‹ CorrespondanceChapitre 81 sur 130 · LXXXVII. — Carlyle à Emerson · texte numérisé non relu

LXXXVII. — Carlyle à Emerson

Chclsca, Loiulres, !"• 17 ntunubre 184.>

CherKmerson.... Avais je gardé si lon;.'^lemps lesilencef Je savais qu'il y avait longtemps, mais mon vague remords n'avait pas conservé de datt\ Ilconvienl maintenant (|ue je voua écrive a nouveau, et sans délai, pour certifier très

clairement que j'ai bien reçu votre lettre du 30 octobre, dûment reçu aussi le chèque de 25 livres qu'elle contenait, que VOUS êtes un excellent homme et plein d'amitié, menant l'existence la plus sereine et la plus bienfaisante, tandis que moi — que Dieu m'assiste !

Vous m'avez fait un aimable cadeau en m'adressant les Poèmes de W. E. Ghanning. J'ai lu les morceaux dont vous aviez découpé pour moi les pages ; ils sont bien dignes d'être lus. Le poème sur la Mort est l'expression d'un courageux et noble cœur dont j'attendrai sans tarder d'autres nouvelles en prose ou en vers. Mais au fond je tiens maintenant la Poésie en très grande suspicion. Vous ne pouvez concevoir les océans de Bavardage que des créatures humaines déversent sur moi en ce moment, comme si, dès que les lignes ont en elles un cliquetis, le néant pouvait devenir réalité et le but était atteint. Je commence à prendre cela en horreur, comme j'ai en horreur, de plus en plus, toute parole vide de sens. Il m'est arrivé dédire à Richard Milnes : « Mais dites-moi donc honnêtement à quoi sert de mettre votre accusatif avant le verbe et d'embrouiller autrement encore la syntaxe ; s'il existe réellement une image de quelque objet, de quelque pensée ou de quelque chose qui soit en vous, donnez-la moi, pour l'amour de Dieu, le plus brièvement possible et je vous ferai si volontiers grâce du cliquetis de la fin : qu'en ai-je besoin ? » Et Milnes de répondre : « Ah, mon cher, c'est parce que nous n'avons pas de pensée ou presque pas ; une petite pensée fait un bon bout de chemin dès que nous la mettons en rimes ! » Je voudrais qu'on essayât de toute façon de dire ce qu'on pense avant d'avoir recours pour cela au chant. Le chant, dans notre bref langage anglais, fait expressément et presque exclusivement pour l'expédition des affaires, est chose terriblement difficile. Seul, de notre temps, Alfred Tennyson a prouvé que c'était possible en quelque mesure. Si Ghanning veut persister à fondre en musique une langue aussi réfractaire, mes

vœux bien sincères l'accompagnent, mais je lui prédis qu'il lui en cofitera une énorme dépense de chaleur. - Un autre Channin^'^ que j'ai vu ici une fois, m'envoie de New-York un périodique selon les doctrines du Progrès de l'Espèce. Ac/i Go^^/ Ces gens et leurs affaires me paraissent se réduire assez rapidement en neige fondue et l'on ne sait trop quoi. On découvre en eux une grande part de folie. Stare super antiquas vias. « Non disent-ils, nous ne pouvons ni nous y tenir, ni y marcher, ni y faire (juoi que ce soit de bon ; avec l'aide de Dieu, nous voulons voler — et vous, ne voulez- vous pas ? en route ! « Et leur vol est comme le vol de ceux qui n'ont pas d'ailes, de bœufs s'efforçant de voler avec les « ailerons » d'un bœuf! Il y a bien dos chances pour qu'un semblable vol, universellement pratiqué, transforme en fondrières, à bref délai, « les voies anciennes». Bref, tout cela me donne terriblement la nausée et je voudrais que ce fût aux Antipodes, ou partout ailleurs, peu m'importe.

Seul, parmi toutes les voix qui me viennent d'Amérique, seul jusqu'à ce jour mon ami Emerson a en lui la musique des sphères; seul il est une voix piophétique, une aube non douteuse {\ l'Orient et m'apporte un réconfort inappréciable. Uue Uieu lui accorde une longue prospérité et le tienne bien ù l'écart de cet insondable chaos qui n'est nullement réconfortant ! Et ainsi se termine pour aujourd'hui Fua Litanie.

Ea matière de Oromwell, bien que je l'attaque journellement avec tous les leviers imaginables, reste aussi immuable que le rocher d'Ailsa. Le ciel seul peut savoir ce que j'en tirerai. Je vois et je nu» dis que c'est héroïque. La prise de Troie ne le fut probablement pas davantage, et cela est à toi, à ton propre peuple ; — faut-il ([ue cela reste mort à jamais? Oui, peut-être, et peut-être aussi faut-il (jue cela me tue par-dessus le marché. Réellement,

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