se glisse dans le récit, couché en termes précis, de la langue des affaires. Cette peinture de caractères dans votre livre est sûrement admirable; les lignes sont des sillons tracés à la charrue; « mais quelle que soit ta vertu, le monde existait avant toi». Certes Glarendon nous a tracé, de Falkland. d'Hampden et d'autres, des profils très nets, sans pour cela défier le monde et sans escalader le ciel. Je voudrais pouvoir vous parler entre quatre yeux, tout un jour, et entendre sur ce livre votre confidence la plus sincère.

Je suis sûr qu'il sera bien reçu dans ce pays. J'ai appris samedi dernier qu'il a été vendu en tout 1.166 exemplaires de Sartor. J'ai dit à l'éditeur de ce livre qu'il ne fallait pas imprimer l'Histoire avant que les gens n'aient eu quelque loisir d'importer des exemplaires anglais.

Votre lettre m'est arrivée bien avant votre livre. Vous avez fait dans votre vie de bien bon travail et vous apportez généreusement par votre amitié de la beauté et du réconfort dans la mienne. Je trouve exaucée ma plus haute prière, du fait de compter pour ami un homme juste et sage. En présence de cette profusion de bienfaits dont votre génie nous a gratifiés en si peu d'années, je me sens bien pauvre et inutile. Je vois qu'il me faut continuer pendant quelque temps encore à me confier à vous et à tous les maîtres généreux, sans désespérer de donner quelque jour des preuves de ma fidélité et de mon affection. Il y a dans ce pays si peu d'intellectuels qu'il est indispensable que tout esprit studieux contribue selon ses forces à la diffusion des idées, afin de contrebalancer en quelque mesure la puissance de l'argent et

de donner à la jeunesse, presque affamée, telle nourriture qu'il dépend de lui de fournir. C'est pourquoi je donne religieusement des conférences tous les hivers et en d'autres temps, chaque fois qu'on m'en prie; j'ai fait l'an dernier sur la Philosophie de l'Histoire douze conférences et en ce moment je médite une série sur ce que j'appelle « les Mœurs ». Je vais colportant toute la sagesse que je puis extraire du Temps et de la Nature et je souffre intimement de voir avec quelle gratitude on accueille ce peu que je donne...

P. -S. — Je vous enverrai prochainement un discours prononcé devant une société littéraire d'ici et qu'on est en train d'imprimer.

XVin. — Emerson à Carlyle.

Concord. le 2 novembre 1837.

Mon cher ami,

...Que la Santé, la Joie et la Pai.x soient avec vous! J'espère que vous êtes encore au repos et ne méditez pas hâtivement de nouveaux travaux. H n'est pas nécessaire que Phidias soit toujours à buriner. Gardez une tranquillité é^^vptienne. Ouel([u'un me dit l'autre jour que vos amis d'ici eussent pu gagner une certaine somme pour l'auteur en éditant eux-mêmes Sartor au lieu de le laisser entre les mains d iiii libraire. Je m'étonnai immédiatement (le n'y avoir [)as encore songé et je partis tout droit pour Boston où je lis marché avec un libraire pour l'impression de la Rt'volution fiançaise. t)n l'imprimera en deux volumes du lornial de notre Sartor américain, à mille exemplaires, le livre devant, d'après notre estimation, nous revenir, (en dollars et en cents) à 1 ^, 18 l'exemplaire et se vendre 2 ii, 50. Le libraire s'engage.

vis-à-vis de moi, à vendre le livre moyennant une commission de 20 p. 100 sur ce prix de vente, me laissant libre cependant de prendre au prix de revient autant d'exemplaires que m'en demanderont les souscripteurs. Il n'existe pour le moment ici, à ce que je crois, aucune autre réimpression que la mienne; je lui ai donc livré le premier volume et l'impression est commencée. Je veillerai à ce que nos amis locaux connaissent mon traité avec le libraire et me donnent leurs noms. Puis, si un livre de cette valeur peut se vendre passablement (ce qui est, je le sais, presque contraire à la nature d'un bon livre) je me ferai un grand plaisir d'être votre banquier et conseil^,. Je n'ai rien à vous dire et pas de pensées. J'ai promis pour Décembre une série de Conférences et suis loin de savoir ce que je dirai; mais le moyen d'être sûr de s'ouvrir en combattant la terre nouvelle, c'est de brûler ses vaisseaux. Les « délicates oreilles » des jeunes gens, selon l'expression de George Fox, n'invitent jamais en vain à parler l'ignorant que je suis. Je me trouve tellement plus moi-même et plus libre sur la tribune de la salle de Conférences que dans la chaire que je ne paraîtrai plus guère dans cette dernière; je ne le fais plus que dans une petite chapelle rurale, à la demande de bonnes gens avec lesquels je n'ai de rapports que comme prédicateur. Mais je prêche dans la salle des Conférences et là cela rend, car il n'y a pas de règles. Vous pouvez, selon votre inspiration, rire, pleurer, raisonner, chanter, railler ou prier. C'est la chaire nouvelle, très en vogue auprès de mes compatriotes du Nord. Cet hiver, à Boston, nous en aurons plus que jamais, deux ou trois chaque soir de la semaine. Quand viendrez-vous et tiendrez-vous votre promesse? Avant-hier— non, c'était le jour précédent —

1. Dorénavant nous abrégerons ou omettrons les passages de la Correspondance, assez nombreux, se rapportant à ces transactions.

mon petit garçon accomplissait sa première année, et je ne puis vous dire quel plaisir et quel sujet d'étude je trouve en ce petit bourgeon de Dieu, que je désirerais vivement vous faire voir à vous aussi. Mon bon, sage et bienveillant ami, je vous verrai quelque jour. Dites-moi, quand vous pourrez m'écrirc, ((uc M'"'" Cari vie est revenue à la santé.

I\. \V. Emerson.

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