LIX. — Carlyle à Emerson
Chelsea, Londres, le 9 décembre 184u.
... Mes conférences sur les Héros sont toujours en manuscrit. Fraser ne m'en offre pas la somme suffisante à (lt'V(Miir un mobile externe, et intérieurement il n en est encore aucun (jui m'apparaisse tout à fait clairement, bien (ju'il me semble plutôt, ces temps derniers, qu'il s'y fasse un peu de lumière. Affronter le Puséysme anglais et m'exposer aux clameurs avec lesquelles il est à peu près sûr (ju'on me recevra, cela demande réflexion ; mais au fond, pouicpioi pas? Ne réprouves-tu pas cette nouvelle f()li(» (lu Puséysme aussi complètement qu'homme puisse réprouver chose au monde, au point de l'abjurer sans réserve et même de l'abhorrer, si jamais Vomhre d'une toile d'araiij^née avait chance de devenir menavante
alors que la toile elle-même a été décapitée à Tower-Hill, par la hache et le bloc, il y a deux siècles? Je pense qu'il vaudrait autant faire savoir au Puséysme qu'il a quelque chose de bon, mais aussi beaucoup de mauvais éléments et même des pires. Nous verrons. Si j'imprime l'ouvrage, nous retendrons sûrement encore à l'Amérique, soit par une édition stéréotype, soit de quelque autre manière. Ne craignez rien de ce côté ! Prêtez-vous quelque attention à notre nouveau Laudisme? Il fait de grands progrès parmi notre clergé actuel; c'est un symptôme très significatif, qui me réconforte à divers points de vue; je ne veux plus me demander si c'est ou non l'un des plus graves que notre pauvre Église d'Angleterre ait jamais révélés et l'indice, plus que tout autre, d'une plus prompte ruine pour elle. Grâces en soient rendues à Dieu, les hommes s'aperçoivent enfin qu'il y a toujours et qu'il doit toujours y avoir un Dieu présent dans leurs affaires, sans quoi elles seraient affaires du
diable, simple néant, digne d'être renvoyées au diable
Ceci pos,é, je trouve que tout est posé; l'histoire journalière, dans le royaume comme dans la paroisse, est un experimentum crucis servant à montrer ce qui relève du diable et ce qui n'en relève pas. Mais ne sommes-nous pas, somme toute, le peuple le plus formaliste qui ait jamais été créé sous le soleil? enveloppés et recouverts de formules depuis notre naissance, comme de vrais homards dans leurs carapaces, de sorte que dans l'homme nous ne voyons que des culottes et croyons et jurons que là où il y a une paire de vieilles culottes, là il y a un homme ! Je déclare que cela me donne tout à la fois envie de pleurer et de rire. Je les entends, ces pauvres braves gens, pitoyables, bien intentionnés, capables de beaucoup de sympathies et d'idées, m'adresser un véhément appel : Et tu, Brute? Frère, veux-tu, toi aussi, aller répétant que les culottes sont vieilles — ne veux-tu pas pousser l'aiguille parmi nous? En présence du Galiban nu et
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gigantesque, aïKjucl de telles culottes ne siiffiniient pas à l'aire un gant, et qui s'en va là, à tAtons et à grandes enjambées, A la recherche de nouvelles culottes et d'un nouvel accoutrement, sûr qu'il est de les trouver et de réduire à néant quiconque l'entravera dans sa recherche — en présence de celui-là ils sont aussi aveugles que s'ils n'avaient pas d'yeux. Uafistoleurs de vêtements! infimes fractions d'hommes; — n'en parlons plus!
Le second numéro du Dial m'est arrivé aussi il y a quelques jours. Je l'aime mieux, sans conteste, que le premier; en vérité, il mérite parfaitement d'être imprimé et mis en circulation ; je trouve seulement, comme auparavant, (ju'il est encore trop exclusivement âme pour se répandre comme il devrait. Je souhaite cjue vous puissiez, à 1 avenir, indiquer à la fin de chacjue article le nom de l'auteur ou me donner quelque clé générale pour le déterminer. Je reconnais facilement Emerson ; les autres, pour la plupart, sont o'î iioXXo'!. Mais comme âme, c'est tout à fait bon et très bon ; cela ne manque que d'un corps, défaut très im[)orlant 1 Voti'c article sur la littérature est incomparablement ce qu'il y a i\c meilleur jusqu'ici ; c'est une chose que j'ai lue avec délices. Dites ce que vous avez à dire, mon vaillant Kmerson : beaucoup de braves gens prêtent l'oreille! Même ce (jue vous dites de fioethe m'agrée ; c'est l'un des rares jugements formulés sur lui ([ui soit le produit d'une intuition personnelle, et l'on n'en devrait jamais exprimer d'autres! Vous dites qu'il cslrécL non i(/t'(z/;il y a de la vérité la-dedans aussi ; et pourtant, au fond, est-ce que la pleine vérité n'est pas plutôt ceci : Le réel, bien vu, est l'idéal? Le réel, ce qui réellement est et existe ; le passé, le présent, le futurégalement, tout est là ! Ah! oui ! un jour vous trouverez (|ue ce (îœlhc à la mine riante, aux allures d'homme du monde, cachait en lui une douleur prophéticjue aussi profonde {[ue celle de Dante — et il vous paraîtra, ainsi (pi'à moi, d'autant plus noble pour l'avoir pu contenir ainsi.
Je crois, quant à moi, que pas un homme ne peut voir comme il voit, qui n'ait souffert et lutté comme le fit rarement homme. A ce propos, avez-vous reçu Hour and Man de Miss Martineau ? Comme il serait intéressant d'avoir l'histoire réelle du nègre Toussaint et de son sansculottisme noir à Saint-Domingue — la forme la plus atroce qu'ait pu ou que puisse revêtir le sansculottisme ! Cette histoire d'un « Wilberforce-Washington noir », comme dit Sterling, est décidément quelque chose. Adieu, cher Emerson ; le temps presse, mon papier est rempli ; rappelezmoi au souvenir de votre excellente femme, de votre excellente mère et aimez-moi autant que vous le pouvez. Que la paix et la santé soient avec vous tous sous des cieux clairs d'hiver.
T. Carlyle.