‹ CorrespondanceChapitre 57 sur 130 · LV. — Carlyle à Emerson · texte numérisé non relu

LV. — Carlyle à Emerson

Ghelsea, Londres, le 2 juillet 1840.

... Mes Conférences ont eu lieu en mai. sur « Les grands hommes ». J'en ai à peine autant souffert que les années précédentes et cependant ce me fut encore bien désagréable. J'élais parvenu à me donner un certain sentiment de supériorité vis-à-vis de mon auditoire, comme si j'avais c|uel(|ue chose à lui dire et voulais fermement le lui dire, il m'arriva parfois d'éprouver que je pourrais, en définitive, apprendre à parler. Ces excellentes gens écoutaient avec une tolérance sans limites et une attention avide. Je me proposais de leur affirmer, entre autres choses, que l'homme vivait toujours, que la Nature n'était pas morte ot(iu'il n'y avait pas apparence qu'elle meure, que tous les hommes véritablement hommes restaient vrais jusqu'à l'heure présente, — (prOdin lui-même était vrai et que le grand Lama du Thihet, lui non plus, n'était pas tout à fait un mensonge, l.a Conférence sur Mahomet (le Héros Prophète) surprit mes dignes amis au delà de toute mesure. Il parait donc que ce MahonKît n'était pas un imposteur^ Pas le moins du monde! Il n'avait rien du tout de cela! Vous dites qu il est un nHilIcur chrétien, avec son « christianisme bâtard » que la plupart d'entre nous, bigots? Oui, meilleur, je pense, (pic pres(pie aucun d'entre vous! — Je n'ai même pas voulu concéder (proiivier Cromwell (le Héros Roi), eût été un imposteur. J'aflirniai cpir tous les imposteurs étaient et avaient été un simple Néant, de la balle incapable de croître; cpie mon pauvre Mahomet, lui. était du froment mêlé de balayuies de grange, (jue la Nature, tolérante, avait englouti les balayures, et quant au froment, eh bien, quelle l'avait accueilli et qu'il poussait!

Somme toute, je crains de n'avoir guère fait que troubler l'esprit de mes honorés auditeurs; j'étais stupéfait, après tout ce qu'ils ont lu de moi, d'être si mal compris; — satisfait cependant de voir comment la plus fruste parole sortie du cœur d'un homme va au cœur des hommes et y trouve le meilleur accueil. Avec cela je regrettais de ne pas avoir six mois de prédication pour apprendre à prêcher et expliquer complètement les choses ! Dans le feu de l'action, j'avais presque décidé de partir cet automne pour l'Amérique et d'y prêcher à la ronde comme un vrai lion : a Quittez, mes frères, vos formules de papier qui équivalent aux vieilles idoles de bois et sont aussi peu divines; au nom de Dieu comprenez que vous êtes vivants et que Dieu est vivant! Est-ce le tapissier qui a fait cet univers? Fùtes-vous créés par le tailleur? Je vous dis et je vous prie de me croire au pied de la lettre : Non, mille fois non! » C'est ainsi que je pensais prêcher sur 0 les Héros, le Culte des Héros et IHéroïsme », en Amérique aussi. Hélas, le feu de la détermination sest éteint; tout ce que j'ai résolu, c'est de rédiger ces conférences et de les propager de quelque manière. En conséquence deux d'entre elles sont écrites à ce jour; je commencerai lundi prochain la troisième; c'est ici, depuis la fin de mai, ma principale occupation. Une fois encore je remets au destin la question de savoir si j'irai les prêcher à nouveau ex tempore en Amérique. C'est une honte de tant parler d'une chose et de la laisser toujours suspendue in nubibus; mais j'étais et peut-être je suis réellement plus près de le faire que je n'ai jamais été. Je suppose qu'un mois ou deux maintenant vont nous ramener à l'ancien néant. Y a-t-il au fond, dans le monde ou en dehors, quelque chose qu'on aimerait autant, de tout son cœur, que la Paix? Les conférences et le bruit y conduisent-ils? Conférencier populaire! Écrivain populaire! Si l'on voulait entreprendre à la chancellerie, ou à la chancellerie du Ciel, de faire d'un sage

lin second ot plus f^Tjind Mahomot, un « Mahtjmot de I Cmpire saxon », non seulement objet de revues mais de culte pour douze siècles à venir dans l'empire de John Riill, des Yankees, de la félonne Nouvelle-Zélande, sous les Tropi(jiios et dans une partie de la Flandre, ne rcpondrait-il pas plutôt : « Je vous remercie, mais dans quelques années je serai mort, douze siècles seront pour moi rentrés dans l'Éternité, une partie de la Flandre dans l'immensité; nous restei'ons bien tranquillement ici, si vous le voulez bien, et nous considérerons à quelle occupation plus calme nous pourrions bien nous livrer. » Assez sur ce thème!

Richard Milnes avait une lettre de vous l'un de ces derniers matins, quand je l'ai rencontré chez le vieux Hoj^'-crs. Il est aussi pétulant que jamais, son aimable dilettantisme ayant l'air parfois de vouloir bientôt se transformer en une sorte de sérieux. Il vient de publier un nouveau volume de Poèmes. Je lui conseillais d'essayer de la Prose. Il convint que la poésie, dans notre ti'^e, ne serait généralement pas lue, mais fit valoir « ([u'elle est si prali(jne [)()ur voiler les lieux communs ». L'honnête petit cœur !

Nous n'avons trop su que penser ici de la brillante Miss. File s'est éprise de ma femme ; quant à moi, je crois bien lui avoir inspiré des senliment.s contraires; mon ludi' réalisme jurait violemment avec ses jolis rêves rose lendre. Fst-ce ([ue tout cela n'est pas vraiment morbide, indigne des fils d'Odin, sans parler de Luther, Knox et des autres vaillants f Je ne sais (pie l'aire des vapeurs, il me les faut condciifiécs...

Envoyez-moi bientôt de vos nouvelles, cher Emerson. Nous vous saluons, vous et les vôtres, avec une cordialité toute fraternelle.

Toujours vôtre.

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