‹ CorrespondanceChapitre 85 sur 130 · XCVI. — Carlylc à Emerson · texte numérisé non relu

XCVI. — Carlylc à Emerson

Chcisea, lo 3 novembre 1844.

(Annonce à Emerson que ses Essays viennent de parnître chez rédilcur Chapman).

...L'ouvrage lui-niômc, qui m'est arrivé par bribes, n'a pas encore pu produire sur moi sa juste impression et ne le pourra faire tant que je ne l'aurai pas en un volume rrlié, pour le relire tout diin trait. Mais j'en veux dire déjà qu'il me fait, comme toutes vos autres productions achevées, l'effet d'un sermon, d'une voix authentique, presque la seule, hélas, ou môme tout à fait la seule, à mon gré, dans un monde plein de jar^^ons, d'ouï-dire, d'échos et de vains bruits, que je me refuse a prendre pour des voix I C'est une louange qui dépasse de beaucoup les louanges littéraires, lesquelles, en comparaison, ne valent pa.s qu'on les répète. Quant au reste, il me faut encore répéter (cecjuc vous appellerez faire objection aux lois de la nature) que vous nous faites entendre une voix, certes, mais en quoique sorte celle d'un homme qui monologuerait seulement sur les sommets des montagnes éternelles, |)armi de va.stes solitudes (jue ne troublent pas les bruits des humains et de leurs intérêts, relégués dans un lointain vaporeux, solitudes où l'on ne voit que les astres et la terre oinoivc homme, lequel, tant il nous parait distingué, nous donne envie de le pincer sans cesse et dt' dire : « Pourquoi ne voulez-vous donc pas venir à noLrc aide? Nous avons terriblement besoin, ici-bas, d'un homme tel que vous! Il fait froid et tout est vide là-haut ; descendez et vous peindrez de la vie, des passions, des faits, plus transcendants que toute pensée balbutiante et bégayante !» A quoi il répond, selon la roninih» di's Cockneys, qu'il ne veut, ne

peut et qu'il ne lui chaut, — et donc je le laisse et lui dis : « (Gymnosophiste occidental que vous êtes ! Soit ! cela aussi vaut bien que nous y employions un homme. Mais — » A propos, il faut que je vous dise que vos phrases sont très brèves, et qu'elles ne m'ont pas toujours paru tout à fait cohérentes, quand j'ai relu les épreuves. C'est de pur saxon de bon aloi, fort et simple, d'une clarté, d'une beauté ! Mais il arrivait quelquefois aux phrases de ne pas se rattacher convenablement à celles qui précédaient et suivaient, le paragraphe ne donnait pas l'impression d'un lingot martelé, mais d'un beau sachet carré de grenaille de plomb enfermée dans de la toile . J'en reprendrai l'examen de propos délibéré, avec le livre devant moi. — Il y a aussi une ou deux déclarations sur Jésus, l'immortalité etc.. qui feront çà et là ouvrir de grands yeux. Je ne dis pas que vous ayez eu tort de les formuler; en pareil cas suivre son propre démon est la loi suprême d'un auteur. Je crois bien qu'il vous arrive d'éprouver quelque impatience à entendre parler de « Jésus » etc., comme je confesse que j'en éprouve moi-même, quand je vois quel misérable radotage ils ont fait de tout ceci, quel cataplasme graisseux à appliquer sur leurs propres pusillanimités, et on comprend qu'une personne peu endurante s'écrie avec Voltaire, fort sérieusement : Au nom de Dieu ne me parlez plus de cet homme là ^ ! J'en ai assez de lui — je vous assure que je suis vivant, moi aussi !

Eh bien, j'ai largement griffonné, sans considérer la fuite du temps. Ma femme vous remercie beaucoup pour le livre de Marguerite Fuller. Je vous ai retourné par M. James un petit paquet de lettres de vous dont la vue vous attristera. Adieu, cher ami.

T. Carlyle.

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