LXVII. — Emerson à Carlyle
Goncord, le 31 juillet 1841.
Mon cher Garlyle,
Il y a huit jours, alors que j'étais allé à la baie de Nantasket pour m'asseoir au bord de la mer, en respirer l'air et revivifier mon corps délicat, votre lettre m'est arrivée, pleine de bonté comme le sont toutes vos lettres, généreuse à l'excès, généreuse à me faire honte à moi, personnage froid, difficile et réservé que je suis. Déjà, dans une lettre antérieure, vous aviez dit trop de bien de mon aride petit livre — qui me fait l'effet d'être du sable — et voici que dans celle-ci vous me dites qu'il va être imprimé à Londres et honoré d'une préface de celui qui est un homme entre les hommes. Je dirai seulement que je souhaiterais que le livre fût meilleur et que j'essaierai de mériter une telle faveur des dieux bienveil-
l.mts en menant, durant les mois qui vont venir, une vie plus vaillante et plus conforme au vrai, une vie qui puisse, un Jour peut-être, délier et fortifier ma main enu^ourdie et lui enseijj^ner à tracer (luehjues tiails nobles et justes, dij^nes que d'autres hommes les reproduisent parce ({u'ils y trouveraient leur propre compte et non par simple l)ienveillanee. Pourtant je crois que je ne mourrai jamais d'ambition. Je considère mes erreurs et mes défauts en l'art d'écrire — dans lequel je serais très tieurcux de progresser — avec une égalité d'Ame qui j)Ourrait faire plaisir à mon pire ennemi. Et pourtant ce n'est pas ([uc je sois occupé de choses meilleures. Quel- (ju'un d'absorbé par la vie, serait justifié à laisser à d'autres la palme. Mais je n'ai rien fait. Je pense que la branche de l'arbre de vie, pour former en moi son bourgeon, doit m'avoir enlevé une ou deux gouttes de sève, diminuant d'autant toutes mes ficurettes et mes fruits. J'ai pourtant, je vous assure, l'esprit bien à l'aise et suis bien éloigné de songer jamais au suicide. Toute ma philosophie, qui est très réelle, enseigne l'acceptation et l'optimisme. C'est seulement lorsque je vois conibien il y a de travail à faire, combien d'espace pour un poète, pour tout spiritualislc, dans cette grande, sensuelle et avare .\méri(]ue, que je déplore mes doigts tAtonnants et ma langue bégayante. J'ai parfois pensé que je tirerais du contact de nobles personnes une activité sympathi(|ue, (jue vous viendriez me voir, que je nouerais des habitudes plus étroites d'amitié et de conversation avec quelques hommes et femmes d'ici qui déjà me sontchors — (\uo je me débarrasserais dans quel(|ue mesure de celte j)aralysie engourdissante et sentirais le sang nouveau pétiller et me picoler au bout des doigts. Apres tout je suis sur que le mot néces.saire sera prononcé quand bien même je me couperais la langue...
U. W. E.MKHSOX.
* LXVIII. -- Carlyle à Emerson.
Newby, Annan, Scotland, le 18 août 1841.
(Carlyle, après tout, n'est pas allé à Newington Lodge. Il jouit ici de la mer, du repos. 11 a corrigé les épreuves des Essays, d'Emerson.) « Le livre se vendra ; il plaira à certains, déplaira à d'autres. Harriet Martineau m'écrit à son sujet, avec son enthousiasme ordinaire. Richard Milnes, lui aussi, est un ardent admirateur. John Sterling s'emporte contre l'ouvrage et puis le baise (selon sa manière habituelle) et termine en demandant si l'on peut se procurer un portrait d'Emerson. »