‹ CorrespondanceChapitre 72 sur 130 · LXXIV. — Carlyle à Emerson · texte numérisé non relu

LXXIV. — Carlyle à Emerson

Templand, Thornhill, Dumfries, Scotland, le :J8 mars 1842.

Mon cher ami,

Ce sont de bien lugubres nouvelles que vous m'envoyez ; vous avez éprouvé la plus rude perte extérieure qui puisse frapper un homme. Le ton calme de votre chagrin profond et tranquille, venant à la suite de pauvres et triviales affaires temporelles, toutes ponctuellement traitées et exposées, comme si le Très-iiaut ne vous avait pas visité, me dit une bien triste histoire. Que pouvonsnous dire en un cas pareil ? 11 n'est point de mots, rien audelà de ce que le fils farouche d'Ismacl et toute Ame pensante ont appris à répéter de toute antiquité : Dieu est grand ! 11 est terrible et sévère ; mais nous savons également qu'il est bon. « Dùt-il me faire périr, je veux néanmoins mettre en lui ma confiance ! » Votre bel enfant, la principale de vos possessions ici-bas, vous est enlevé ; mais en toute vérité, il est avec Dieu, de même que nous, qui vivons, nous y sommes ; — et il y est sûrement de la façon qui devait être la meilleure et pour lui. et pour vous, et pour nous tous, l'auvre Lidian blnierson, pauvre mère! Pour elle, je suis sans paroles. 11 n'est, je crois, pour aucune créature, de chagrin aussi poignant et inexprimable (juc celui d'une mère privée de son enfant. Le [)auvic passereau du buisson, pleurant ses petits, nous remplit de pitié ; combien plus l'Ame humaine d'un ami ! Je ne puis l'inviter à se calmer, car il n'est pas en son pouvoir de le faire pour le monuMil. Puissent d'Iieureuses iniluences veiller sur elle, lui apporter quelque apaisement I Gomme disait David l'Hébreu : « Nous irons vers lui, t ai- il ne reviendra pas vers nous. »

Moi aussi je suis ici dans une maison que la mort a vidée et sacrée. Une rude calamité nous a frappés, ou plutôt a frappé ma pauvre femme (car que suis-je au prix d'elle, sinon une sorte de spectateur ?) ; elle a perdu inopinément sa bonne mère qui survivait à son père, étant presque le seul parent auquel elle tînt beaucoup qui lui fût resté. Et cela, en outre, d'une façon presque tragique.

J'ai dû venir ici et il m'y faudra rester jusqu'à ce que la maison soit liquidée, et que toutes les tristes épaves en aient été dispersées d'une manière bienséante. J'y suis depuis plus de trois semaines ; il n'y a pas huit jours qu'il m'a été possible d'obtenir la solitude, d'être laissé tout à fait seul. Je mène une vie étrange, pleine de tristesse, de solennité, non sans une certaine espèce de bonheur. Je dis qu'il est bon et utile qu'on soit entièrement seul de temps à autre, seul avec ses propres chagrins et ses propres fautes, avec la mystérieuse et antique Terre autour de soi, les cieux éternels au-dessus et ce qu'ils vous inspirent ! Il me faut exécuter d'humbles travaux rustiques, sous-louer des fermes, disposer de maisons, de mobilier; tout cela se mêle étrangement à ma vie, comme la matière à l'esprit, chaque jour — et cela aussi, peutêtre, est salutaire. 11 y a bien des années que je ne me suis trouvé ainsi en contact intime, face à face avec la réalité de la Terre, son impressionnante laideur, sa divine beauté, ses profondeurs de vie et de mort. Hier, par l'un de nos plus tranquilles dimanches, je suis resté longtemps assis au bord de la rapide rivière la Nith, puis j'ai flâné parmi les bois tout pleins des seules voix des corneilles etdesoiseauxaccouplés. Souventles collines sontblanches de poussière de neige; de noires et brèves rafales d'automne en descendent furieusement, et puis le ciel reparaît dans sa clarté pâle et pure — comme l'Éternité derrière le temps. Le Ciel, quand on y songe bien, est toujours bleu, d'un pur azur inaltérable ; les pluies et les tempêtes n'existent que vues des étroites demeures des hommes.

Peiisons-y aussi. Penses-y bien, niéie désolée. Ton pelil garçon a cch.ippé à bien des ondées...

.l'aviiis commencé à écrire un livre sur Cromwell ; j'ai l)ien des fois commencé, mais je ne sais par où le prendre ; c'est le plus in»?xj)rimable des sujets dans lesquels j'aie jamais senti beaucoup de sens caché. Je cours toujours le risciue de rabandonner contre mon f^ré après y avoir perdu plus de travail encore ; et alors, il se peut que le •^rand Olivier muet reste à jamais inexprimé, réuni aux f^rand?, silencieux de la Terre — car je pense qu'il ne vivra plus guère aucun homme qui croie comme moi en lui et en son Puritanisme, ce qui d'ailleurs lui importe peu, à lui.

Adieu, mon cher ami, toujours cher à mes yeux, plus cher maintenant dans l'affliction.

Affectueusement.

T. Carlyle.

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