LXX. — Emerson à Carlyle
Goncord, le 14 novembre 1841.
(Informe Carlyle qu'il lui a adressé le peintre italien Gambardella, dont il va être question dans la lettre suivante) .
LXXl. — Carlyle à Emerson
Chelsea, Londres, le 19 novembre 1841.
Cher Emerson,
Le signor Gambardella, que nous allons voir pour la seconde fois ce soir ou demain, nous amuse et intéresse beaucoup. Sa fi^Mirc est tout à fait l'image du dieu classique Pau : avec des cornes et des pieds fourchus, nous avons l'impression qu'il ferait un faune accompli ; — réellement, (juelques-uns des Satyres de Poussin sont presque (les portraits de ce brave Gambardella... Si je puie l'amener ce soir à s'étendre encore un peu sur sa visite à la communauté des Shakers et les choses qu'il y a vues et éprouvées, ce sera pour moi un bien grand profit. II m'a paru qu'il y avait dans la vision ([u'eut Gambardella de ce pluMiomone la mafiiMC d'un rire inextinguible —
166 CORKESPONDANGE DE CA.RLYLE ET EMERSON
dans le spectacle et dans le spectateur — mais nous éclatâmes trop tôt, tout d'un coup, et il n'osa pas continuer. Hélas ! il n'y a presque plus de rire dans le monde, à l'heure actuelle. Le véritable rire est aussi rare que toute autre vérité; la contrefaçon en est fréquente et détestable, comme toutes les contrefaçons. Je ne sache rien de plus sain ; mais il est encore plus rare que Noël qui vient toujours une fois l'an, mais qui ne vient qu'une fois.
Votre satisfaction et vos réflexions à la vue de votre livre retour d'Angleterre sont telles que c'est à mon tour de vous en exprimer ma gratitude. Je les comprends bien. Dieu veuille que jamais pire hôte que ce livre relié ne visite le salon de Concord. Dites à votre excellente épouse de s'en réjouir; elle en a tout le plaisir; — pour son pauvre mari, ce sera en même temps un surcroit de peine, mais non, disons un surcroît de vaillant labeur et effort ; ce qui n'est pas un mal pour un homme s'il est taillé pour cela ! 11 faut qu'un homme apprenne aussi à digérer la louange sans en être intoxiqué ; il en est de profitable pour l'organisme dans certaines circonstances. — une constitution saine apprendra bien vite à en jeter tout simplement la plus grande partie au rebut sans aucun essai de la digérer. Je suis d'avis qu'un penseur s'aperçoit à la longue qu'il lui faut essentiellement être toujours et rester seul, seul : a Silencieusement, au" dessus de lui reposent les étoiles, au-dessous de lui les tombeaux ! » Il ne faut pas qu'il se laisse beaucoup troubler par le bruit du monde, que ce soit un monde sympathique ou hostile. — Le Livre desEssays, cependant, dit décidément quelque chose à TAngleterre, tous ces mois-ci, et fait même ce qu'on peut appeler une sorte de « sensation » appropriée. On lui a consacré beaucoup d'articles critiques, sur toutes les notes de la gamme, la plupart de mince valeur, comme vous avez pu voir par les deux exemplaires de journaux que je vous ai adressés. L'ennemi le plus déclaré admet qu'il renferme des lueurs
perçantes de perverse intuition; les plus chauds amis, en petit nonil)re, vont très loin dans la louante. Les journaux iont des extraits, se [)laignant l)eaucoup que ce soit abstrait, néolofçique, difficile à saisir, toutes choses parfaitement justes.
Le Dial est tout spiritiforme, aéril'orme, dans le ton d une aurore boréale. N'en verra-t-on pas sortir un ange ayant pris corps — un robuste Yankee, avec des couleurs aux joues et un habit sur le dos ! Ces choses-là, je puis bien les dire ; et pourtant, en vérité, c'est à vous seul de décider quel sens pratique elles renferment. Écrivez toujours comme il vous a été octroyé de le faire, dans le genre solide, aériforme ou dans quelque autre genre que ce soit. Il n'a pas été donné aux hommes d'autre règle. J'ai envoyé l'étude critique sur Landor à l'un de ses amis, directeur d'un journal, par l'entremise duquel j'espère ([u'elle paraîtra dans nos journaux au bénéfice de Walter Savage ; on ne le loue pas souvent aussi bien parmi nous et il mérite un peu de bonne louange.
Toujours vôtre.
T. Carlyle.
LXXn. — Carlyle à Emcrs^on.
Chelsea, Londres, le 6 décembre 1841.
...Maintenant il s'en faut que je sois si pauvre ; grâces en soient rendues au ciel ; en vérité, je no sais pas, quand J'y réfléchis de temps à autre, si être riche ne serait pas un probUMUC bien plus diriicilc. (Juelle bonne cho.se de plus pourrait-on se procuroi- avec la fortune de Hothschild"? si ce n'est une hutte où vivre sous la libre étendue des cieux, à la campagne, avec un cheval n monter sur le(]uel on souITrirait un pou moins i Antjnlus illc ridct !
Vos Adclplii sont partis tout droit chez Miss Martineau
avec un message. Richard Milnes en a un autre exemplaire. John Sterling aura le troisième quand certaines autres personnes l'auront eu tout d'abord. Car Emerson est devenu, à notre époque, un homme qu'il faut voir.
T. Garlyle.