JANVIER
ne plus offrir aucune joie. Je lis, ma femme cousant auprès de moi, à la lumicred une lampe « sinumbra <>, dans un petit appartement bien confortablement défendu contre l'hiver; et je ne suis jamais plus heureux que lorsque tous les hommes, ou presque tous me laissent tranquille, bien que beaucoup d'hommes aient plutôt de l'amitié pour moi, ingrat que je suis. Je lis pour le moment Horace Walpole. J'en tire des matériaux inépuisables, épiques, tragiques, lyriques, didactiques; tout, il est vrai, inarticulé. Un vieux magisler aveugle d'Annandale avait coutume de demander anxieusement, quand on lui annonçait un nouvel élève : « Maisètes-vous biép sûr qu'il n'est pas un Ane "? » C'est à coup sûr la question importante chez un homme; car, en réalité, si nous considérons la chose sans préjugé, cela présuppose tout le reste : Horace Walpole, lui, n'est pas un âne; il n'y a pas en lui une seule fibre asinique... (Carlyle annonce qu'il a reçu Sumner, ami d'Emerson, et accepté la dédicace de l'ouvrage de l'Américain J. S. Dwight Select Minor Poems from thc German of Gœthe and Schiller.) Adieu, mon cher ami.
T. Caklvle.
\XXll. — Emerson à Carlyle.
Concord. W 13 janvier 183y.
... Mes meilleurs remercîmcnts à Jane Carlyle pour son généreux souvenir que je veux m'elïorcer de mériler. L'œuvre hétérodoxe esl-clle arrivée à Chelsea et nous a-t-elle complètement perdu de réputation même dans l'esprit charitable de notre ami ? L'émotion locale s'est calmée depuis longtemps et ma série de conférences sur « la Vie humaine » est suivie par de nombreux auditeurs.
XXX m. — Carlyle à Emerson.
Chelsea, Londres, le 8 février 1839.
...Notre brumeuse Babylone poursuit la vie heurtée qui lui est habituelle et, en ce qui me concerne, ne me réussit pas plus mal, mais plutôt mieux que jadis. Elle renferme même beaucoup de gens qui ont pour moi de l'amitié réelle. C'est ainsi qu'il m'est arrivé hier soir un lourd paquet de livres expédiés, selon la liste que j'avais rédigée, de la Bibliothèque universitaire de Cambridge, par certains amis de là-bas que je n'ai jamais vus, envoi très bien venu. Car nous n'avons ici aucune bibliothèque qui prêtât des livres à emporter et nous travaillons seulement, ces dernières semaines, à en créer une; représentez-vous cela! Ce qu'il y a de pire c'est la douloureuse usure à laquelle cet énorme et bruyant Niagara de choses soumet un pauvre assemblage irritable de nerfs comme les miens. Toutes choses, les mots même que vous entendez dans les rues, ont la rapidité du chemin de fer. On ne peut jouir de la joie même et il faut l'éviter comme la douleur. Hélas! je jure souvent que du moins je serai enterré dans la libre Ecosse où règne la brise, loin de ce tumulte insensé où le destin m'enchaîne durant ma vie. A supposer qu'il m'enchaîne toujours; mais si jamais je possède la moindre aisance, je fuirai ce tourbillon comme je fuirais le lac de Malebolge ^ et lui rendrai seulement visite de temps à autre. Mais peut-être après tout est-ce la place convenable, considérant qu'aucune ne convient; qui sait? En attendant je mène une existence on ne peut plus dyspeptique, solitaire, ensevelie en soi; consumant, en silence si possible, mon lot journalier de douleur, satisfait