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LES OEUVRES COMPLETES

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Notes et Commentaires de Maurice Le Blond

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Typographie FRANÇOIS BERNOUARD 73, Rue des Saints-Pères, 75

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À PAUL CÉZANNE

Paris, 14 juin 1858.

Mon CHER CÉZANNE ‘,

Je suis un peu en retard dans ma correspondance ; mais je te prie de croire que c’est par un concours inouï de circonstances que je ne tâcherai pas de t’expliquer parce que ce serait trop long. Il fait une chaleur épouvantable et nageante. Or, comme mon feu poétique est en raison inverse du feu que lance le divin Apollon, je me contenterai de t’écrire en simple prose pour aujourd’hui. D’ailleurs, je suis comme M, Hugo, j’aime les contrastes ;

(1) A cette époque, Emile Zola était encore collégien. Il était élève de seconde au Lycée Saint-Louis. Il s’apprêtait à partir pour Aix heureux d’y passer ses vacances et d’y retrouver ses amis,

Paul Cézanne, de quinze mois environ plus vieux qu’Emile Zola, était né à Aix, le 19 janvier 1839. Vers l’âge de treize ans, il était entré au Collège Bourbon, aujourd’hui Lycée Mignet, et c’est à cette époque qu'il se lia d’amitié avec Zola, ainsi qu’avec Baptistin Baille. Son père, Louis-Auguste Cézanne, ancien chapelier devenu un riche banquier de la ville, vit toujours d’un mauvais œil l’amitié de son fils pour Zola. Il reprochait à ce dernier d’avoir entraîné Paul vers les arts. — Cézanne est mort à Aix, le 22 octobre 1906,

ainsi donc après une épître poétique je t’envoie une épître prosaïque. De sorte qu’au lieu de t’endormir complètement, je ne ferai que t’assoupir.

Mon cher ami, je vais t’annoncer une chose, mais une chose charmante. J’ai déjà plongé mon corps dans les eaux de la Seine, de la Seine à la large largeur, à la profonde profondeur, Mais là, il n’y a pas de pin séculaire, mais là il n’y a pas de source fraîche pour faire rafraîchir la dive bouteille, mais là il n’y a pas un Cézanne à la large imagination, à la conversation enjouée et piquante! Aussi, foin de la Seine, me suis-je écrié, et vive la gourre de Palette et nos célestes parties sur les bords qui l’avoisinent.

Paris est grand, plein de récréations, de monuments, de femmes charmantes. Aix est petit, monotone, mesquin, rempli de femmes... (le bon Dieu me garde de médire des Aïxoises). Et malgré tout cela, je préfère Aix à Paris.

Seraient-ce les pins ondulant au souffle des brises, seraient-ce les gorges arides, les rochers entassés les uns sur les autres, comme Pelion sur Ossa, serait-ce cette nature pittoresque de la Provence qui m’attire à elle? Je ne sais ; cependant mon rêve de poëte me dit qu’il vaut mieux un rocher abrupt qu’une maison nouvellement badigeonnée, le murmure des flots que celui d’une grande ville, la nature vierge qu’une nature tourmentée et apprêtée. Serait-ce plutôt les amis que l’ai laissés là-bas dans les voisinages de l’Arc qui m'’attirent dans le pays de la bouillabaisse et de l’aïoli? Certainement, ce n’est que cela.

Je vois tant de jeunes gens ici visant à l’esprit, se croyant d’une condition plus élevée que les autres, ne voyant du mérite que dans eux et n’accordant aux autres qu’une large part de stupidité, que je désire revoir ceux dont je connais le véritable esprit et qui, avant de jeter la pierre aux autres, considèrent si on ne pourrait pas leur en jeter. Tiens! je suis d’un sérieux énorme aujourd’hui. Il faut me pardonner les réflexions assez plates que je viens de faire : maïs, vois-tu, quand on se met à regarder le monde d’un peu près, on remarque que c’est si mal emmanché, qu’on ne peut s’empêcher

de faire le philosophe. Au diable la raison, et vive la joie! Que fais-tu de ta conquête? Lui as-tu parlé?

Ah! polisson, tu en serais, ma foi, bien capable. Jeune homme, vous vous perdez, vous allez faire des folies, mais j'irai bientôt empêcher cela. Je ne veux pas qu’on me détériore mon Cézanne.

Nages-tu? Fais-tu la noce? Peins-tu? Joues-tu du cornet? Poétises-tu? Enfin que fais-tu? Et ton bachot? cela roule-t-11? Tu va couler tous les maîtres. Ah, sacrebleu, nous nous amuserons bien. J’ai des idées difformes. C’est gigantesque, tu verras.

Que fait Baiïlle? Que fait B...? Que fait Marguery? Que fait B...? Ces quatre individus m'intéressent au plus haut point. Ce sont, après toi, ceux qui me donnent le plus dans l’œil. Ce sont quatre bons garçons, qui ont certes chacun leurs petits défauts ; mais ces défauts de même qu’un signe noir fait ressortir la blancheur d’une femme, ces défauts font resplendir leurs brillantes qualités.

J’ai fini ma comédie d’ ‘‘ Enfoncé le pion ”’. Elle a mille et quelques vers. Il faudra que tu gobes tout cela aux vacances : tu les goberas, Baille les gobera, tous les goberont. Je serai sans pitié. Vous aurez beau dire que vous en avez assez, je vous en donnerai encore. C’est une provision de paroles que je vous porte.

Mais je ne vous prends pas en traître. Je vous avertis d’avance : vous pouvez donc me rendre la pareille, en vous réunissant tous et en composant une nouvelle Pucelle pour attenter à ma vie active. Dieu de Dieu, est-il permis qu’il y ait sous la calotte des cieux un être aussi plat que moi!

J’écrirai aux quatre individus ci-dessus nommés, très prochainement.

Je ne sais pas comment je m’arrange, maïs je ne travaille pas du tout, et pourtant je n’ai pas un moment à moi.

Je ne raconte rien dans ma lettre parce que je fais une provision de récits pour porter à Aix. Nous tenons aujourd’hui le 14 ; il n’y a donc plus que deux mois. Cela ne vient pas trop vite, mais au moins cela marche toujours. Le bonjour aux amis et à tes parents. Envoie-moi donc, si tu as le temps, quelque jolie pièce de vers.

Cela me distrait tout en me faisant plaisir. Quant à moi, je suis mort à la poésie pour quelque temps.

Que tu vas remporter de couronnes! Quels applaudissements va exciter la distribution des prix! Quant à moi, je te réponds que je n’attraperai pas de courbature. Je tâche d’avoir un prix, celui de narration, et si je l’ai ce sera tout. Que veux-tu, il n’est pas donne à tout le monde de briller. Il y a tant de sots que l’on peut sans déshonneur leur tenir compagnie.

À quoi faire, continuer à entasser bêtise sur bêtise. Selon moi, quatre pages suffisent. Attends pour que je donne courant à toutes mes idées biscornues, que je sois près de toi, jamais tu n’en auras tant ou.

Je termine donc ma lettre, mon cher ami, je viens de composer en chimie, j’en suis encore tout ahuri : il n’y a rien qui agisse autant sur mes nerfs que la chimie. D'abord, tout ce qui est du genre féminin me fait cet effet-là. (Il fallait bien finir par une bêtise).

À bientôt. Ton ami dévoué.

A BAILLE

Paris, 14 janvior 1859,

Mon CHER BAILLE!,

Je ne te ferai aucun reproche, cela est de fort mauvais ton et n’avance à rien. Tu t’accuseras toi-même, en pensant que nous sommes au 14 janvier et que tu ne m’as pas encore écrit, malgré ta promesse. Tu ne me feras jamais croire que le travail t’absorbe à ce point ; j’ai de sérieuses inquiétudes sur ta santé et sur ton intelligence ; rien ne donne plus de maux de tête, rien n’abrutit comme

(:) Baille (Jean-Baptistin), né à Aix. Un des trois ‘‘ inséparables ”” du collège de cette ville, avec Zola et Cézanne. Baiïlle, reçu à l’Ecole polytechnique, fut, par la suite, un ingénieur distingué. Zola et Baille se perdirent peu à peu de vue, après la Commune. Leurs relations avaient complètement cessé au moment où parut L’'Œuvre (voir les notes et commentaires sur ce roman). Baille revit Zola, après La Débâcle, alors que le grand écrivain était au faîte de la gloire. Leur entretien fut assez embarrassé et pénible. Mme Zola renoua pourtant, après la mort de son mari, de cordiales relations avec le ménage Baille. L’ancien condisciple du collège d’Aïix était devenu directeur de la maison Lemaire (Jumelles et lorgnettes, rue ‘Oberkampf). Il est mort le 3 juin 1918.

un travail prolongé, et tu me sembles t’en donner à cœur joie.

Cézanne, qui n’est pas aussi paresseux que toi — je devrais dire aussi travailleur, — m’a écrit une bien longue lettre. Jamais je ne l’ai vu si poëte, jamais je ne l’ai vu si amoureux ; si bien que, loin de le détourner de cet amour platonique, je l’ai engagé à persévérer. Il m’a dit qu’à Noël tu avais tâché de le ramener au réalisme en amour. Jadis, j'étais de cet avis, mais je crois maintenant que c'est un projet indigne de notre jeunesse, indigne de l’amitié que nous lui portons. Je lui ai répondu longuement, lui conseillant d’aimer toujours, et le lui persuadant par des raisons que je ne puis te dire ici. Si par hasard tu t’étais fait l’apôtre du réalisme, si le conseil que tu as donné à Cézanne n’était pas dicté par ton amitié pour lui, si tu désespérais toi aussi de l’amour, je t’engage à lire ma réponse à Cézanne quand tu le pourras, et je souhaite que cette lecture puisse rajeunir ton cœur noyé dans l’algèbre et la mécanique. Je vais même te transcrire quelques lignes que je pense adresser à Cézanne prochainement. C’est à lui que je parle, mais cela te convient aussi ; voici ces lignes :

‘* Dans une de tes dernières lettres, je trouve cette phrase : ‘* L’amour de Michelet, l’amour pur, noble, peut ‘* exister, mais il est bien rare, avoue-le *?. Pas si rare que tu pourrais le croire, et c’est un point sur lequel j’ai oublié de te parler dans ma dernière lettre. IL était un temps où, moi aussi, je disais cela, où je raïllais, lorsque l’on me parlait de pureté et de fidélité, et ce temps-là n’est pas bien ancien. Mais j’ai réfléchi, et j’ai cru découvrir que notre siècle n’est pas aussi matériel qu’il veut le paraître. Nous faisons comme ces échappés de collège qui se disputent entre eux pour savoir celui qui aura commis le plus grand méfait ; nous nous racontons nos bonnes fortunes avec le plus d’é égoïsme possible et nous. nous noircissons à qui mieux mieux. Nous semblons faire fi des choses saintes ; mais, si nous jouons ainsi avec les vases de l’autel, si nous nous appliquons à démontrer à tous que nous ne valons rien, je crois que c© ’est plutôt par amour-propre que par méchanceté innée. Les jeunes gens surtout ont cet amour-propre, et comme l’amour

est, si j'ose parler ainsi, une des plus belles qualités de la jeunesse, ils s’empressent de dire qu’ils n’aiment pas, qu’ils se traînent dans la fange du vice. Tu as passé par là et tu dois le savoir. Celui qui avouerait un amour platonique au collège — c’est-à-dire une chose sainte et poétique — n’y serait-il pas traité de fou? Mais, je le répète, l’amour-propre joue là dedans un grand rôle ; de même qu’en religion un jeune homme n’avoue jamais qu'il prie, en fait d’amour un jeune homme n’avoue jamais qu’il aime. Crois que la nature ne perd pourtant jamais ses droits ; au temps des chevaliers, la mode était d’avouer son amour et on l’avouait, maintenant la mode a changé, mais l’homme est toujours l’homme, il ne peut se dispenser d’aimer. Je gagerais bien que l’on trouverait l’amour au fond du cœur de ceux qui veulent passer pour les plus grands scélérats : chacun a son heure, chacun doit y passer. Maintenant il est vrai qu’il y a des amants plus ou moins poëtes, plus ou moins exaltés. Chacun aime à sa manière, et il serait absurde à toi, l’amant des fleurs et des rayons, de dire que l’on ne peut aimer sans faire des vers et sans aller se promener au clair de lune. Le berger grossier peut aimer sa bergère ; l’amour est chose bien élevée, bien sublime, mais il entre dans chaque âme, même la moins cultivée, en s’y modifiant selon l’éducation. Pour revenir, c’est donc à l’orgueil, un bien sot orgueil, qu’il faut s’en prendre, suivant moi ; c’est à la société, aux hommes réunis et non à l’homme en particulier. L’homme ne peut se passer d’aimer, ne serait-ce qu’une fleur, qu’un animal ; pourquoi donc alors ne voulez-vous pas qu’il aime la femme? Je sais bien que la cause que je plaide ici est bien épineuse ; nous sommes enfants du siècle et l’on a eu soin de nous donner des idées arrêtées sur ce sujet. On nous a tant fait d’aimables plaisanteries sur la femme et sur l’amour que nous ne croyons plus à tout cela. Mais, si tu y réfléchis bien, si tu consultes bien ton cœur, tu seras forcé de convenir, en considérant que tu n’es pas d’une autre pâte que les autres hommes, qu’il est faux d’avouer que l’amour est mort, que notre temps n’est que matérialisme. Une tâche grande et belle, une tâche que Michelet a entreprise, une tâche que j’ose parfois envisager, est de faire

revenir l’homme à la femme. On finirait peut-être par lui ouvrir les yeux ; la vie est courte, ce serait un moyen de l’embellir ; le monde est dans la voie du progrès, ce serait un moyen d’arriver plus vite. Et ne vas pas croire que ce soit le poëte qui parle. Qu’importe même l’exagération. Michelet fait un dieu de la femme dont l’homme est l’humble adorateur. Aux grands maux, il faut les grands remèdes, si l’on exécutait la moitié de ce qu’il demande, le monde à mon avis, irait parfaitement ?”?. Mes respects à tes parents. Je te serre la main.

Ton ami dévoué.

AU MÊME

Paris, 23 janvier 1859.

MoN CHER AMI,

Je t’annonçais dans ma dernière lettre mon intention d’entrer au plus tôt comme employé dans une administration ; c'était une résolution désespérée, absurde. Mon avenir était brisé, j’étais destiné à pourrir sur la paille d’une chaise, à m’abrutir, à rester dans l’ornière. J’entrevoyais vaguement ces tristes conséquences, et j'avais ce frisson instinctif qui vous prend lorsque l’on va se plonger dans l’eau froide. Heureusement que l’on m’a retenu sur le bord de l’abîme ; mes yeux se sont ouverts, et j'ai reculé d’épouvante en sondant la profondeur du gouffre, en voyant la fange et les roches qui m’attendaient au fond. Arrière cette vie de bureau! arrière cet égout! me suis-je écrié, puis j’ai regardé de tous côtés, demandant un conseil à grands cris. L’écho m’a seul répondu, cet écho railleur qui répète vos paroles, qui vous renvoie vos questions sans les satisfaire comme pour vous faire entendre que l’homme ne doit compter que sur lui. J’ai donc placé ma tête entre mes mains, et je me suis mis à réfléchir, à réfléchir sérieusement. ‘* La vie est une lutte, me suis-je dit, acceptons la lutte et ne reculons pas devant la fatigue, ni devant les ennuis *”. Je puis passer mon examen du baccalauréat ès sciences, me faire recevoir

LS

à l’Ecole Centrale, devenir ingénieur. ‘* Ne fais pas cela, m’a crié une voix dans l’espace ; la tourterelle ne niche pas avec l’épervier, le papillon ne butine pas sur les orties. Pour que le travail ait de bons résultats, il faut que le travail plaise ; pour faire un tableau, il faut d’abord des couleurs. Ton horizon, au lieu de s’élargir, se rétrécit ; tu n’es pas plus né pour faire des sciences que tu n’es né pour être employé. Toujours ton esprit quittera l’algèbre pour aller voltiger ailleurs ; ne fais pas cela, ne fais pas cela! ?’ Et comme je demandais avec angoisse quel chemin je devais choisir... ‘* Ecoute, a repris la voix, mon avis va te paraître absurde, insensé : tu vas dire que tu reculerais au lieu d’avancer. Dans ce monde, mon enfant, il est des idoles auxquelles chacun sacrifie, il est des degrés que chacun monte en se fatiguant parfois bien inutilement. Crie à haute voix que tu es littérateur, on te demandera ton diplôme de bachelier ès lettres, Sans diplômes, point de salut ; ce sont les portes de toutes les professions, on n’avance daris la vie qu’à coups de diplômes. Si vous êtes un sot portant cet engin formidable, vous avez de l’esprit ; si vous êtes un homme de talent et que la Faculté ne vous ait pas donné un certificat de votre intelligence, vous êtes un sot. À l’œuvre, à l’œuvre, mon cher enfant! Recommençons nos études : rosa, la rose, rosæ, de la rose, etc. À l’assaut du précieux talisman ! à la rescousse, Virgile et Cicéron! ce n’est qu’un an, six mois, peut-être d’un travail acharné ; puis, un Homère et un Tite Live à la main, debout sur la brèche, entouré de versions et de thèmes domptés, tu pourras crier glorieux et en agitant le bienheureux parchemin : ‘ Je ‘6 suis littérateur, je suis littérateur! ”?

Et la voix de l’air se tut, en poussant un dernier cri de guerre.

Mon cher Baille, je quitte le ton épique, et je te répète en prose prosaïque que je vais faire mes lettres, une fois que je tiendrai mon diplôme, je veux faire mon droit : c’est une carrière ( puisque carrière il y a) quisympathise beaucoup avec mes idées. Je suis donc décidé à me faire avocat ; tu peux être assuré que l’oreille de l’écrivain se montrera sous la toge. Or, j’en voulais venir à ceci : à te demander, à toi, qui as fait tes études littéraires tout

seul, dans quelle mseure dois-je apprendre le grec et le latin, en un mot, le strict nécessaire pour passer mon examen. Ainsi par exemple, dois-je faire des vers latins, des thèmes grecs, etc.? Je travaillerai chez moi, (neris pas, je veux travailler), et je ne prendrai qu’un maître répétiteur pour corriger mes devoirs. Tu vois donc par-: faitement ma position et tu peux me tracer en quelques mots ce que j'aurai à faire ; j’attends ta réponse avec impatience, quitte un instant ton livre, dis-moi ce que tu as fait toi-même de latin et de grec, et je t’en aimerai mieux. — Quant à mon baccalauréat ès sciences, je ne l’abandonne pas ; dès que je serai reçu pour les lettres, je pense bien me livrer au second combat à la Sorbonne. Tu m'’approuveras, j’en suis certain. Il n’est qu’un moyen d'arriver, et je l’ai toujours dit, c’est le travail. Le ciel m’a envoyé mon bon ange pour me réveiller et je ne me rendormirai pas. C’est une tâche pénible, mais je dis adieu pour quelque temps à mes beaux rêves dorés, certain de les voir accourir en foule lorsque ma voix les rappellera dans une époque meilleure.

Je te souhaite un carnaval plus gai que le mien, qui sera, je le présume, des plus paisibles. Je me porte bien, ma pipe se culotte ; je te souhaite une santé et une bouffarde qui jouissent des mêmes avantages.

Mes respects à tes parents. Je te serre la main.

Ton studieux ami.

AU MÊME

Paris, 3 décembre 1859,

Mon CHER BAILLE,

: Je suis depuis huit jours à Paris ; huit jours pendant lesquels, je ne sais pourquoi, j’ai été pris d’une grande mélancolie. Certes, ce n’est ni Aix, ni l’Aérienne que je regrette ; j’ai si peu d’amis en Provence que je finirai par la détester. Je crois que c'est l’avenir qui me tourmente ; j'ai vingt ans et je n’ai pas de profession. Bien plus, si par hasard il me fallait gagner ma vie, je m’en sens

fort peu capable. J’ai rêvé jusqu’à présent, j’ai marché et je marche encore sur un sable mouvant : qui sait si je ne m’y enfoncerai pas? Tout cela n’est pas fait pus vous rendre gai.

J’ai appris des détails sur l’affaire de De Julienne et Abel. Il paraît que ces messieurs ne parlaient rien moins que d’un duel. Les témoins du blond étaient Seymard et Antic, voila un nom que je dois écorcher) et ceux du brun étaient Rouchon et Paul Rigaud. Ils se sont réunis tous les quatre chez Seymard, et là, après un long débat, on a fait comparaître les parties adverses. Le blond accusait le brun de félonie ; le brun se fondait sur le droit du premier occupant ; après avoir dûment constaté qu'ils avaient tort tous les deux, les témoins ont érigé une réconciliation, ce que mes deux chevaliers ont accepté avec un empressement tout à fait belliqueux.

Et qu’en sort-il souvent?

Du vent.

Je me suis demandé qui pouvait pousser Abel à tout ce tintamarre, et il m’a semblé que c'était un ricochet de ton coup de canne sur le chapeau de Marguery. Nul doute pour moi qu'il n’ait été le conseiller du guerrier Abel dans cette affaire-là, et qu’il n’ait fait du courage à l’abri d’un autre. Tout cela est triste, comme dit Hamlet : nous avons été bien enfants au commencement de l’aventure et la fin en a été encore plus enfantine. — J’ai commencé le feuilleton sur ce sujet, mais je suis si abattu et la matière en est tellement peu morale et peu digne, qu’il n’est pas près d’être. fini.

Je t’ai promis de te dire les nouvelles littéraires de Paris. Alexandre Dumas fils vient de faire représenter un drame intitulé : Le Père Prodigue. J'irai au premier jour voir ce que c’est. De plus, Michelet vient de faire paraître un volume : La Femme. Ce doit être un pendant à L'Amour, que tu n’as sans doute pas lu, et que je te conseille de lire. — J’ai acheté les œuvres d’'Hégésippe Moreau, et voici mon sentiment sur cet auteur. Il y a deux hommes en lui : l’un doux, timide, d’une âme exquise et d’une délicatesse de sentiment peu commune ;

on le trouve tel dans les contes en prose, et dans quelques pièces de vers telles que : Un quart d’heure de dévotion, Elégie à la Voulzie, Romance de la Fermière. L’autre Hégésippe Moreau est un homme aïigri par le malheur et l'indifférence ; il crie après les riches, il se vante d’être un cynique, il se jette à corps perdu dans la politique : c’est un satirique moins cru que Barbier, mais aussi bien plus emporté que Boileau. Quant à ses chansons, les unes sont politiques, les autres badines, pleines d’espièglerie et quelquefois même de polissonnerie. Je t’en envoie une de ces dernières, qui m’a paru charmante comme toutes les autres, d’ailleurs. Comme dit Sainte-Beuve à qui j'emprunte cette appréciation littéraire, Moreau était un grand poëte, mais il n’avait pas eu le temps de se débarrasser de l’imitation et il est mort au moment où il allait devenir véritablement original.

Puisque nous en sommes aux hommes de génie, je te dirai sous le sceau du secret, que Marguery ! est devenu un des rédacteurs de La Provence. Il y prend ses ébats sous le pseudonyme de Ludovico. Prochainement paraîtra de lui un grand roman intitulé : Roman et Réalité. Hélas! hélas! il me l’a lu, et je m’abstiens de le juger, il y prouve tout le contraire de ce qu’il veut prouver. Hélas! hélas! habitants d’Aiïx, prenez garde que La Provence ne tombe sous les yeux de vos femmes ; un Marguery doublé d’un Marguery ne peut produire que des monstres capables de faire avorter les quatre-vingt-six départements.

Réponds-moi quand tu en auras le temps. Pour moi, je t’écrirai souvent, soit pour me distraire, soit pour te dire les nouvelles.

Je te serre la main. Ton ami.

AU MÊME 29 décembre 1859.

Mon cHER BAILLE,

Je t’écris à Aix, pensant que tu seras allé passer tes vacances de Noël dans ta chère patrie.

. Je ne me plains pas de ton long silence : je sais que

tu travailles comme un malheureux. Seulement ne m’oublie pas tout à fait.

J’ai fort peu de choses à te dire. Je ne sors presque pas et je vis dans Paris comme si j'étais à la campagne. Je suis dans une chambre retirée, je n’entends pas le bruit des voitures et, si je n’apercevais dans le lointain la flèche du Val-de-Grâce, je pourrais me croire encore à Aïx. Nous avons eu ici un froid excessif, quelque chose comme 15°. Une malheureuse fauvette est venue tomber sur la neige, devant ma porte. Je l’ai prise et je l’ai portée devant le feu ; la pauvrette a ouvert un instant les yeux, je l’ai sentie palpiter dans mes mains, puis elle est morte. J’en ai presque pleuré ; toi qui m'’appelais l’ami des bêtes, tu comprendras peut-être cela. a |

Je ne vois personne et les soirées me paraissent bien longues. Je fume beaucoup, je lis beaucoup et j'écris fort peu. J’ai cependant achevé Les Grisettes de Provence ; j'ai ressenti comme un certain plaisir en racontant ces folies. Mais je suis loin d’être content de mon rêve : la matière était excessivement pénible ; les événements couraient les uns après les autres, il n’y avait pas de nœud, pas de dénoûment. De plus, cela manquait de dignité et de moralité ; nos rôles étaient aussi bien loin d’être des rôles de héros de roman. Je me suis done contenté de dire les faits tels qu’ils se sont passés, faisant le plus court possible, retranchant certains détails inutiles et n’altérant pas la vérité que pour les événements tout à fait insignifiants. J’ai composé ainsi une espèce de nouvelle d’un intérêt médiocre pour les indifférents ; tu comprends qu’il ne sera pas facile de placer cela, mais cependant je ne désespère pas. Je vais m’en occuper et, dès que cela paraîtra, je t’en préviendrai.

Tu vas voir Cézanne ces jours-ci. Je ne souhaïte qu’une chose, c’est que vous puissiez oublier un instant ensemble le temps si long quelquefois à s’écouler. Si tu vois l’Aérienne, souris-lui de ma part. Tu vas sans doute te mêler un peu à la jeunesse dorée — De Julienne, Seymard, Marguery, etc. S’ils te racontent quelques nouveaux événements, je te prie de me les narrer à ton loisir. Tu as sans doute appris que Marguery est un des rédacteurs de La Provence; je t’engage à lire son dernier feuilleton

où il plaide en faveur du réalisme, où il rend l’amour ridicule et fait triompher la coquetterie : tu me diras ton avis sur ce petit roman qui d’ailleurs a certains mérites.

Puisque nous parlons feuilleton, je te dirai que j’en ai envoyé un à La Provence. C’est un conte de fée : La Fée Amoureuse *. C’est un long rêve poétique, une ronde joyeuse que j’ai vu passer dans mon foyer. Mais les quelques lignes qui vont paraître ne sont en quelque sorte qu’un canevas. Je veux parler plus longuement de ma belle Sylphide, je veux en faire une véritable création. Je vais entreprendre un volume de nouvelles, et ce conte qui n’occupe maintenant que quelques colonnes, occupera la moitié du livre. Je changerai tous les personnages, excepté la fée ; je démontrerai qu'il est un dieu pour les amants, et que ni l’enfer, ni les hommes, ni les prêtres avec leur mauvaise doctrine, ne peuvent détruire un amour pur. Tu ne comprendras bien ce que je veux dire que lorsque tu auras lu mon conte ; si je le fais paraître, c’est que, voulant en changer complètement la forme dans celui que je veux faire prochainement, je ne suis pas fâché de le faire connaître tel qu'il s’est d’abord présenté à mon esprit. Je te serais reconnaissant, quand tu l’auras lu, si tu m'’indiquais dans une courte appréciation ce qui te semble bon, et ce qui te semble mauvais : je conserverai alors ce qui serait à conserver. — Peut-être a-t-il paru jeudi dernier. -

Je t’ai déjà dit que je ne me plaignais pas de ton long silence. Cependant voici un mois que je t’ai écrit et je n’ai pas encore reçu de réponse ; tu as beau avoir du travail, cela ne saurait t’empêcher de m'écrire. Si tu étais un enfant, s’il te fallait des heures pour écrire une lettre, je comprendrais cela. Mais dans un quart d’heure tu peux me contenter, tu vois donc que tu es un peu coupable. : Tu m'as bien promis de venir l’année prochaine à Paris, et je compte sur toi ; je te verrais au moins deux fois par semaine et cela me distraira un peu. Si ce diable de Cézanne pouvait venir, nous prendrions une petite chambre à deux et nous mènerions une vie de bohèmes. Au moins nous aurions passéfnotre jeunesse, tandis que

(x) La Fée Amoureuse, voir les premiers Contes à Ninon. 1.3

nous croupissons l’un et l’autre. Dis-lui (à Cézanne) que je lui répondrai un de ces jours.

es respects à tes parents. Je te serre la main.

Ton ami dévoué.

A PAUL CÉZANNE

Paris, 30 décembre 1859.

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