XXIX. — Carlyle à Emerson
5, Cheyne-Row. Londres, 7 novembre 1838.
... Kennet l'éditeur m'a donné hier (alors que je me rendais à la Cité avec mon frère, le docteur italien, l'un de vos grands amis, qui est ici pour le momenl) di.x exemplaires de votre Discours de Dartmouth ; nous les lûmes, en dînant, dans un restaurant de Hucklorsbury, au milieu du cliquetis de quelque 50 couverts, et une seconde fois, plus a loisir, ici à Chelsea. C'est un très courageux discours, annonçant à sa façon, avec l'accent d'une pleine conviction, à tous ceux que cela peut intéresser, cette grande vérité oubliée que V homme est toujours l'homme. Puisse-t-il éveiller une pulsation sous les côtes même de la mort! Je crois que le temps est venu d'un tel Évangile. Il faut que ceux qui le possèdent l'annoncent, quel que soit l'auditoire. J'en ai donné deux exemplaires ce matin. Je me charge du reste. Continue/, et bonne chance! — Et maintenant où est le théologien hétérodoxe qui excite une telle tem[)ète dans un verre d'eau, met sur le lapis (iœthe, le Transcendantalisme et Carlyle, et en général nous fait voir quelle différence la Nouvelle-Angleterre aussi fait entre le Panthéisme et lePot-théisme. J'ai grande envie de voir cela, et je m'attends à vous en féliciter aussi. En attendant laissons s'apaiser la tempête dans un verre
d'eau; que Emerson, à Concord, n'y voie pas autre chose et persévère dans sa voie. Quant à ce qui en rejaillit sur moi, ne vous en inquiétez pas une demi-minute. Panthéisme et V oi -théisme, Madoxie, Tadoxie, tout cela m'indiffère; tout ce jargon, dont j'évite de parler, auquel je refuse de prêter l'oreille, est pour moi chose importune. Vis, pour l'amour de Dieu, avec la Foi que tu as pu te donner, mais cesse de parler de la Foi ! Tu ne sais ce que c'est. Garde le silence. Ne parle pas... Quant à vous, mon ami, il faut simplement continuer, donnant, si c'est nécessaire, des chocs plus rudes. Et s'il m'arrivait, là-bas ou ici, d'encourir de votre fait la censure, dites-vous que je suis fier de ma compagnie, que selon l'expression du ieune Hazlitt après avoir entendu Coleridge : « Je veux aller avec cet homme » ou, comme a dit notre fougueux Burns :
« Avec tel que lui, où qu'il se trouve, Puissè-je être sauvé ou bien damné 1 »
Hélas! quelle vie stupide que celle de notre monde ! si l'on ne rencontrait, çà et là, un homme doué d'une voix articulée, on se sentirait par trop seul.
Ceci ne ressemble pas du tout à la lettre que j'avais l'intention de vous adresser; mais je compte vous écrire de nouveau d'ici quelques jours etle premier paragraphe renfermera, si possible, toutes les affaires. J'ai beaucoup de choses à vous dire qu'il vaut peut-être autant ne pas vous écrire. Ah ! que ne puis-je vous voir en tète-à-tète ! Mais le temps viendra, s'il plaît à Dieu. Pourquoi ne viendriez-vous pas, puisque je suis empêché? Vous trouverez ici une chambre, la bienvenue et toujours deux amis. Il faut que nous nous rencontrions de façon ou d'autre. Je m'occuperai de vos messages pour Sterling. Il est à Florence. C'était lui l'auteur de l'article sur Montaigne...
Ma femme m'a demandé de lui laisser « de la place
pour une ligne ». Je ne sais ce qu'elle veut écrire, à moins que ce ne soit ce qu'elle a dit en levant vers moi votre Discours : « N'est-ce pas une noble chose? Lui seul, entre eux tous, etc., etc. »
Toujours vôtre.
Vous avoir oublié ! Oh non, certes ! Si je n'avais d'autre raison de me souvenir de vous, je n'oublierais jamais le visiteur qui est descendu vers nous, il y a des années, comme venu des nuages et fit d'une de nos journées là-bas comme un enchantement, me laissant pleurante que ce ne soit qu'un jour. Quand j'évocjue l'Amérique, c'est vous; ni Henriette Martincau ni aucun autre ne peut m'en donner une idée plus complète. Quand je désire voir l'Amérique, c'est encore vous et les vôtres. Je lis tout ce que vous produisez avec un intérêt que ne m'inspire aucun autre écrit e.vcepté ceu.\ de mon mari; ou il serait plus près de la vérité de dire que de tous les écrits des auteurs vivants les vôtres et les siens sont les seuls que je puisse lire. Dieu vous bénisse, ainsi que Wcih und Khid. Sûrement je vous verrai tous quelque jour.
Jaxk Carlyle.