‹ CorrespondanceChapitre 94 sur 130 · CXXI. — Carlijle à Emerson · texte numérisé non relu

CXXI. — Carlijle à Emerson

Chelsea, le 18 mai 1847.

Cher Emerson,

Il ne me reste presque plus de temps aujourd'hui, mais je vous adresse un mot pour vous accuser réception de votre dernière lettre (du 30 avril) et de diverses autres choses. Par exemple je vous prie de dire à M. Thoreau qu'on m'a fidèlement remis ici, il y a environ quinze jours, le Magazine de Philadelphie avec sa Conférence en deux parties et que je l'ai lue attentivement, comme il convenait, avec tout l'intérêt, les sentiments et l'approbation ([u'elle mérite. Un vigoureux M. Thoreau (qui s'est formé, dans une large mesure, sur un certain Emerson, mais n'en a pas moins pour cela, et en abondance, une flamme et une substance toutes personnelles) nous juge, ainsi que maints autres objets, avec des sentiments de magnanime admiration. Il convient que le pauvre prisonnier cité à la barre en manifeste sa reconnaissance, comme d'un élément de la voix confuse sélevant du banc des jurés, voix qui n'a pu, jusqu'ici, se condenser en un verdict, lequel, vraisemblablement, ne sera pas formulé avant le jugement dernier et n'a nul besoin

de l'être. En simple prose, j'aime beaucoup M. Thoreau et j'espère recevoir bientôt de lui de bonnes et de meilleures nouvelles; gardez-vous seulement de le laisser « tourner à la légèreté », ce qui me paraît terriblement facile, en ce moment, dans la Nouvelle aussi bien que dans la Vieille-Angleterre. Veuille le Seigneur nous délivrer tous du « cant »; puisse-t-il, quoi qu'il fasse ou omette d'autre part, nous enseigner à regarder honnêtement les faits en face et à nous garder (avec une sorte de frisson d'horreur) de les barbouiller, au point de les rendre méconnaissables, de notre bavardage méprisable et digne de réprobation, et ainsi de falsifier l'Évangile que Dieu adresse à ses malheureux imbéciles de fils, lesquels, faute d'Évangiles, dégringolent tous vers la Géhenne et l'Éternelle Auge à Porcs. 0 ciel ! c'est dans l'homme le péché maudit entre tous, et on le commet partout à présent, en plein midi, dans les rues et sur les places publiques. Je dis très sérieusement et je vais répétant comme mon oraison principale : Puisse le Seigneur nous en délivrer...! (On attend toujours Emerson; certes, il trouvera en Angleterre une immense provision d'idées).

GXXII. — Emerson à Carlyle.

Concord, le 4 juin 1847.

(Le projet mûrit; mais E. ne veut pas que C. se donne la peine de lui réunir à Londres un auditoire.) « J'irai vous voir, vous et Jane Carlyle, et entendre ce que vous avez à dire ».

E. annonce l'arrivée de Henry Hedge et remercie de l'accueil fait à E. R. Hoar. Et il conclut : « J'ai vu dernièrement un habitant du Texas, ardent et vigoureux, qui

m'a assuré qu'on lisait avidement les écrits de Carlyle sur les rives du Colorado. »

GXXIII. — Emerson à Carlyle.

Goncord, le 31 juillet 1847.

Cher Carlyle, Sur mes vieux jours, je viens vous voir. J'ai écrit aujourd'hui nièiue, en réponse à diverses lettres de MM. Ireland et Iludsun, de Leeds, qui me sont venues par le dernier bateau, que j'ai sérieusement l'intention de faire voile pour Liverpool ou pour Londres, vers le l*^"" octobre, et je prépare à cette idée ma famille étonnée, étonnée d'un tel saut périlleux du maître sédentaire. Mon frère William est venu nous voir cette semaine, de New-York, et il reviendra prendre ma mère pour l'hiver; ma femme et mes trois enfants complotent pour ou contre moi ; en tout cas j'aurai mon voyage. Je vous prie de cultiver votre bienveillance, votre indulgence. Que votre femme les cultive, afin que je puisse, moi, indolent, trouver cet incroyable travailleur, dont le labeur a fait depuis longtemps ma fierté et mon admiration, que je puisse, dis-je, le trouver bénin et non exigeant. Je ne voudrais pas (ju'il fût dans une crise de surmenage. Je ne resterai qu'une heure. Uue m'importe sa gloire! Ah! que j'aimais jadis à me représenter Sterling comme médiateur et comme liant, quand viendrait mon tour de voir chez eux les dieux saxons. Sterling, qui avait en son génie quehiues caractéristiques américaines; et voici que vous m'envoyez son ombre !

Aussitôt que je saurai comment arranger pour le mieux mon voyage, je vous écrirai de nouveau. A ffiH- tue 11 se m ont votre.

U. \\ . I'mrhson.

GXXIV. — Carlyle à Emerson.

Rowdon, près de Leeds, Yorkshire, le 31 août 1847.

Je n'ai presque pas cessé, depuis la réception de votre dernière lettre, de parcourir la campagne, tantôt enveloppé dans un incessant tourbillon de locomotives, de courses aux vues pittoresques, etc.. tantôt plongé dans la plus profonde torpeur de complète oisiveté et paresse, oubliant et m'efforçant d'oublier qu'il existe un autre monde que celui des rêves... Ma femme m'accompagne : nous ne laissons derrière nous à la maison qu'une domestique ; la face de l'Angleterre avec ses folles réunions électorales, le vain dilettantisme de ses touristes, ses forêts ombreuses, ses champs mûrissants pour la moisson, mi-vert, mi-or, et les sordides cheminées de ses fabriques, tout cela si nouveau et si ancien, [si beau et si laid, de toute façon si abstrus et si ineffable, m'invite au silence ; le monde entier, qui féconde mon âme humaine tout en lui inspirant du dégoût, m'invite au silence, au sommeil, au rêve, à l'indifférence stagnante; je suis semblable à un homme qui, pour le moment, serait entré dans le pays des mangeurs de lotus et se désintéresserait absolument de tout. En vérité, c'est un homme lassé de tout, ou du moins un homme terriblement négligent et somnolent, avide de sommeil sans mesure, qui vous parle en ce moment; contentez-vous, jusqu'à ce que nous vienne le réveil, de quelques mots issus d'un demirêve.

Quant à la visite que vous nous devez faire, il n'y a qu'une chose à dire et à répéter, à savoir qu'une chambre de prophète et la bienvenue d'un frère et d'une sœur vous

altcndcnt à Chclsca, quelque jour, à queUjuc heure que vous arriviez... Vous n'entreprendrez évidemment aucun nouveau travail considérable avani d'avoir fait ce voyajçe en Anjj'leterre. Venez donc, et nous verrons; nous entendrons et causerons. Je ne sache pas un autre homme au monde auquel je puisse parler avec le sûr espoir d'obtenir d(î lui une réponse adéquate : si je vous parle, ce sera rompre mon silence pour la dernicre fois peut-être — j)cut-ètre, sur certains points, pour la première fois. Allons. Je ne serai pas toujours aussi las de la route, de la vie, aussi endormi et aussi inerte qu'à présent. Je pense même qu'il y a encore un autre livre en moi : « L'exode de Houndsditch » (c'est ainsi qu'on pourrait l'appeler, je crois), où nous dépouillerions, mes pauvres frères abusés et moi, toute forme de ïéVide judaïsme ; un livre encore, et si c'était un bon livre, le repos après, et le plus profond possible, à tout jamais. Ach Gotl !

Hedge est l'un des plus énergiques petits hommes que j'aie rencontrés depuis longtemps. Une figure comme un roc, une voix comme un obusicr ; seuls ses bons yeux gris honnêtes vous rassurent un peu. Nous ne nous sommes rencontrés qu'une fois, mais nous espérons [j'aime fi croire que c'est récipro(|ue) nous voir souvent sans tarder. Ce brave petit gaillard, lui aussi, iju'a-t-il à faire avec la « Tradition sémitique » et le « nid à poussière du défunt socinianismc «, le george-sandisme et le bavardage de mille Magazines? .Même Thor et son niarleau me semblent un peu plus n'speelables ; du moins, « mon cher Monsieur, efforcez-vous de débarrasser votre esprit du Gant ». Oh ! nous sommes tous tombés bien bas, bien plus profondément (ju'aueun de nous ne 1 imagine. El notre culte des « bi'aux sentiments u,elc..., etc., est une forme d'aliboronisme aussi méprisable que toute autre, peut-être la plus méprisable de toutes. C'est réellement chose à réprouver. N'en disons pas plus long pour le moment...

Et maintenant, cher Emerson, adieu. Est-ce que votre prochaine lettre nous dira quand? 0 mon ami!...

Vôtre,

T. Garlyle.

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