CXX. — Emerson à Carlyle
Goncord, le 30 avril 184
(Incline à se rendre en Angleterre, où il trouverait, pense-t-il, le stimulant nécessaire).
... Il y a lieu d'espérer, si l'on faisait la traversée, que la terreur de votre culture anglaise contraindrait le plus décousu des Yankees à la précision et à l'exactitude; et peut-être ne suis-je pas encore trop âgé pour être animé par ce dont je me fusse enorgueilli, dans ma jeunesse, comme d'un privilège. Si la crainte de vous m'habitue au labeur et à la concentration, j'y trouverai mon compte; car si mon ouvrage est bien fait, je ne croirai jamais le payer trop cher. D'autre part, j'hésite naturellement à me jeter à la tête de personnes que j'ai si longtemps tenues pour des anges invisibles. Il n'est pas un homme raisonnable qui puisse s'empêcher de considérer ces limites avec une crainte respectueuse; c'est mon cas plus qu'à tout autre, à moi qui suis, depuis mon enfance, habitué à vivre en solitaire. Je n'entends plus parler de M. Ireland. Je veux donc laisser la traversée d'Angleterre à l'état de projet, comme on voit à l'orient, l'après-midi, un arc-en-ciel, et m'occuper pour le moment de mes pommes et de mes poires.
Il faut vous dire que je suis occupé, ces jours-ci, à planter près de ma maison un bout de verger, au grand avantage, disent tous les miens, de notre demeure familiale. Bien que je n'aie pas grande habileté en cette matière et sois obligé de recourir à celle de mes voisins, je trouve cependant que les travaux du jardin et du verger sont, en cette saison, des plus attachants; ils dévorent des jours et des semaines et un penseur laborieux devrait
les éviter à l'égal de la passion du jeu, cl fuir dans les villes et les hôtels ces pernicieux enchantements. Pour le moment, je reste dans mon jeune verger.
Duyckinck, un littérateur de New-York qui conseille Wiley et Putnam dans leurs publications, m'écrivait dernièrement qu'ils avaient à votre compte 600 ç, provenant de la vente de Cromwell. Puisse être vrai !
Vôtre
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