LXXXV. — Emerson à Carlyle
Goncord, le 30 octobre 1843.
(Lettre d'affaires; E. annonce l'envoi d'une traduction de Dante par le D'" Parsons et l'arrivée d'Henry James, porteur d'un volume de Poèmes de W. Ellery Channing qu'il avait chaudement recommandés dans le second numéro du Dial (octobre 1840).
LXXXVÏ. — Carlyle à Emerson.
Chelsea, Londres, le 31 octobre 1843.
Mon cher Emerson,
Il s'est écoulé bien des jours — des jours moroses — sans que j'aie le plaisir du moindre dialogue avec vous.
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La faute en est toute à moi. Il serait difficile d'en donner les raisons; — hélas, à proprement parler, ce ne sont pas des raisons, ce sont des produits non d'une Réalité, mais de simple oisiveté, chaos, inaction, impuissance à s'exprimer, bref du Néant. Laissons-les y donc et profitons de l'heure présente.
A la fin de juin, dès que la chaleur devint excessive, je m'enfuis de Londres vers Bristol et le sud du pays de Galles. Au Sud, au Nord du pays de Tialles, en Lancashire. en Ecosse, j'errai de tous côtés cherchant quelque oreiller de Jacob où reposer ma tète et rêver de choses célestes; oui, tel était au fond mon modeste vœu, bien que je ne voulusse pas me l'avouer, et le résultat fut que je ne pus trouver aucun oreiller, mais tombai dans une incjuiétude de plus en plus méprisable, dans un spleen de plus en plus noir et m'en revins au début de septembre complètement éclipsé et exténué, le plus las probablement de tous les hommes vivant sous la calotte du ciel. Il est bien sûr que j'ai le don funeste de convertir à mon usage toute la Nature en vision supranaturelle ; elle est à mes yeux une réalit(''- fan tome vraiment horrible, tout ce qu'elle a de rayons célestes se confondant, en un étroit voisinage, en une intime union, avec la hideur de la .Mort et du Chaos — ce qui est en vérité une chose bien lugubre ! Au demeurant, mieux vaut n'en pas parler. Je me jetai ici sur des sofas, car en mon absence ma femme avait arrangé dans un ordre admirable notre petit appartement et je n'eus qu'à m'étendre; la, m'adonnant a la lecture et à d'autres semblants d'occupation, je pus du moins me taire, ce qui fut un immense réconfort. Et môme, comme je l'espérais, les noirs tourbillons et déluges se sont graduellement calmés, et maintenant que c'est passé, je commence à éprouver, malgré tout, d'heureux effets de mes voyages. Ayant entre autres choses recouvré le langage articulé, vous voyez quel usage j'en fais... (C, informe E. que le Dial a pris sa place parmi les périodiques de la
London Library, que les Essays ont à Londres, à Edimbourg, un public choisi et sympathique, qu'un « pirate » les a réimprimés et les vend à prix réduit, etc.)...
Dans le dernier numéro du Dial..., j'ai trouvé un petit essai, un article critique sur moi-même ^ que je prie les dieux de vous pardonner s'il devait m'ètre préjudiciable. C'est de beaucoup la chose la plus dangereuse que j'aie lue depuis bien des années. On y reconnaît indéniablement un portrait de moi, comme dans le miroir céleste d'un cœur ami, mais si élargi, exagéré, tout transfiguré, — la chose la plus délicieuse et la plus dangereuse ! Allons, je suppose qu'il me faut essayer de l'assimiler moi aussi, d'en faire mon profit, si j'en suis capable. On n'éprouve aucun embarras en présence d'eulogies ou de blâmes dans lesquels on ne trouve pas un trait de sa physionomie naturelle ; on n'a qu'à les laisser sans les lire, comme matériaux à faire du feu, tant est grande l'insipidité, la navrante non-entité de ce genre de nourriture ; mais ici c'est tout autre chose! « C'est le plus beau morceau de critique que j'aie lu depuis bien longtemps » dit chacun de ceux qui en parlent. Puissent les Dieux vous pardonner ! J'en ai acheté un exemplaire pour trois shillings et l'ai envoyé à ma mère — ce qui est l'un des plus sûrs bienfaits dont je le puisse croire capable.
Nous avons eu ces jours-ci deux de vos amis; le D'^Russell qui arrivait de Paris, M. Parker qui s'y rendait. Nous les avons vus plutôt plus fréquemment qu'à l'ordinaire. Sterling étant également à Londres. Ce sont les meilleures physionomies d'étrangers que nous ayons eues depuis longtemps, de ces biens, tous deux, qu'il est bon de rencontrer dans ce pèlerinage qu'est l'existence. Russell porte la sympathie dans les yeux ; c'est un homme très modeste, courtois et intelligent; une intelligence
1. N» de Juin 1843, renfermant un article d'Emerson sur Past and Présent.
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anglaise d'ailleurs, à mon sens, dont le meilleur reste sans expression, intellig-ence qui n'est pas a forme de loj^ique, mais d'instinct. Parker est un petit homme intelli^^ciit, compact, très vaillant, s'exprimant avec abon- (lanceetdôcision.ayantde 1 humouretdc la bonne humeur, un homme que j'aime beaucoup. Ils brillent comme des soleils, tous deux, parmi des multitudes de comètes aqueuses et de constellations nébuleuses, qui seraient trop tristes à voir s il ne s'y ajoutait cela de temps a autre !
(juant à ce qui me concerne, cher Emerson, il ne faut pas me poser de questions d'ici — hélas! d'ici je ne sais (pjand. Après quatre années pénibles passées à lire les choses les plus illisibles, à fouiller et à plonger, j'en suis arrivé finalement à conclure qu'il faut que j'écrive un livre sur Cromwell ; que je ne connaîtrai, tant que je ne laurai fait, aucun repos. Ce point fixé, un autre ne l'est pas moins jusqu'ici, à savoir qu'un livre sur Cromwell est itnposgible. C'est littéralement ainsi. Vous pleureriez sur mon sort si vous pouviez voir comment je suis balloté et heurté entre ces deux infrangibles certitudes. Dieu seul sait ce qu'il adviendra de moi en cette occurrence. Patience, patience !...
Adieu, cher Emerson, allez sans repos et sans hâte; vous avez, vous, du travail à fournir.
T. Carlyle.