MON CHER AMI
Je veux répondre à ta lettre et je ne sais que te dire. J'ai quatre pages blanches devant moi, et je n’ai pas la plus mince nouvelle à t’annoncer. N° importe, je pousse ma plume, et je t’avertis d’avance que je ne veux pas être responsable des platitudes et des fautes d’orthographe qu’elle va commettre,
J'ai pensé que Baiïlle ne rentrerait au lycée qu’après le jour de l’an. Si je ne me trompe, cela t’aura donné un compagnon pendant quelques jours de plus. Que faites-vous? moi, qui m’ennuie ici, je crois parfois que vous vous amusez là-bas. Mais quand j’y réfléchis, je pense qu’il en est de même partout, et que de nos jours, la gaîté est fort rare. Alors, je vous plains comme je me plains moi-même, et je demande au ciel une douce colombe, je veux dire une femme aimante. Tu ne sais pas ce qui me roule par la tête depuis quelque temps. Toi qui ne riras pas de moi, je vais te le confier. Tu dois savoir que Michelet, dans L’ Amour, ne commence son livre que lorsque le mariage est conclu, ne parlant ainsi que des époux et non des amants. Eh bien, moi, le chétif, j’ai le projet de décrire l’amour naissant, et -de le conduire jusqu’au mariage, Tu ne peux voir encore ‘la difficulté de ce que je veux entreprendre. Trois cents pages à remplir, presque sans intrigue ; une sorte de poëme où je dois tout inventer, où tout doit concourir à ‘un, seul but}: aimer! Et de plus, comme je te le dis, je n’ai jamais aimé qu’en rêve, et l’on ne m’a jamais aimé, même en rêve! N'importe, comme je me sens capable d’un grand amour, je consulterai mon cœur,
je me ferai quelque bel idéal, et peut-être accomplirai-je mon projet. En tout cas, si je fais ce livre, je ne le commencerai qu’aux beaux jours ; si je le pense digne de paraître, je te le dirai à toi, qui le ferais peut-être mieux que moi, si tu l’écrivais, à toi dont le cœur est plus jeune, plus aimant que le mien.
Ma lettre se remplit ; mais assez tristement. Je voudrais avoir quelque bonne farce à te raconter, quelque bon tour qui puisse te faire sourire. Mais, n’allant nulle part, je connais peu les affaires du dehors, et je suis bien forcé de te dire ce qui se passe chez moi. Pardonnemoi si les pensées s’y embrouillent un peu. — Nous ne -parlerons pas politique ; tu ne lis pas le journal, chose que je me permets), et tu ne comprendrais pas ce que je veux te dire. Je te dirai seulement que le pape est fort tourmenté pour l’instant, et je t’engage à lire “quelquefois le Siècle, car le moment est très curieux. Que te dirai-je pour achever joyeusement cette missive? Te donnerai-je du courage pour monter à l’assaut du rempart? Ou bien te parlerai-je peinture et dessin? Maudit rempart, maudite peinture! L’un est à l’épreuve ‘du canon, l’autre est accablée du veto paternel. Quand tu t’élances vers le mur, ta timidité te crie : ‘* Tu n’iras -pas plus loin! ?” Quand tu prends tes pinceaux : ‘* Enfant, enfant, te dit ton père, songes à l’avenir. On meurt avec du génie, et l’on mange avec de l’argent! ” Hélas! hélas! mon pauvre Cézanne, la vie est une boule qui ne -roule pas toujours où la main voudrait la pousser.
Je te serre la main. Mes respects à tes parents. Le ‘bonjour à Baïile, s’il est encore à Aix. Ecris-moi souvent.
Ton ami.
J’oubliais de te souhaiter la bonne année ; cela est si ‘bête que je rougis en l’écrivant. Mais c’est un usage ; ainsi donc : Bonne année! bonne année! bonne année!
Puisque tu as traduit la seconde églogue de Virgile, ‘pourquoi ne me l’envoies-tu pas? Dieu merci, je ne suis pas une jeune fille, et ne me scandaliserai pas.
Je n’ai pas encore vu Villevieille. Je lui donnerai tous ‘tes bonjours à la fois. Si tu vois Houchard, prie-le done ‘de m'écrire et serre-lui la main. re
ne!
À PAUL CÉZANNE
Paris, 5 janvier 1860.
Mon CHER CÉZANNE.
J’ai reçu ta lettre. J’ai fumé une pipe — je possède depuis le jour de l’an une belle pipe en cumer que jé culotte magnifiquement — et j’ai vu voltiger dans la
fumée du tabac mille pensées que je te communique sur le champ, croyant te distraire.
Tu me demandes de te parler de mes maîtresses, mes amours sont en rêve. Mes folies sont d’allumer mon feu, le matin, de fumer ma pipe et de penser à ce que j’ai fait et à ce que je ferai. Tu vois qu’elles ne sont pas bien coûteuses et que je n’y perdrai pas la santé. Je n’ai pas encore vu Villevieille ; à la première occasion je ferai la commission du passe-partout. Quant à Catherine, ma mère doit lui écrire très prochainement.
Tu as lu, dis-tu, mon feuilleton. J’ai bien peur qu’on ne l’ait pas plus compris que Mon follet. La pauvre Sylphide amoureuse, comme on a dû lui arracher ses belles ailes et sa couronne! On a dû n’y voir qu’une fée vulgaire, et je me l’étais représentée si belle et si riante. Pour moi, c’étaient les âmes des deux amants réunies en
une seule en chantant cet hymne de l’Amour que la terre chante depuis six mille ans. Hélas! j’ai bien peur qu’on ne l’ait pas comprise.
Tu dois savoir que je ne suis rien moins qu’un favori de la Fortune, et depuis quelque temps il me peine de me voir, moi, grand garçon de vingt ans, à la charge de ma famille. Aussi suis-je décidé à faire quelque chose, à gagner le pain que je mange. Je pense entrer dans quinze jours au plus dans l’administration des Docks. Toi qui me connais, qui sais combien j’aime ma liberté, tu comprendras que je dois bien me forcer pour m’y résoudre. Mais je croirais commettre une méchante action en n’agissant pas ainsi. J’aurai encore beaucoup de temps à moi et je pourrai me livrer alors aux occupations qui me plaisent. Je suis loin d’abandonner la littérature — on abandonne difficilement ses rêves, — et je tâcherai de remplir le moins longtemps possible un emploi qui me pèsera sans nul doute. Je te l’ai déjà dit dans ma dernière lettre, la vie est une boule qui ne roule pas toujours où la main voudrait la pousser, et crois que je ne quitte pas avec plaisir mes livres et mes papiers pour aller m’asseoir sur une chaise et griffonner de méchantes copies. Mais je serai toujours le même, je serai toujours le poëte qui divague, le Zola qui est ton ami. Après avoir secoué à ma porte la poussière du bureau, je reprendrai la plume pour continuer mon poëme interrompu ou ta lettre commencée. C’est une nécessité, et je m’y conforme en y apportant mes petits changements.
Je lis cette phrase dans un des derniers feuilletons de Gaut : ‘* Lorsque la chaleur des estomacs repus eut fait monter le vermillon de la satisfaction à tous les visages..….?? Qu'en dis-tu ? Jamais les précieuses n’ont inventé quelque chose de mieux. C’est faux, tiraillé, d’un goût atroce.
Tu vois, mon cher ami, que je t’ai répondu longuement. Et encore je n’ai pas tout dit, et assez bien dit. ce que je voulais dire. N’importe, je désire que cela t’ait distrait un instant.
Je te serre la main. Ton ami.
AU MÊME
Paris, 16 janvier 1860.
* Mon cHER CÉZANNE,
Me trouvant à la tête de l’énorme somme de vingt centimes, et ne sachant à quoi l’employer dignement, j'ai pensé que c'était tout juste ce qu’il fallait pour causer un peu avec toi. Je vais remplir mes quatre pages eticomme Dieu, après avoir enfanté le monde, je me dirai : C’est bon!
Je lis Dante et voici la phrase que j’ai trouvée dans le chant V de l’Enfer : L’amour qui ne fait grâce d’aimer à nul être aimé, etc... Et je me suis dit que Dieu veuille que le grand poëte ait raison. Je connais de par le monde un excellent garçon qui aime bien, et je voudrais que l’amour ne fasse pas grâce à la femme qu’il aime ; ce serait grande joie dans le cœur de ce cher ami ; et au moins, quand la Mort étendrait vers lui ses griffes sèches : ‘+ Je ne te crains pas, pourrait-il lui dire, j’ai connu l’amour, je puis mourir ?”. Et comme Victor Hugo, il s’écrierait :
Je puis maintenant dire aux rapides années :
— Passez, passez toujours ! je n’ai plus à vieillir ! Allez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées ;
J'ai dans l’âme une fleur que nul ne peut cueillir.
L LL e e ° L D L2 e L e L L ° L . L
Dernièrement, j'ai découvert chez une de mes connaissances une vieille gravure enfumée. Je la trouvais délicieuse et je ne m'’étonnai pas de mon admiration lorsque je la vis signée du nom de Greuze. C’est une jeune paysanne, grande et de rare beauté de formes : on dirait une déesse de l’Olympe, mais d’une expression si simple et si gracieuse que sa beauté se change presque en gentiilesse. On ne sait trop ce que l’on doit le plus admirer, ‘ou de sa figure mutine, ou de ses bras magnifiques ; quand on les regarde, on se sent pris d’un sentiment
de tendresse et d’admiration. Je me connais fort peu en dessin, je ne sais si la gravure est bonne, mais je sais qu’elle me plait. D'ailleurs, Greuze a toujours été mon favori, et je suis resté longtemps devant cette eau-forte, me promettant d’aimer l'original, si un tel portrait, sans doute un rêve de l’auteur, peut en avoir un.
Connais-tu Ronsard? non, sans doute. Eh bien! voici
des vers de ce poëte :
Mignonne, allons voir si la rose Qui ce matin avait desclose
Sa robe de pourpre au soleil.
A point perdu, cette vesprée, Les plis de sa robe pourprée Et son teint au vôtre pareil.
Et dire que M. Despréaux a eu l’audace de critiquer un homme capable d’écrire de telles choses. Boileau! un eunuque! un poëte qui ne voit dans un vers qu’une césure et qu’une rime. Comme l’a dit si bien Alfred de Musset, l’auteur du Lutrin, au lieu du nectar des poëtes du moyen âge, ne versait à ses lecteurs que de la tisane à la glace.
Paris est triste à l’œil comme une duègne rechignée, comme un tableau du divin Chaillan', l’immortel inventeur d’un immortel engrais. Le sol est couvert de boue, le ciel de nuages, les maisons d’un vilain badigeon, les femmes de fards de toutes les couleurs. Ici, avant le visage, il y a toujours un masque. Et lorsque vous avez démasqué un objet, il n’est pas sûr que ce que vous apercevez soit l’objet lui-même, c’est peut-être un second masque. — Bon Dieu ,dans quelles phrases jem’embarque! Je voulais te dire tout simplement qu'il fait mauvais temps, et me voici en plein carnaval.
Je suis triste comme le temps ; donc, en raisonnant comme un portrait du sublime Chaillan, le sublime
(1) Chaillan, peintre d’origine aixoise, dépourvuide talent. Il£a servi de modèle, dans L’Œuvre, pour le personnage de Chaîne, compagnon du sculpteur Mahoudeau. Voir les ‘* Notes et Commentaires ”” sur,ce volume.
auteur de ton portrait. Las! te souviens-tu de cette teinte jaune qui décolorait les joues, de cette teinte grise qui passait sur ton front pareille au gris nuage que les. romanciers, lorsqu'ils sont gris, mettent sur le front de leurs gris héros. Las! te souviens-tu de toutes ces belles choses qui ornaient la chambre dudit Chaiïllan et qui, roses, ont vécu ce que vivent les roses. Heureux coquin, il t’a fait ton portrait, ce grand artiste ; avec de bonnes couleurs encore... et sans payer!
Je suis donc triste, et je ris du bout des lèvres. Oh! si Jupiter, Hésus, Dieu, le grand Tout, quel que soit son nom, me donnait un moment sa puissance! Comme ce pauvre monde serait joyeux! Je rappellerais sur la terre l’ancienne gaîté gauloise. J’agrandirais les litres et les. bouteilles, je ferais des cigares très longs et des pipes très profondes. Le tabac et le vermouth se donneraient pour rien, la Jeunesse serait reine, et pour que tout ce monde soit roi, j'abolirais la vieillesse. Je dirais aux pauvres ne : ‘‘ Dansez, mes amis, la vie est courte et l’on ne danse plus dans le cercueil. Puisque la branche se penche vers vous, cueillez le fruit ; arrière les grandeurs, arrière les jaloux, arrière les prosaïques ; et buvons frais, morbleu! ?” Et ces malheureux amants, comme je les caresserais, comme je les favoriserais! J’agrandirais les bocages, le gazon pousserait plus vert, les arbres plus touffus. Celui qui n’aimerait pas serait condamné à mort, et une fleur serait portée par les plus fidèles, Chacun trouverait sa chacune ; et il naîtrait autant d’hommes que de femmes, et chaque couple futur naîtrait avec un même signe qui leur permettrait de se reconnaître dans la foule. Et je leur dirais, à nos chers amoureux, ce qu'Amoureuse disait à Odette. Je signalerais ma divinité par un acte de justice. Je me chercherais une compagne, puis j abdiquerais pour aller nous perdre, les pieds dans les fleurs et le front au soleil.
Je te serre la main. Ton ami,
Je ne sais trop ce que je viens d’écrire. — Ecris-moi. et divague le plus possible,
AU MÊME
Paris, 9 février 1860.