‹ CorrespondanceChapitre 56 sur 130 · LIV. — Emerson à Carlyle · texte numérisé non relu

LIV. — Emerson à Carlyle

Goncord, le 30 juin 1840.

Depuis que je vous ai écrit une couple de lettres, — je ne sais pas exactement quand, mais elles se suivirent de près il y a plusieurs semaines — j'ai reçu Wilhelm Meister, en trois volumes agréables à voir, agréables à lire — vraiment tout à fait irrésistibles; car, bien que pensant le connaître à fond, je commençai au commencement et lus jusqu'à la fin des Années cV apprentissage et je dévorerai sans aucun doute les Voyages dès le plus prochain jour de fête. Je vous épargnerai pour le moment les conclusions et inférences que j'en ai tirées, les ayant ajoutées à une étude que je venais de mettre au net pour le Dial de Margaret Fuller — « Pensées sur la Littérature moderne » qui est la substance d'une conférence de mon cours de l'hiver dernier... En attendant je reste votre heureux débiteur pour ce bon livre. J'ai reçu en même temps les Poèmes de Sterling dont je lui ai, dans l'intervalle, accusé réception par lettre. Sumner m'a remis

depuis, (lu votre part, une lettre amusante dont une partie était confeacrée à l.andor et Héraud, lettre dan» laquelle justice n'étant pas, je le sais, rendue à l'un, je suppose (ju'ello n'est pas rendue non plus à l'autre. -Mais j'abandonne voIuntierH Héraud a V(jtre indulgenee ; je n'ai nulle envie de le sauver. On peut enlever à Landor tout ce qu'il y a en lui de faux et de vain et laisser cependant beaucoup de choses dignes de mon admiration. 11 y a plusieurs années j'ai lu dans les Coniersalioiis imaginaires cent choses mémorables, bien que je connaisse les défauts de ce livre et il y a deux ans j'ai été ravi de Pcriclcs et Aspasie. .lai été présenté à Landor quand j'étais à Florence et il s'csl montré très bienveillant à mon éj^ard en répondant à une multitude de questions. Sa parole, il m'en souvient, n'était pas à la hauteur de ses écrits. J'aime la riche variété de son esprit, la fierté de son goût, ses vues j)énétrantes et lélévation poétique de son sentiment (pii se hauss(> de temps à autre au méridien, bien ((ue ce soit, je l'avoue, du vol d'une fusée plutôt que de la révoluti(jn d'un astre, et pour terminer quelquefois par une .soudaine culbute. Je vous soup(;onne de l'avoir lu bien peu et bien à la hâte — et pourtant je pense que vous l'aimeriez, étant tous deux de si magnifiques ennemis du (( cant ». Je vous demande bien pardon de vous avoir réunis vingt fois dans ma pensée comme les seuls écrivains qui fassent preuve de l'anliquc alacrité et vivacité. Mais il vous faut m'abandonner à mon méchant goût et a mes rapprochements pervers et fantaisistes.

J'ai écrit a M Miliics, ((iii m'a envoyé par Sterling un exemplaire de son article avec un billet... Je lui ai dit que si j'imprimais autre chose il me trouverait pire que jamais ave<' mon esprit île généralisation téméraire et non (liaciplinée. Car mon journal, que je jette chez nioi sur le papier au jour le jour, est plein de rèvcs décousus, d'audaces, de satires, de svstèmes aussi inconsidérés

que peu systématiques, et de toutes sortes de rêveries vagabondes, pauvres drupes et baies que je trouve dans mon panier après d'interminables courses sans but par les bois et les pâturages. Je ne cesse de demander à tous les hommes si la vie ne peut être aussi bien poétique que stupide...

Avec cette lettre, ou la suivant de tout près, je vous enverrai un exemplaire du Dial. Il ne représente pas encore grand chose. En fait, bien que je n'aie encore reçu aucun numéro, je sais qu'il est bien en-deçà de ce qu'il devrait être, car ils ont permis à la réclame et à la banalité de s'y introduire pour compléter leurs pages ; mais il vaut mieux que tout ce que nous avons eu et on m'a communiqué pour le prochain numéro des vers que je voudrais voir tomber sous les yeux de Sterling et de Milnes. Que dites-vous, dans le présent numéro, de l'Elégie écrite par un jeune homme qui a grandi dans cette ville et qui vit auprès de moi — Henry Thoreau ? De lui aussi est l'article critique sur Perse. Des papiers de mon frère Charles je leur ai donné les fragments sur Homère, Shakespeare, Burke, et mon frère Edouard écrivit en quittant sa maison le petit Adieu. Il n'y a de ma prose que l'avertissement des Editeurs aux Lecteurs — et je ne sais s'ils ont imprimé quelques-uns de mes vers. ..

Parlez-moi un peu de vos Conférences. Je n'ai vu pour le moment que les annonces d'ouverture. Sûrement vous m'enverrez quelque jour le portrait par d'Orsay. Sumner a trouvé que M"^® Carlyle allait très bien la dernière fois qu'il l'a vue, ce dont je me réjouis. Je souhaite que vous m'aimiez bien tous deux et suis

affectueusement vôtre.

R W. Emerson.

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