LXVI. — Caj'lyle à Emerson
Ghelsea, Londres, le 25 juin 1841.
Cher Emerson.
Maintenant qu'il redevient possible d'établir un programme de mes prochains déplacements pour ((uchiuc temps, je m'empresse de vous en adresser une esquisse ([ui peut vous servir. Après d'infinies et confuses hésitations, j'apprcMids hier soir qu'on a trouvé pour nous une sorte de maison de campagne, en un lieu nommé Annan, sur le rivage nord du Solway Fiith, dans mon comté natal de Dumlrics. Vous êtes passé, je suppose, par celte petite cité ([uand vous êtes revenu de CraigenputtocU; elle se trouve à peu prÔLS à mi-chemin, sur la grand'route, entre Dumfries et Carlisle. C'est l'endroit où j'ai lait mes études; représentez- vous l'extraordinaire signification qu a prise pour moi maintenant une telle
scène ! C'est à huit milles de la maison de ma vieille mère, à une chevauchée, en fait, de presque tout ce que j'ai de parents au monde. — La maison, bâtie depuis que j'y suis passé, et que je n'ai jamais vue est, dit-on, acceptable. Nous l'obtenons (grâce à un heureux concours de circonstances), pour une somme peu considérable, eu égard à sa valeur. Le voyage de 300 milles, qui m'est très désagréable, balaiera au moins toute trace de cette Babylone poussiéreuse. D'autre part, l'endroit étant par nature presque laid — autant que cela puisse se dire d'un endroit verdoyant et feuillu, en vue de la mer et des montagnes — toute la bande de Touristes épris de pittoresque, d'amis cockneys de la nature, etc., etc., qui maintenant, grâce à la vapeur, pénètrent par bancs jusqu'au centre des Highlands d'Ecosse, restera de l'autre côté de notre horizon. Bref, nous y partons tous dans quelques jours; nous y improviserons une espèce de ménage bohème et nous rendrons grâce aux cieux de nous accorder la solitude, la vue des champs verdoyants, des landes couvertes de bruyère — un ciel silencieux sur nos tètes et de l'air à aspirer qui ne consiste pas en fumée de charbon, en silex réduit en poussière ténue et autres jolis eif csetera de même espèce. Dieu m'est témoin que j'ai grand besoin d'être seul pour longtemps (pour toujours, me semble-t-il en ce moment) pour remettre un peu en ordre ma vie intérieure et mes pauvres nerfs également réduits en pièces! Donc, après beaucoup de vaine répugnance, au mépris de maintes considérations — au mépris, en première ligne, de la question financière, — me voici parti; et je peux rester jusqu'à ce que je me sois bien rassasié de campagne, du moins jusqu'à ce qu'ait disparu le dernier rayon de la saison d'été. Jusqu'ici je me suis fait une loi de rester résolument chez moi. Il m'apparaît maintenant, cependant, qu'il me faut à tout prix changer mes habitudes, que je ne puis passer tout l'été à Londres sous peine de mourir ou de devenir
enragé, qu'il me faut, en fait, apprendre à voyager comme font les autres et m'envoyer moi-même au diable! Bref, mon ami, voilà pourquoi notre adresse, pour les deux ou trois prochains mois, sera € Newington Lodge, Annan, Scotland », où l'on recevra avec grand plaisir une lettre d'Emerson. Faustum sit.
Ma seconde nouvelle, non moins inléressanle, j'espère, c'est qu'on va réimprimer ici les Essayai d'Emerson, et même, je pense, qu'ils sont en ce moment sous presse, entre les mains de cet excellent imprimeur, llobson, (jui a fait les Miscellanies. C'est Fraser (jui s'en charge « part à demi », T. Carlyle écrivant une Préface — ce qu'il a lait par conséquent, (en un état d'esprit plutôt maussade — [)as de votre fait), hier soir et les jours précédents, iiohson suivra le texte avec la plus grande fidélité et je relirai de mon côté les épreuves. L'édition est de sept cent cinquante exemplaires que Fraser pense écouler. Avec quelle joie, alors, j'embourserai les 10 pauvres livres sterling peut-être de « demi -profit » pour les envoyer à Emerson en disant : « Tenez, ami, c'est du tac au tac, la réciprocité, non pas tout d'un seul côté... »
Laissez-moi vous conter encore, à ce sujet, l'histoire d'un certain Uio, un Hreton de France aux longs cheveux noirs en désordre. 11 trouve votre livre chez Ilicharil Milnes; c'est un exemplaire emprunté et il ne peut lui être prêté; sur quoi il m'adresse un appel passionné et emporte, ce fou de Kio, l'exemplaire de ma femme; il veut le lire (juatre fois, durant l'automne, a Quimperlé, dans sa Celtique natale. C'est avec cela un catholitiue qui mange du poisson le vendredi, très couru ici quand il nous vient voir, l'un des hommes les plus naïfs du monde, au sujet duciuel, cependant, parmi nos gens à la mode, on est divisé pour savoir « s'il est un ;«nge ou partiellement un éccrvelé et un hAbleur ». Tel est dans ce monde le sort de ce qui est aimable! Je n'ai jamais vu un homme plus vrai; je ne veux pas rechercher pour le
Caki-yli ei Emkrkon. 1 1
moment dans quelle mesure il peut être gonflé de vent. Il m'aime beaucoup (en dépit de mon inexprimable mépris pour son poisson du vendredi), il m'aime, mais, malgré tout, il me fatiguerait assez facilement.
Assez, cher Emerson, et plus qu'assez pour un jour de si grande presse. Notre île est en pleine fermentation électorale. Il est question d'un gouvernement de Tories; peut-être aussi n'arriveront-ils pas; en tout cas ils ne resteront pas longtemps sans modifier beaucoup leur physionomie. Parfois je me demande, plutôt sérieusement : Quel est le devoir d'un citoyen? Est-ce d'être, comme je le suis resté jusqu'ici, un étranger pacifique? Étant donnée mon humeur, c'est le plus facile!... Adieu, cher Emerson.
T. Garlyle.