‹ CorrespondanceChapitre 58 sur 130 · LVI. — Emerson à Carlyle · texte numérisé non relu

LVI. — Emerson à Carlyle

Concord, le 30 août 1840.

... Je ne veux pas laisser partir de Boston le second Cunard sans un mot à votre adresse. Depuis que j'ai écrit par Galvert, j'ai reçu votre lettre décrivant vos conférences et leur succès, nouvelles très bien venues, car un bon journal de Londres, que j'ai consulté, avait promis des comptes rendus et n'en a pas donné. J'ai tellement entendu parler de votre excursion projetée en Amérique que mon oreille serait maintenant paresseuse et ma foi tiède, si je ne la désirais tant. Mon ami, vous avez toujours ici, vous attendant, un auditoire bienveillant et curieux, bien plus considérable, certainement, qu'il n'eût été quand nous avons agité pour la première fois la question.

Notre monde commence à prendre peur du Transcendantalisme et le Bial, pauvre petite feuille, dont le premier numéro contient à peine quelque chose de notable ou même de visible, est honoré en ce moment d'attaques venues de presque tous les journaux et périodiques, ce qui, du moins, révèle l'irritabilité et les instincts du bon public. Mais ils auraient de la peine à fixer sur un homme de votre stature le brassard d'aucun parti. Il nous faut tous vous entendre en notre particulier. Mais en dehors de mon propre désir de vous voir, de vous étudier et de vous entendre parler à l'aise et à loisir sous mon propre toit, je désire de plus en plus vous présenter à trois ou quatre amis et eux à vous. J'ai passé presque toute ma vie dans l'isolement. Depuis trois ou quatre ans, je me suis rapproché de quelques hommes et femmes dont l'amitié me donne en ce moment plus de bonheur que je

SEPTEMURE ISIO U3

no puis l'rcriro. Comhiori j'aitiicrais anionrr votre liimirrc? joviale sur cette constellation amicale et vous faire connaître mes lointaines richesses! Nous avons aussi nos [iroprrs proi)I('mcs à résoudre et nous voyons rmerj^er chaque jour, dans l'Église et l'État, dans les formes sociales et les lettres, pas mal de mouvements et de tendances. Il m'arrive de penser que notre chiffre est plus large et plus facile à lire que celui de votre société anglaise.

Vous me demanderez naturellement si j'essaie ma main à écrire l'histoire de toutes ces choses, moi qui ai du loisir et qui écris. Non, pas dans la voie prochaine et pratique où elles semblent nous inviter. Mon penchant porte ma plume vers la philosophie, la poésie, vers les possibles, vers tout, excepté l'histoire. — Et pourtant ce fantôme de l'âge qui vient se révèle parfois si vaste et si distinct que chacun des traits en est apparent et sollicite un peintre. Je ne puis guère me prévaloir de mon activité ou de mes travaux de cet été. Je continue à griffonner, dans mon interminable journal, une ligne sur tout ce (juil y a de connaissable dans la nature; mais l'arrangement est lent à venir et au lieu d'une maison j'obtiens un four à bricjues. Ajoutez d'ailleurs que tout l'été je vois pas mal de monde, tant mes champs sont près dr la ville. Mais l'hiver prochain je pense renoncer aux conférences et écrire avec plus d'application. Souhaitez-moi d'avoir un livre à vous envoyer pour le nouvel an.

Il W . E.

lA'll. — Carlyleà Emei'son.

De Clielsea, Londres, le 20 septembre 1840.

Mon cher Emerson, deux ictires de vous sont arrivées ici. la dernière depuis plus d'une semaine ; je suis un

144 CORRESPONDANCE DE CAftLYLÉ ET EMERSON

grand coupable de ne pas avoir répondu plus tôt. Mon existence a été faite de petits embarras et d'incertitudes ; jusqu'à ces tout derniers temps je ne voyais, même pour les mois les plus prochains, aucune grande route bien déterminée au milieu d'une multitude de chemins de traverse qui s'ouvraient devant moi. D'une part j'étais occupé, d'autre part aussi, selon mon habitude, à moitié endormi ; peut-être ne connaissez-vous pas la combinaison de ces deux attributs dans un seul et même infortuné sujet humain ! Maintenant que je vois où je dois, pour quelque temps, porter mes pas, il me faut rompre le silence.

Selon votre pronostic, il devient manifeste, à la longue, que je n'irai pas en Amérique pour le moment. Hélas, non! Ce n'était qu'un rêve de la fantaisie, projeté, comme les souliers de fée du cordonnier français « dans un moment d'enthousiasme ». A l'excitation nerveuse de mes conférences de mai a succédé l'impression que, de toutes les choses du monde, parler en public est pour moi la plus détestable, que je devrais remercier dévotement le ciel de n'être pas maintenant dans l'obligation absolue de parler. Tout ce que je me représentais était simplement absurde ; j'imaginais que je n'avais qu'à traverser rOcéan, ouvrir largement mes lèvres, parcourir, plusieurs mois durant, les états de l'Union comme un vrai lion (trop semblable à un charlatan frivole) faisant force conférences jusqu'à ce que j'aie gagné mettons un millier de livres avec lesquelles je me retirerais dans quelque petit cottage tranquille, au bord de la mer, au moins à 300 milles d'ici, pour y rester en repos dix ans ou peut-être toujours ! Telle était ma pauvre petite rêverie — qui n'est pas susceptible de réalisation. Il est patent qu'il me faut rester ici, dans cette Babylone de brique, tirant sur mes chaînes que je ne puis briser ; moins je tirerai, mieux cela vaudra. Hélas! Somme toute, j'ai rédigé ma dernière série de conférences et vais probablement les imprimer, et vous, à l'aide des épreuves, vous pourrez les réimprimer; ce sera

le moyen le plus facile de donner des conférences en Amérique! C'est rcelienicrit faiblesse d'agiter si souvent et si lon}<ucment cetle question démon voyaj^'echez vous et de ne jamais venir. Frei ist das Herz, comme dit Goethe, doch ist dcr Fuss gebunden. Après d'innombral)lcs projets et des invitations pour cet été vers les quatre points cardinaux, j'ai fini, il y a environ une semaine, par décider de n aller nulle part, pas même voir ma chère vieille mère, mais de rester tranquillement ici, sous le ciel d'automne tel (jue je le pourrai trouver ; dans ces rues désertes, je suis plus seul que partout ailleurs, j'ai plus de chances de me retrouver que n'importe où ! Je vais me répétant, avec le sansonnet de Swift : « Je ne puis sortir d'ici. » (( Eh bien, (jue diable, restes-y donc et cesse d'en rebattre les oreilles des j^^ens ! »

Je me suis séparé de mon cheval; après une expérience poursuivie pendant sept ou huit mois avec la plus grande assiduité, je suis arrivé à cette conclusion que, bien que cela m'eut fait quehjue bien, l'avantage n'était pas assez grand pour légitimer tant d'équilation. Donc, fin juillet, je me plongeai dans la verte Angleterre pour toute une semaine de chevauchée, une véritable explosion déquitation pour en finir, et envoyer à la foire, ensuite, mon pauvre (juadrupède. J'allai au travers du Surrey, descendant jusqu'à Pevensey où aborda le bâtard normand, je rencontrai Julius Hare (dont vous connaissez peut-être les (( (jucsscs atTruth »), vis a Mayficld l'enclume de saint Dunstan et les pinces aulhenti((ues avec les(|uelles il saisit le diable |)ar le bout du nez; — finalement je revins, bien fatigué, envoyai, comme je l'ai dit, mon cheval au marché, et finis de rédiger mes conférences sur les Héros. Telle est toute la villégiature (jue j'ai prise ou doive prendre. Je suis maintenant plongé jusqu'aux oreilles dans des ouvrages sur Croinwell; cherchant, pour la (luatrienie l'ois peut-être dans ma vie. s il est possible d'oblenir. i\v source autorisée, une vision directe

Ca«i.yli cl Emiksun. 10

de notre période puritaine anglaise ou s'il est établi qu'il ne nous en arrivera jamais que des on-dit et un écho. A aucune époque de l'histoire l'homme abandonné des dieux n'a écrit des livres d'une telle insignifiance! Néanmoins, courage! J'ai effectivement réussi, au cours des douze derniers mois, à voir, en quelque sorte, que ce Groniwell fut l'une des plus grandes âmes qui soient jamais sorties de la race anglaise, un grand Baresark * amorphe, à demi-articulé, qui m'intéresse grandement. Je vais à tâtons dans le vide obscur des Baxters, des Neales, trop heureux si je découvre ici un aperçu, là un autre. Je n'aurai pas d'ici quelque temps d'autre lecture. Le n*^ 1 du Dial est arrivé en temps voulu; naturellement je l'ai lu avec intérêt; c'est une expression de ce qu'il y a en votre pays de plus pur, de plus jeune; pur, éthéré, comme les voix du matin! Et pourtant — vous me connaissez — pour moi c'est trop éthéré, spéculatif, théorique; toute théorie me parait, décidément, de plus eu plus inadéquate, fausse, insuffisante, presque une sorte de dérision! Il faut que toutes choses se condensent, prennent forme et corps, si elles veulent ma sympathie. Moi-même, j'ai un corps; dans la feuille brunie, jouet des vents d'automne, je vois quelque chose qui fait la nique à toutes les prophéties, même des Hébreux, sans parler des sociétés royales et des associations scientifiques qui mangent du chevreuil à Glasgow! Continuez néanmoins, mes frères! Le monde, à l'heure où nous sommes, est plein d'expressions très étranges, de nature prophétique, et la vôtre, parmi les autres, mérite sûrement qu'on l'écoute. Connaissez-vous le Puséysme anglais? Juste ciel! Y a-t-il, dans tout le cycle de l'histoire, quelque chose qu'on puisse mettre en parallèle avec cela? — un véritable culte, naissant à cette heure

1. Baresark, Berserk, Berserker, guerrier sauvage de la légende Scandinave, animé d'une sorte de fureur inspirée.

SEPTËMItRE 1840 147

du jour, pour des rabats et le ch;ipcau ecclésiastique^ Sùrcmoiit, c'est de la folie, le comiiicncement de la « démence linalc » s'emparant du pauvre vieux formalisme anglais qui, depuis environ deux siècles, s'est donné le nom d'Kj^lisc. De ma vie je n'ai vu aucun symptôme plus vraiscmhiabie de sa disparition prochaine. C'est comme si le roi .Macready quittait Covent-Garden, descendait à Saint-Slephen et s'entôtait cà dire : « Le roi le veut »! — J'ai lu hier soir l'article le plus étrange en cette matière, sous forme d'une critique à moi consacrée, dans la Quar- Icrhj hcvicxr. Il semble émaner duu certain Sewell, docteur bien connu d'Oxford, l'un des principaux leaders de la corporation Pusey et Newman. C'est un brave homme, avec de bonnes idées, que j'avais remarqué depuis plusieurs années. Il me juge un gaillard très estimable, « ayant raison, tout à fait raison », excepté là où je me sépare de Pusey et tiens le chapeau ecclésiastique [)oijr un vieux morceau de feutre; alors j'ai « tort, tout à l'ail tort ». Comme disent les Turcs : Allah akbarî

J'ai tout à fait oublié ce que j'ai dit de Landor, mais j'espère que je ne l'ai pas mis dans la même catégorie qu'Héraud : une tôte vide de cockney est une chose, un érudil, cultivé, quoique sans discipline, explosiblc, à demi sincère, en est une autre. Il n'est pas venu à Londres cette année. Milnes le représente comme mangeant beaucoup, là Hath, et peut-être même cuisinant. Vous ai-je dit que .Milnes a reçu votre lettre 1 Sterling a entre les mains sa vue de Concord ; je vais suspendre la mienne au mur, ici, et elle me rappellera bien des choses. Sterling est occupé à écrire ; il se contentera de Falmouth cet hiver et essaiera de se dispenser de ITtalie. II ne peut s'adapter à ma doctrine du silence, ce brave John! Ma femme s'est mieux portée tout cet été que d'ordinaire; elle recommence à frissonner, maintenant (|ue l'hiver approche. Adieu, cher Kmerson, bonne chance pour vous et les vôtres, .le serai bien loin uvaiit do cesser de vous

aimer. « Au-dessus de nous sont les étoiles, au-dessous sont les tombes. ^ » Adieu.

Page 1