LES ÉCRANS DE GÉNIE — LES PETITS ÉCRANS OPAQUES
Un chef d’école est un Ecran très puissant, qui donne ‘les images avec une grande vigueur. Une école est une troupe de petits Ecrans opaques d’un grain très grossier, qui, n’ayant pas eux-mêmes la puissance de donner des images, prennent celle de l’Ecran puissant et pur dont ‘ils font leur chef de file. Voici le résultat honteux d’un tel procédé. Il sera toujours permis à un artiste de génie ‘de nous faire voir la création en vert, en bleu, en jaune, “ou en toute autre couleur qui lui plaira ; il pourra nous “transmettre les ronds par des carrés, les lignes droites “par des lignes brisées, et nous n’aurons pas à nous “plaindre ; il suffira que les images reproduites aient
l’harmonie et la splendeur de la beauté. Mais ce qu’on ne saurait tolérer, c’est le barbouillage et la déformation de parti pris. C’est le bleu, le vert ou le jaune, le carré ou la ligne droite érigés en préceptes et en lois.
Parce que tel génie a fait subir à la nature tar déviations dans les contours, certains changements dans les nuances, ces déviations et ces changements vont devenir des articles de foi! Chaque école a ceci de monstrueux qu’elle fait mentir la nature suivant certaines règles. Les règles sont des instruments de mensonge que l’on se passe de main en main, reproduisant facticement et mesquinement les images fausses, mais grandioses ou charmantes, que l’Ecran de génie donnait dans toute la naïveté et la vigueur de sa nature. Lois arbitraires, façons très inexactes de reproduire la création, prescrites par la sottise et à la sottise comme des moyens faciles d’arriver à toute vérité.
Les règles n’ont leur raison d’être que pour le génie, d’après les œuvres duquel on a pu les formuler ; seulement, chez ce génie, ce n'étaient pas des règles, mais une manière personnelle de voir, un effet naturel de l’Ecran.
Les écoles ont été faites pour la médiocrité. Il est bon qu'il y ait des règles pour ceux qui n’ont pas la force de l’audace et de la liberté. Ce sont les écoles qui fournissent de tableaux et de statues les hôtels particuliers et les monuments publics, qui mettent un air à chaque chanson, qui contentent les besoins de plusieurs millions de lecteurs ; tout ceci se réduit à dire que la société a besoin d’un certain luxe plus ou moins artistique, et que, pour satisfaire ce besoin, les écoles fabriquent, tant bien que mal, un nombre convenu d’artistes par année. Ces artistes exercent leur métier, et tout est pour le mieux. Mais le génie n’est pour rien là-dedans. Il est de sa nature de n’être d’aucune école, et d’en créer de nouvelles au besoin ; il se contente de s’interposer entre la nature et nous, et de nous en donner naïvement les images, et on se sert de ses produits, de sa liberté d’allure pour défendre toute originalité aux disciples. Cent ans plus tard, un autre Ecran nous donne d’autres épreuves de l’éternelle nature, et de nouveaux disciples formulent de nouvelles règles, ainsi de suite. Les artistes de génie:
naissent et grandissent librement ; les disciples les suivent à la trace. Les écoles n’ont jamais produit un seul grand homme. Ce sont les grands hommes qui ont produit les écoles. Celles-ci, à leur tour, nous fournissent, bon an mal an, les quelques douzaines de manœuvres artistiques dont notre civilisation a besoin.
( Ici, je suis obligé de laisser une lacune. Il me faudrait prouver que les grandes règles générales, communes à tous les génies, se réduisent au simple usage du bon sens et de l’harmonie innée. Il me suffit de vous faire remarquer que j'entends par règle tout procédé particulier d’une école ).