XIX. — Cari y le à Emersoyi
Chelsea, London, le 8 décembre 4837.
Mon cher Emerson, je ne sais pas au juste depuis combien de temps vous n'avez plus reçu de mes nouvelles, mais il y a trop longtemps. 11 semble qu'il se soit écoulé depuis lors un chapitre de ma propre hi.stoire, bien long, bien laid, bien inerte et bien improductif. Chaque fois que je suis en retard pour ma correspondance, soyez sûr que j'ai des ennuis, et en ce cas écrivez-moi, vous, dûssiez-vous le faire plusieurs fois, avec une pitié inlassable.
Je suis allé en Ecosse, pour près de trois mois, laissant ma femme ici avec sa mère. Ma pauvre femme était devenue si faible qu'elle m'a donné au printemps une réelle frayeur et qu'elle a sérieusement j)réoccupé le Docteur. Elle restait trop faible pour voyager; j'étais plus épuisé que je ne l'avais jamais été; au plus long jour de juin je m'en retournai donc vers le cottage de ma mère, je me plongeai dans ce (juc nous pouvons appeler le plus effroyable sommeil magnéti([ue et je restai là, évitant le commerce des hommes. Leur bavardage m'était devenu on ne peut plus fastidieux, me semblant n'avoir presque plus rien d'humain. Aussi bien tout me faisait le même effet dans cet état d'esprit. Rejaillissement de mes ruisseaux familiers, le bruissement des vieilles forêts solitaires, la
grande rumeur de mon vieux Solway roulant sous l'action de la lune les eaux toujours renouvelées de votre Atlantique, tout cela me donnait, je ne puis vous dire à quel degré, l'impression d'une musique d'un autre monde. Gela ne me procura pas le repos mais pourtant, me semblet-il, m'y inclina ; en tout cas il vint un moment où je fus en état de quitter le tout. Je suis ici depuis septembre ; évidemment un autre petit chapitre, ou paragraphe, pas tout à fait inerte, se déroule. Mais il ne faut pas que je parle de ces choses. Gomment en parler sur un misérable fragment de papier bleu ? Les yeux plongés dans vos bons yeux je pourrais parler, pas ici. Plaignez-moi, mon ami, mon frère, mais ne désespérez pas de moi; si je puis (en tous les sens) me tenir bien en paix, je crois bien que les choses s'arrangeront encore en mon cas. Le Silence est le grand objet de mon culte pour le moment, presque le seul occupant de mon Panthéon. Enseignez aux hommes l'art de se tenir en paix. J'aime à me répéter : le silence participe de l'Éternité ! Hélas ! je pense avec quelle joie je quitterais ces querelles discordantes et ce jargon de Babel pour m'en aller loin, bien loin ! Je crois que si j'avais la moindre aisance pécuniaire suffisante à m'assurer le vivre et le couvert, je secouerais de mes pieds la boue de Londres pour aller m'enfouir dans quelque endroit verdoyant et ne plus jamais imprimer une syllabe. Peut-être les choses sont-elles mieux comme elles sont...
Il y a ici quelqu'un qui s'appelle John Sterling (et, qui plus est, le Révérend John, de l'Église d'Angleterre) que j'aime plus qu'aucun des hommes que j'ai rencontrés depuis que certain messager céleste descendit vers moi, à Graigenputtock, et disparut à nouveau dans l'azur. Ge Sterling a écrit; mais, ce qui vaut beaucoup mieux, il a vécu, il vit!... et il est tout à fait épris d'un certain Waldo Emerson; voilà tout. 11 a vu ici sur ma table le petit livre Nature et à travers toute une silva silvarum de préjugés il
a découvert ce qu'il y avait dedans ; il Vi\ mis dans son cœur et, ma foi, dans sa poche, l'onipoitaiit avec lui à Madère... Telles sont les a^^Téables menues nouvelles que j'avais à vous dire, à savoir que deux messagers du ciel (c'est ce que tous deux me furent) se sont rencontres et reconnus et que, s'il plaît à Dieu, nous formerons quelque jour un trio; n'est-ce là rien à vos yeux?
Et me voici arrivé par une transition directe à votre Discours. Mon ami, vous ne savez pas ce que vous avez fait là pour moi. Depuis de lonLTues dizaines d'années je n'avais entendu qu'interminable caqueta^^e et papotage, vagues gazouillements et criailleries et je m'étais senti l'àme tristement déprimée et j'avais dit : il n'est flonc plus ici de langage articulé et tu es seul parmi des créatures étrangères ! Et voici que nous arrive de l'Ouest une voix distincte, dans la({uelle on reconnaît nettement la voix d'un homme, et j'ai un parent et un frère : Dieu en soit loué. J'aurais pleuré en lisant ce discours ; sa claire et haute mélodie vint retentir dans mon cœur; je dis à ma femme : a Tiens, femme, regarde ! » Elle lut et me répond il cl me prie de vous répondre « qu'on n'a rien vu (le pareil depuis que s'est tue la voix de Schiller ». Mon brave Emerson! Et tout cela reposait silencieusement, tranquillement en lui durant ces sept années, tandis que la « platitude vociférante » lui assourdissait de toutes parts les oreilles et ((ue lui, imperturbable, ne répondait pas un seul mot; et tout un monde de pensée s'est quictement édifié dans ces profondeurs calmes, qui nous déclare tout doucement, le jour venu, comme si c'était chose tout ordinaire : « Eh oui, me voici, moi aussi! » Miss Mnrtineau me dit : « D'aucuns soutiennent (jue ce.>=it de l'inspiration, d'autres que c'est de la folie. » C'est parfaitement cela, on ne peut mieux dire. Quant à vous, mon cher ami, voici mon ardente prière : Que Diou vous donne la l'orée, car vous ave/ à exécuter une terrible tâche. Je l'appelle terrible et pourtant elle est grande, la plus élevée
de toutes. Oh! pour l'amour de Dieu, conservez encore votre calme! Ne vous hâtez pas d'écrire; vous n'y pouvez apporter trop de lenteur. Ne prêtez l'oreille à la louange ou au blâme d'aucun homme. Sachez qu'il ne s'agit pas de cela. D'un côté, c'est comme le ciel, si vous avez la force de rester silencieux et de gravir inaperçu la pente ; mais de l'autre côté, toujours béant à droite, béant à gauche, c'est le plus terrible précipice et Pandémonium ! Voyez Fenimore Gooper. Pauvre Gooper ! il est tout au fond, et il était, lui aussi, doué pour s'élever. Soyez ferme, soyez calme, n'ayez point de hâte, et que Dieu vous assiste ! Mon papier est rempli.
Fraser désire imprimer — avec Teufelsdrôckh en tête — mes critiques et articles disséminés, ce qui est significatif. Il poussa jadis, quand j'y fis allusion, des cris très harmonieux.
Adieu, mon frère.