‹ CorrespondanceChapitre 55 sur 130 · Km riai)(,'uis dans lo le.vte de Carlyle · texte numérisé non relu

Km riai)(,'uis dans lo le.vte de Carlyle

toujours l'impression, en entrant dans les villes, de souffrir quelque perte de foi. Ce sont de vastes conspirations; les individus y sont tous des masques qui se sont juré mutuellement de garder le silence, de ne pas trahir leur secret et de favoriser réciproquement leur folie. Vous pouvez à peine exercer ici une profession qui n'ait l'air d'avoir été subornée par la conjuration. Je crois, quant à moi, en la bêche et une acre de bon terrain. Quiconque, avec l'aide de Dieu, se taille un droit chemin à la conquête de son propre pain, au soleil et à la pluie, suivant des yeux le grain qui germe, me parait être un ouvrier universel. Il résout le problème de l'existence, non pour un seul, mais pour tous les hommes au corps sain. Je souhaite pouvoir vous informer quelque jour ou plutôt vous montrer que je vis du travail de mes mains sans dommage pour mes facultés intellectuelles. Et pourtant je suis d'une constitution si fragile, en ce qui concerne le travail physique, que peut-être je ne le ferai jamais. Nous verrons.

Vous ai-je dit que nous espérons vous envoyer prochainement quelque prose et quelques vers américains remplis de bonnes intentions? Mon ardente amie, Margaret FuUer, va éditer un journal dont elle promet le premier numéro pour le premier du mois prochain et qui, je pense, sera rédigé, s'il l'est jamais, avec bonne volonté. J'ai vu quelques fragments poétiques qui m'ont charmé, mais l'auteur consentira-t-il à les livrer au public ?

Je crois avoir peu de choses à vous dire encore de moimême. J'ai terminé, à la mi-février, mes dix conférences sur l'âge présent. Elles sont suivies par 450 à 500 personnes et les jeunes sont si attentifs et me posent hors de la salle tant de questions que je prends toutes les apparences de la maturité et de la Sagesse. Je vis très heureux dans la société et avec la sympathie de six à douze personnes qui me font tout espérer et tout attendre

de mes compatriotes. Nous aurons bientôt beaucoup de niclimouds sur la brèche. Je m'en rel^juriie demain et cet clé je me propose de renouveler mcm effoit pour tirer de ma montagne de matériaux (juelijue livre d'Kssais présentable, ne rùt-ce que pour dél)lrtyer .l'ai lais.'é en bonne Sèiiité, chez moi, il y a une semaine, ma femme, mon l)ambin et ma petite fille — la plus douce, la plus gracieuse des petites filles — rampant comme une tortue, la tète dressée, par toute la maison. Le petit garçon a en guise d'yeux deux f^ouiccs bleues, profondes, dans les- (juelles j'ai plaisir à plonger mon regard (juand je suis fatigué. Ellen, à ce qu'on dit, n'a pas une pareille profondeur de regard, mais je crois que je l'aime mieux que je n'ai jamais aimé le garçon. J'ai aUiené ma mère ici [Jour y passer Ihiver avec William Emerson, sa femme et un bambin de quatre ans aux joues vermeilles. Toutes ces personnes vous aiment et vous honorent en proportion de leur savoir et de leur âge.

Ma lettre vous trouvera, je suppose, méditant de nouvelles conférences pour vos disciples de Londres. Puissent la sympathie et la vérité les inspirer ! H m'est facile de voir (jue m(»s prédietion.s sont en train de se réaliser et qu'ayant attendu jusqu'à ce (jue votre renommée soit en pleine croissance, nous ne vous verrons pas du tout maintenant sur les rivages occidentaux. Notre saint D' T... me dit-on, a reçu au cours de l'année, do la fille (l(* Lord Hyron, une lettre informant ce brave homme de I apparition, à Londres, d'un certain génie merveilleux, (lu nom de Thomas Cnriyle et de toute sa surprenante action sur son cerveau à elle et sur celui de ses amis, — et il se trouvait ([Ue ce Carlyle était le monstre mémo (pii avait l'honneur de provocpier chez le docteur, ilepuis ciiHl ans, la plus parfaite frayeur et consternation. Mais venez i)ar l'un des bateaux «le M. (lunard aussitôt que les libraires vous auront enrichi. Uu, s'ils ne le font, venez faire des conférences que les Yankees paieront.

CaHI YI.K et EmCI(!»U.N. 9

Présentez à votre femme mes amitiés, mes souhaits et mon constant souvenir, ainsi que celui de ma femme, qui lui réserve la meilleure place dans son affection et qui décide à tout moment de lui écrire pour la remercier du superbe Guido... Adieu.

LU. — Carlyle à Emerson.

Chelsea, Londres, le 1" avril 1840.

11 y a une ou deux semaines que je vous dois une lettre, sinon d'après une loi palpable de réciprocité, du moins selon un autre droit et une autre loi. Je me proposais de vous écrire dès que Fraser et moi nous aurions conclu un traité. Sumner, en voyage, étant sur le point de retourner dans votre voisinage, j'accepte avec joie l'offre qu'il me fait d'emporter un message pour vous. Je voudrais avoir autre chose à vous envoyer qu'une lettre insignifiante ! mais à moins d'aller, comme me le suggère ma femme, vous chercher mon portrait, par d'Orsay, je ne vois pas ce qu'il y aurait. Lisez-vous oui ou non l'allemand? Il m'arrive de temps à autre de tomber sur un curieux volume d'Allemagne, qu'il n'est peut-être pas aussi facile de se procurer dans le monde occidental. Dites-moi ce qu'il en est. Ou bien êtes-vous toujours décidé à apprendre cette langue ? Je le désire vivement. Quant au portrait d'Orsay, c'est une chose réellement curieuse : le comte d'Orsay, le prince des dandies européens portraiturant le prophète du sansculottisme spirituel ! Il nous est descendu, il y a plusieurs mois, dans son flamboyant carrosse, pour l'éblouissementde tous les assistants ; il me trouva dans ma robe de chambre poussiéreuse en écossais gris, sombre, disait ma femme.

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comme \c géniodii proshytôrianismc, cl il réussit à s'accorder passablement avec moi.

il me fit l'effet d'un homme dont la conversation pouvait intéresser une fois en passant, ayant des dons naturels très accusés et dont chaque expression renfermait une image audacieusement caricaturale de quelque objet, d'un homme plein de fougue qui eût pu, naissant quelque vingt ans plus tôt, devenir l'un des maréchaux de Bonaparte et ([ui est, hélas!... le comte d'Orsay ! II a jeté le portrait sur le papier en (juelque vingt minutes (j'étais à un dîner où je devais rencontrer Landor) ; nous n'avons plus eu l'occasion de nous voir depuis et je me refuse, pour mon compte, à supporter d'autres soupers pour cet objet... Et si maintenant, après tout, je ne vous envoyais pas le portrait ?

Et pourquoi ne m'écrivez-vous pas, de votre côté ? Vos conférences doivent être terminées depuis longtemps. Est-ce peut-être que vous écrivez un livre? Je l'apprendrai avec plaisir et qu'en outre vous ne vous liAtez point, mais vous efforcez avec une énergie réfléchie de produire ce que vous renfermez de meilleur. Certes, je pense qu'il y a en vous l'étoffe d'un bon livre. Mais il faut aussi vous souvenir toujours que notre valeur réelle se mesure à ce (jue nous n'écrivons pas ! Rien de plus vrai que cette vérité presque oubliée aujourd'hui — elle est éternellement vraie; à celui ((uecela concerne d'y réfléchir. Vous avez vu sans doute I article critique que vous a consacré .Milnes .le ne sais si vous trouverez (|u'il aille tout droit au secret d'Emerson, (|u'il touche juste en aucun endroit; je crois plutôt (jue non. Mais c'est fait aimablement et non sans sympathie ; et cela pose ici, et dans tout le pays saxon, la première planche d'une sorte de chaire à votre usage, ce dont il y a plutôt lieu de lui savoir gré. D'une façon générale l'article a sur[)assé mon attente...

Vous avez dtMuandé ce (|u'élaient i.andor et lléraud. baissez-moi vous en dire un mot avant ([iic mon papier

ne soit tout à fait épuisé. Héraud est un petit homme d'âge moyen, dont la figure a l'air d'être graisseuse et à moitié cuite, et loquace, écrivassier, que Leigh Hunt caractérise comme « flottant de la manière la plus sur* prenante entre la Personnalité et le Néant ». Ce que je vois, quant à moi, de plus remarquable en lui, c'est qu'avec son énorme vanité et son tout petit lot d'intelligence il ne soit pas encore enfermé à Bedlam. Il a ramassé, il y a plusieurs années, une ou deux idées chez Goleridge, et depuis il n'a cessé de les entre-choquer dans sa tête, comme des pois dans une vessie vide, et d'inviter le monde à « prêter l'oreille à l'harmonie des sphères ». 11 échappe à l'assassinat, à mon avis, surtout parce qu'il est la petite créature la plus gaie et du meilleur caractère qui existe. Vous ne pouvez l'exterminer, tant il rit avec douceur, même quand il est sur le point de vous assommer. John Mill dit un jour : « Je lui pardonne volontiers d'interpréter l'Univers, maintenant que je m'aperçois qu'il ne peut pas aspirer les h. » — En vérité ce n'est pas une caricature : vous n'avez vu de votre vie l'équivalent d'Héraud. Je lui dis un jour que Novalis avait écrit : « Le plus haut problème de la Littérature, c'est la rédaction d'une Bible. » — « C'est précisément à quoi je m'occupe » répondit cet homme plein d'aspirations, mais incapable d'aspirer.

De Landor non plus je n'ai pas tiré grand profit. Nous nous sommes rencontrés pour la première fois, il y a quatre ans environ, ici, dans Cheyne Walk ; c'est un homme de haute taille, large, bruyant, avec des cheveux gris et de grands yeux qui roulent furieusement; il est d'une vivacité extrêmement mobile, impétueuse, que la plus parfaite éducation est impuissante à contenir ; il s'exprime en superlatifs hauts en couleur et même avec une insouciante exagération, de temps à autre par un rire sec et mordant qui n'est pas de gaîté, mais de dérision ; c'est une nature sauvage, qu'aucune culture, pour

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étendue qu'elle soit, n'a pu dompter! Il m'a paru que ses dons intolleeUiels étaient faibles en proportion do sa violence de tempérament ; le jugement (juil porte sur toutes choses a une tendance à être plutôt faux que juste — le l)ouillonnement intérieur lui faisant voir tel ou tel aspect particulier de l'objet et il ne peut voir d'un objet que des aspects particuliers. Ce n'est pas un homme original; le plus souvent on a envie de soupirer en le voyant se servir des lieux communs les plus usés. Comme écrivain je le trouve pénible, semblable à une Ame qui toujours promet de s'envoler dans l'éliier, mais jamais ne le fait, et toujours, de ses pieds palmés, barbote dans la boue d'icibas, nous éclaboussant d'autant plus qu'elle fait plus d'efforts! Deux nouvelles tragédies de lui, que j'ai lues récemment, sont les plus grandes pauvretés que j'aie rencontrées depuis longtemps ; ce n'est pas un lingot, ah non, mais un écheveau embrouillé de fils de fer, qui ne trouverait nulle part acquéreur. Le pauvre Landor a laissé en Italie sa femme (qu'on dit faible d'esprit) avec ses enfants qui ne la voulaient pas quitter; mais il semble qu'il lui ait honnêtement abandonné tout son argent à l'exception d'une sim[)Io annuilé pour un apparlement meublé ; et c'est ainsi (juil vit maintenant, à Halh. en sexagénaire solitaire. Il vient à Londres en mai; mais il (lit toujours (jue la ville le tuerait bien vite ; hélas I je le crois bien. On dit (juil a bon cœur et cela ne parait {»as invraisemblable ; je vois bien (juil a un cœur très droit, indépendant et sans peur, vivant comme il le fait au milieu dv tantd'hallucinations, d'excitations ctde troubles orageux. Assez ta son sujet ! Il me témoigne pas mal de sympathie et il convient (pie je lui en sache beaucoup de gré ; mais deux heures d'une conversation comme la sienne me laissent avec le vertige et tout épuisé. J'ai vu quel(|U(îs autres Liona et pourvoyeurs de Lions, mais je les liens pour une espèce sans valeur. (Juand donc m'écrirez-vous? Songez ù la Irislc perspective qui m'attcnil,

avec une série de conférences à donner a sur les Héros et le Culte des Héros » — d'Odin à Robert Burns ! Ma femme vous salue tous. Meilleurs vœux pour la maisonnée de Concord !

Toujours vôtre.

Carlyle.

LUI. — Emerson à Carlyle.

Concord, le 21 avril 1840.

... Chartism n'est arrivé par poste à Concord que dans les derniers jours de mars, bien que daté par vous, je pense, du 21 décembre. Je suis rentré à la maison le 3 avril et l'ai trouvé m'attendant. Tout ce que vous y dites est bien et fortement dit et comme les mots sont barbelés et empennés, la mémoire humaine ne peut manquer de les transporter partout où iront les hommes. Et pourtant j'ai pensé que le livre lui-même m'incitait à attendre davantage. Il nous semblait avoir droit à une réponse moins brève à une question si grave et si humaine, posée avec énergie et éloquence. J'entends qu'il eût fallu nous montrer avec quelque détail toutes les solutions qui se présentent comme probables ou possibles. Mais ce n'est qu'une introduction et vous écrirez quelque jour la seconde leçon, quand le fait lui-même sera plus mûr, ou bien elle sera écrite par ceux que vous aurez influencés. J"ai lu le livre deux fois d'un bout à l'autre, rapidement, et l'ai envoyé directement à l'impression, craignant d'être distancé, car le volume paru à Londres était déjà à Boston...

Il y a une quinzaine de jours que je suis occupé ici à tirer une corde unique des mille et un écheveaux de toute couleur et de toute texture dont les vieux replis noueux

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gisent autour de moi. Il faut, pour nous détorminer à nous donner tant de peine pour voir clair dans notre pensée, que nous soyons terriblement convaincus de son importance pour nos contemporains. Ou plutôt non, c'est le plaisir de filer qui entraîne les pauvres fileurs à perdre un temps si précieux. Je travaillerai avec d'autant plus de diligence à mon livre projeté que vous m'informez à plusieurs reprises que mes petits traités à deux sous vivent encore, bien plus, que non seulement des amis, mais des hommes cultivés et d'esprit poétique les lisent et même leur consacrent des articles. Je suis semblable à Scholasticus, de notre premier Livre de grec, qui rougissait de produire devant des personnages si illustres un si petit enfant mort. Pygmalion va essayer d'en façonner un meilleur, à coup sûr un plus grand...

J'espère fermement que le journal de mon amie Margaret Fuller qui sera, dit-elle, après maints faux baptêmes, appelé le Dial et paraîtra en juillet — vous donnera de nos jeunes gens une représentation plus complète que toutes celles que vous avez eues. Je veillerai à ce qu'il vous soit adressédès que le soleil éclairera sa face. Vous m'avez demandé si je lisais l'allemand et je ne sais plus si je vous ai répondu. J'ai fini par lire presque tous les volumes de Gœthe et j'en ai cinquante-cinq, mais je n'ai rien lu d'autre: je n'ai d'ailleurs [)as mis le nez dans (iœtlie lui-même depuis longtemps. 11 n'est pas bien urgent que je vous entretienne de livres, des siens moins que de tous autres ; mais en une conférence sur la littérature, dans ma série de l'hiver dernier, j'ai dit à bAtons rompus toutes les choses absurdes que m'inspire ce sujet et (jui sait si Margaret Fuller ne sera pas heureuse d'imprimer cela et de vous l'envoyer*? Je l'ignore.

l'n certain Bronson .\lcotl, qui est un grand homme bien iju'il ne sache pas bien écrire, est venu a Concord avec sa femme et ses trois enfants; il a pris un cottage et un acre de terrain pour gagner sa vie avec l'aide de Dieu

et sa propre bêche. J'apprends que quelques éducateurs anglais ont une école qui s'appelle, d'après mon ami, maison Alcott. Ici il est dédaigné et rejeté par les hommes, tout autant que le fut jamais Pestalozzi. Mais il pense et cause, et je suis content et fier de mon voisin. Il s'intéresse plus qu'il ne convient au directeur Héraud. Ne manquez donc pas de me mander quelque chose de lui. De Landor je serais heureux d'apprendre ce que vous savez. Et maintenant je pense que je vais laisser se reposer vos yeux.

Toujours vôtre.

R. W. Emerson.

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