‹ CorrespondanceChapitre 98 sur 130 · CXXX. — Emerson à Carlyle · texte numérisé non relu

CXXX. — Emerson à Carlyle

Manchester, le 28 décembre 1847.

... Je vois cette Angleterre beaucoup plus à fond que je ne l'avais cru possible. Je trouve que ces Conférences sont une clé (jui ouvre toutes les portes. J'ai re(,'u partout, dans les milieu.\ les plus divers, la plusaimable huspitalilé. Je vois beaucoup de personnes intelligentes et bien informées et quekjues beaux génies. J'ai de jour en jour une oj)inion plus favorable des .\nglais. (jui sont une race bien belle el bien estimable et, au point île vue tie 1 activité matérielle, tout à fait hors de pair. J'ai fait quelques

vains essais de terminer mes conférences, mais il me faut les poursuivre encore un peu.

Avec mes amitiés respectueuses à dame Jane,

U. W. Emerson.

GXXXI. — Carlyle à Emerson.

Chelsea, le 30 décembre 1847.

... Richard Milnes m'a écrit ce matin pour avoir votre adresse, que je lui ai envoyée. Il rentre d'Espagne, en grande hâte, pour « voter pour la motion juive » ; il séjourne en ce moment à l'abbaye de Woburn et sera, je suppose, sous peu chez lui, dans le Yorkshire, près de Pontefract. Voyez-le, si vous en avez l'occasion ; c'est un homme qu'il est facile d'aborder et d'amener à une abondante conversation, un homme d'un esprit très pénétrant, bien tempéré par plusieurs pouces de « graisse chrétienne » dont ses côtes sont recouvertes. L'un des petits hommes gras les plus oisifs, les plus gais, les plus doués qui existent.

Tennyson est ici depuis trois semaines, dînant en ville chaque jour, au point d'en mourir presque — éditant avec cela un poème. Il est venu nous voir dimanche dernier et le dimanche précédent : c'est un fils de la Terre et un fils du Ciel très intéressant, qui a presque perdu sa route, je le crains, parmi les feux follets, et pourrait bien, finalement, sombrer jusqu'aux oreilles, au milieu des mares qui abondent ! Je l'aime bien, mais je ne puis presque rien pour lui. Milnes, avec l'appui de tous, a obtenu pour lui une pension, et il a du pain et du tabac; mais c'est un bien maigre équipement pour une telle âme. Il lui faut une tâche ; et, hélas ! celle de tourner des rimes et d'appeler cela de « l'art» et du « grand Art », dans

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un temps comme le nôtre, ne lui donnera pa» ce dont il a besoin.

Quant à moi, je suis resté complètement oisif, je n'ose même pas dire trop abstrusement occupe ; car je n'ai fait que considérer le Chaos, n'y fournissant aucun labeur. Je n'ai mémo pas lu un seul livre— qui me plût. Toute « littérature » m'est devenue insuffisante au delà de toute expression . Mieux vaut se taire que de continuer à parler en cet état d'esprit.

Toujours vôtre,

T. r.AKLYLE.

GXXXII. — Emerson à Carlyle.

Ambleside, le 26 frvrier 1848.

Mon cher Carlyle,

Je suis ici chez Miss Martineau ; ayant vu une bonne partie de l'Angleterre et, dernièrement, une bonne partie aussi de l'Ecosse, je vais repartir demain pour .Manchester, puis, immédiatement après, pour Londres. Hier j'ai vu Wordsworth pendant une bonne heure et demie, ce qui n'a pas paru l'importuner, car il causa abondamment et avec vivacité et — nonobstant son paralysant Tory.sme et tout ce qui s'y rattache — assez sagement. Il est en verte santé et, bien qu'Agé de soixante-dix sept ans, il dit qu'il ne se ressent nullement de sa vieillesse...

Je dis((ueje n'ai pas eu de nouvelles de votre vietlans ces derniers jours; mais votre jeunesse, votre génie, votre influence, cela ne cesse de frapper mes yeux et mes oreilles, et m^uK^ il m'arrivc souvent de me sentir provo([néà m'y opposer de toutes mes forces. Mais je ne veux pas vous import un»u' de cela pour le moment. Miss .Martineau, qui est très agréablement logée ici et me parait une

maîtresse de maison accomplie, vous envoie à tous deux ses souvenirs les plus amicaux...

Toujours vôtre,

K. W. Emerson.

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