‹ CorrespondanceChapitre 40 sur 130 · XXX. — Carlyle à Kmer&on · texte numérisé non relu

XXX. — Carlyle à Kmer&on

Chelseu, le lo novembre 1838.

... Il serait bien Ion»:: de vous dire quels sont ici mes occupations, mes projets, ma situation et mon histoire» toutes choses dont j'aimerais beaucoup vous entretenir en tète-à-tôte.mais c'est un simple leurre que de les exposer par lettre. Il me semble que j'ai vécu quatre décades dans ces quatre années si pleines de souflVance et de labeur. Par degrés la créature s'adapte rt son élément,

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la salamandre s'accoutume à vivre dans le feu et à en prendre la température. Hélas ! il me semble que j'ai vieilli ; d'innombrables choses me paraissent maintenant ennuyeuses, plates, banales et stériles. 11 se peut pourtant que je ne sois pas vieux, mais seulement las et qu'il y ait encore en moi quelque ressource de travail. Au reste l'énervement et l'agitation de cette Babylone m'usent lentement; c'est l'existence la plus indéfinissable, faite de rayons de soleil et d'argile boueuse ; des contrastes que pas un esprit ne peut concilier. La souffrance et la pauvreté ne sont pas choses saines ; mais c'est un poison que la louange et la flatterie qui les accompagnent; de cela que Dieu nous délivre ; il y a dans leur souffle de quoi rendre fou î D'une façon générale je me dis : Qu'y a-t-il qui vaille le repos ?

Une chose triste et fréquente dans mon entourage, c'est d'avoir tout à fait les caractéristiques d'un chérubin : rien qu'un visage et des ailes. « Mes enfants, disait un Français aux chérubins dans un tableau, mes enfants, asseyez-vous. » « Monseigneur, répondent-ils, il n'y a pas de quoi ! » Je suis plutôt heureux de ma paresse, qui prouve que je puis m'asseoir. Mais après tout, n'ai-je pas lieu de me féliciter ? J'ai réellement, pour le moment, de quoi subsister ici, chose que j'avais vainement ambitionnée pendant plusieurs années. Il me faudra refaire des conférences au printemps, le Ciel sait sur quel sujet; ce sera pour moi une vilaine fièvre ; mais une fois la chose passée, c'est le vivre assuré pour une année encore. Il semble que le farouche Ismaël soit capable de chasser aussi dans ce désert. Je veux donc m'estimer heureux et attendre tranquillement ce qui doit venir ensuite ou s'il doit venir quelque chose. Mais, en fait, pour parler sincèrement, j'ai parfois l'impression qu'un autre livre s'édifie en moi, bien que je tremble presque d'y songer. Ce n'est pas pour cet hiver, oh ! non ! je veux seulement écrire un article ou quelque chose de ce genre et parier sur des riens si je ne

trouve pas mieux. C'est là, je crois, mon horoscope pour la saison prochaine : un article sur quelque sujet vers le nouvel an (le Directeur de la Wcstminslcr, une bonne oie blanche, adniirative, de la région du Nord, ne voulant pas me laisser au repos) ; puis des conlérences; ensuite, quoi ? Je suis pour ([uelque sujet pratique aussi, pas pour l'une de vos peintures en l'air ou aslhelUches Zeuy (comme dit la femme de MuUner, du Mùllner de la « Feuille de Minuit ») ; vraiment je ne puis m'échauffer sous une influence de ce genre; c'est extrêmement fastidieux, autant que vain pour le moment. Si donc vous voyez dans le prochain numéro de la Westminster un petit chilTon d'article signé S. P. sur un certain allemand appelé Varnhagen, vous direz que c'est par « Simon Pure » ou par « Scissars and Paste % ou même par « Soaped Pig », que personne ne decincra...

Quant à Concord et la Nouvelle-Angleterre, hélas, mon ami, je ne pourrais ([ue gâter votre tableau par un vilain contraste si je venais dans mon état d'esprit actuel. Je suis plus iVf^é que vous par les ans, mais, par l'humeur, j'ai des siècles de plus. Quel espoir dans ce cœur toujours jeune, allcgre, sain comme le matin ! Quant à moi, vous ne pouvez vous représenter quel assemblage grognon et grincheux de chagrin et de dyspepsie je suis devenu et deviens tous les jours, si je n'y mets un IVein. Laissez-moi me réconiorter un peu ! Je n'ai oublié ni Concord ni l'Uuest : leur belle image m'apparait toujours dans le bleu de l'horizon, lointaine et pourtant accessible. Ce mest une possession précieuse, dussé-je ne jamais l'atteindre. Mais je me suis pris à penser dernièrement ijue c'est vous qui viendrez ici le preinior. C'est la bonne solution, n'est-ce pas"? Plus que jamais la Nouvelle-Angleterre devient iiiio partie de la Vieille; vous êtes même plus près de nous maintetenant que ne l'était il y a cent ans le YorUshire; c'est un lait positif : vous pouvez venir saim faire votre testanjent. C'est uue de mes idées que tous les hommes de langue

anglaise, de quelque zone ou hémisphère qu'ils puissent être, viendront, longtemps encore, vers la Babel métropolitaine, pour y voir une chose ou deux. Venez, si vous l'osez. J'ai dit qu'il y avait ici, vous attendant toujours, une place dans la maison et dans le cœur ; et vous verrez des imbéciles par millions. Pickwick lui-même sera visible, le jeune et innocent Dickens, qu'attend une destinée douteuse; le grand Wordsworth causera jusqu'à ce que vousmême le déclariez ennuyeux. Southey a toujours son teint prospère, d'un brun acajou, avec une toison de cheveux blancs et des yeux qui semblent courir au grand galop. Leigh Hunt « homme de génie sous la forme d'un Gockney » est mon proche voisin, plein de tours et de malices, avec de la bonne humeur et pas de sens commun. Le vieux Rogers, avec sa tète pâle, blanche, dénudée, froide comme neige, vous fera sentir l'influence de ses grands yeux bleus cruels, tristes, et de son sardonique menton à étage. « C'est cet homme, ô Rogers, qui a écrit delaPoésie allemande en prose américaine; regardez-le bien! » Mais où me laissè-

je entraîner ? Mon papier est rempli (Ici quelques

brèves impressions sur Henriette Martineau « pleine d'un bel enthousiasme pour les Noirs » ; « il était dit que le mécanique formalisme des Unitariens aurait aussi sa poétesse ».)

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