MONSIEUR ET CHER CONFRÈRE
Vous avez eu l’obligeance de présenter mon livre de début aux lecteurs du Figaro ; vous aurez sans doute la bonté de leur faire connaître le nouveau roman que je viens de publier ?,
Le livre est mince, et vous n’aurez vraiment pas le temps de vous endormir. Je tiens à être lu avant d’être jugé, préférant un éreintement sincère à quelques mots complaisants.
Une petite place, s’il vous plaît, dans vos prochains échos, et mille fois merci à l’avance.
Votre tout dévoué et tout reconnaissant.
(1) La Confession de Claude.
A MARIUS ROUX
14 novembre 1865.
Mon CHER Roux,
Il est entendu que c’est toi qui DEL de mon livre’.
Donc, merci à l’avance.
Tâche de faire une réclame à Baille, surtout à Cézanne,. ce qui fera plaisir à leurs familles.
Je t’envoie la note imprimée qui pourra peut-être te servir. D'ailleurs, arrange cela comme bon te semblera. Un peu de hâte seulement. J’ai besoin d’une bonne poussée avant la mise en vente des livres d’étrennes.
Bon courage et tout à toi.
AU MÊME 4 décembre 1865.
Mon CHER AMr,
Baille m’apporte ton article, et j’ai hâte de te remercier. Sans flatterie, c’est encore le meilleur qui ait paru sur le livre.
Puis, il a pour moi un charme particulier ; il est intime, si je puis m’exprimer ainsi ; il me semble te voir en pan-. toufies, t’entretenant avec moi de mon œuvre, de nos amis, de nous tous qui luttons, comme tu le dis si bien, et qui ignorons ce que l’avenir nous garde.
Que m'importe ce que pensent de moi Pierre ou Jean ; Je lis leurs comptes rendus avec une grande indifférence, je considère leur prose comme une bonne publicité commerciale. Mais ce que tu dis, toi, me va au cœur ;. tu me connais et tu me juges en ami ; tu parles de ceux qui me sont chers ; il y a dans ton article un peu de ton âme qui l’anime et le fait vivre pour moi d’une vie chère:
(1) La Confession de Claude. Hu, tr {+}
CORRESPONDANCEË 27E
et puissante. Voilà pourquoi tes paroles me sont plus précieuses que toutes celles qui ont été ou qui seront dites par les gens autorisés en matière de critique littéraire.
Merci aussi pour Cézanne et pour Baille. Ce dernier, qui me quitte à l’instant, me dit de te serrer vigoureusement la main. C’est fait.
Donne-moi l’autre, pour que je puisse en avoir au moins une à serrer en mon nom.
Viens me voir, dès que tu pourras disposer d’un moment. Je suis cloué devant mon bureau, et n’en puis bouger pour aller te chercher moi-même.
Tout à toi.
A JULES ET EDMOND DE GONCOURT
7 décembre 1865.
MESSIEURS
C’est sans doute à votre extrême obligeance que je dois le fauteuil d’orchestre que j’ai occupé avec tant de plaisir, mardi soir, au Théâtre-Français ‘.
Je vous remercie vivement de la soirée émouvante et fiévreuse que vous m’avez ainsi procurée. J’ai vécu toute une vie de luttes et de passion et je ne saurais trop vous féliciter de ce drame exquis et terrible, trivial et délicat, qui a été pour moi l’image de cette vie moderne que nous vivons désespérément.
Peut-être aurai-je l’occasion d’étudier votre œuvre et d’expliquer les liens vivants qui m’attachent à elle.
1) Il s’agit de la première représentation d’Henriette Maréchal (5 décembre 1865). Le spectacle se déroula au milieu d’un charivari épouvantable. Le second acte fut à peine entendu, les acteurs exténués durent mimer le troisième acte. La pièce n’eut que cinq représentations, l’œuvre ayant soulevé l’indignation de la critique. Parmi les critiques sui soutinrent la pièce des Goncourt, il faut citer Jules Vallès (Figaro), Catulle Mendès (L’Art), Jules Janin (Débats), Théophile Gautier Genres den) RE #e Saint- Victor ( Presse).
En tout cas, je garderai éternellement le souvenir de cette soirée pendant laquelle j’ai assisté à la bataille glorieuse du vrai contre la banalité et la routine.
Permettez-moi, messieurs, de vous offrir un roman que je viens de publier ‘. J’ai cru devoir y étudier ce que la passion a de plus fatal et de plus inexplicable, et je vous en fais hommage, comme à des amants de la vérité, pour lesquels j’éprouve la plus profonde sympathie.
Veuillez agréer, messieurs, l’assurance de mes sentiments les plus dévoués et les plus distingués.
(1) La Confession de Claude.
A ANTONY VALABRÈGUE
Paris, 8 janvier 1866.
Mon CHER VALABRÈGUE,
Voici longtemps que je vous dois une lettre. J’ai une vie si inquiète et si haletante, que je suis vraiment excusable des négligences que je me permets à l’égard de mes amis. Lorsque je me sens calme et reposé, je travaille ; lorsque la fatigue arrive, j’ai un tel dégoût de l’encre et du papier que je ne me sens pas le courage d’écrire même une lettre d’amitié et d’épanchement. Excusez-moi donc, une fois pour toutes ; louez-moi, qui plus est, de l’effort méritoire que je fais aujourd’hui.
Je voudrais vous tenir là, devant moi, face à face, et je vous parlerais longuement. Je répondrais à votre dernière lettre, je me donnerais pour tâche de vous faire voir la vie littéraire telle qu’elle est, avec ses dessous, ses ficelles et ses mensonges. Ma leçon, — puisque leçon il y a, — serait pleine d’espérance et de courage. J’ai foi dans la vérité et le talent ; mais il me vient des pitiés, lorsque je vois un brave garçon qui se laisse duper et devancer par d’habiles médiocrités. Ne vous êtes-vous
pas dit, quelquefois, que c’était raillerie de lutter avec de la bonne foi contre des fripons? Je veux donc que nous, qui n’avons pas le ventre vide, nous soyons habiles parmi les habiles ; je veux que nous ne nous renfermions pas dans notre hauteur et notre dédain, et que nous ayons toute la ruse de ceux qui n’ont que la ruse. Me comprenez-vous bien, et m’écoutez-vous? Nous sommes des impatients, nous voulons le succès au plus vite, — pourquoi ne pas l’avouer tout haut? — il faut donc que nous fassions notre succès. Le bruit s’en va, le talent reste.
Il m'est difficile de répondre à la trop bonne opinion que vous avez de mon livre ‘. Il est faible en certaines parties, et il contient encore bien des enfantillages. L’élan manque par instants, l’observateur s’évanouit, et le poëte reparaît, un poëte qui a trop bu de lait, et mangé trop de sucre. L’œuvre n’est pas virile ; elle est le cri d’un enfant qui pleure et qui se révolte. Je vous parlais d’habileté, tout à l’heure : mon livre est tout à la fois une habileté et une maladresse. Il a été aussi mal accueilli que mes Contes avaient été bien reçus. J’ai récolté des coups de férule à droite et à gauche, et me voilà perdu dans l'esprit des gens de bien. Là est la maladresse. Mais aujourd’hui, je suis connu, on me craint et on m'injurie ; aujourd’hui je suis classé parmi les écrivains dont on lit les œuvres avec effroi. Là est l’habileté.
Vous ne m'’entendez peut-être pas bien, et vous pourriez croire que je vous donne de très mauvais conseils. L’habileté, pour moi, ne consiste pas à mentir à sa pensée, à faire une œuvre selon le goût ou le dégoût de la foule, L’habileté consiste, l’œuvre une fois faite, à ne pas attendre le public, mais à aller vers lui et à le forcer à vous caresser ou à vous injurier. Je sais bien que l’indifférence serait plus haute et plus digne ; mais, je vous l’ai dit, nous sommes les enfants d’un âge impatient, nous avons des rages de nous grandir sur nos talons, et si nous ne foulons les autres aux pieds, soyez certains qu’ils passeront sur nos corps. Voilà pourquoi je vous attends pour
(1) La Confession de Claude.
parler de ces choses ; je ne veux pas que les sots nous écrasent.
Vous me demandez ce que mon livre m’a rapporté. Peu de chose. Un livre ne nourrit jamais son auteur. J’ai avec Lacroix un traité qui m’alloue 10 p. 100 sur le prix de catalogue. Je touche donc 30 centimes par exemplaire tiré. On en a tiré 1.500. Comptez. Remarquez que mon traité est très avantageux.
On a le feuilleton. Toute œuvre, pour nourrir son auteur, doit d’abord passer dans un journal qui la paie à raison de 15 à 20 centimes la ligne. On a ensuite le 10 p. 100 du libraire.
Vous voyez qu’il vous faut venir ici avec beaucoup de courage. Ayez une ligne de conduite fermement arrêtée, et un entêtement féroce. Je vous dirai tout ce que je sais, et Je pourrai peut-être vous ouvrir quelques portes.
Paul a dû vous dire où j'en suis. Je quitte la librairie à la fin de janvier, et je remplace mon travail de bureau par la rédaction de certains livres qui me sont commandés chez Hachette. Je vais m'occuper beaucoup de théâtre ; maintenant tous les éditeurs me sont ouverts ; mais Je n’ai pas une seule scène à mon service, il va me falloir donner assaut de ce côté, qui est le côté du gain et du retentissement. En outre, je compte écrire plus ou moins régulièrement dans quatre à cinq journaux. Je battrai monnaie autant que possible. D'ailleurs j’ai foi en moi, et je marche gaillardement.
Quand venez-vous? et que comptez-vous faire? Ne
ittez pas Aix en étourdi, et arrivez ici avec des projets réalisables. Reviendrez-vous avec Paul, que j’attends vers le milieu de février ?
Je ne sais trop ce que je vous ai écrit. Je vous parlerai plus à l’aise, lorsque vous serez ici, et je tâcherai de me mieux faire entendre. Me voilà fatigué, et je ne dois pots dire que des sottises.
Ecrivez-moi si cela ne vous ennuie pas trop. Parlezmoi d’Aix, et dites-moi tout le mal que l’on pense de mon livre. à e sais, par diverses communications, que les Aixois préfèrent la bergerade de mes Contes à l’eau-forte de ma Confession.
A bientôt, mon cher Valabrègue, et vivez dans la vérité et dans le courage.
À vous.
J'écris à Paul par le même courrier.
AU MÊME Paris, 1866.
Les quelques pages que vous m’écrivez sur Aïx sont pleines d’excellentes observations. Je pense tout à fait comme vous à cet égard, et depuis longtemps je vous ai dit le peu de foi que j’ai en la province. Le malheur est que j’ai des souvenirs à Aix, et j’ai le culte des pensées et des actions d’autrefois. Te songe donc plus que je ne le voudrais à ce coin de terre perdu ; je ne m ‘inquiète pas précisément de ce qu’on y pense de moi ; maïs j’aimerais à ce qu’on y sache les petits bonheurs qui peuvent m’arriver. Vous voyez que je suis franc. De là les questions que je vous avais posées. Merci de vos bonnes réponses. Tenez-moi, s’il est possible, au courant de l’opinion. — Vous me dites qu’on est en train d’ôter au canal dont mon père est l’auteur le nom de Canal Zola. Précisez, je vous prie, dans votre prochaine lettre : dites-moi comment et dans quelles circonstances ce changement de nom a été tenté. Vous devez comprendre qu’en ce moment surtout, je ne tiens guère à la faible renommée que peut, m'’attirer un nom donné à un mur ; quant à moi, je me sens de taille à bâtir plusieurs murs,
s’il le faut. Mais j'ai là un devoir à remplir, et s’il y a une lettre à écrire, je l’écrirai, ne serait-ce que pour protester.
Et vous, mon brave ami, vous que j’oublie pour vous parler de moi en égoïste, que faites-vous dans cette galère? ,Vous avez dit adieu à la poésie : que ce ne soit pas un adieu éternel,”car vous êtes encore trop jeune pour prendre une telle détermination. Je comprends que le joug du vers vous ait fatigué, et que vous ayez voulu briser les liens étroits du sonnet pour respirer plus
à l’aise. Je vous avouerai même que le vers est une pauvre arme en nos temps de discussions ardentes. Mais il est un repos pour l'esprit, une paix pour l’âme ; ceux qui ont rimé jeunes rimeront vieux ; la Muse est une belle maîtresse puissante et douce, avec laquelle on a toujours des regains d’amour. Ne la maltraitez donc pas trop aujourd’hui, pour qu’elle vous rende un jour vos caresses. — Tout ceci est pour vous dire d’écrire en prose, sans qu’il y paraisse. Vous faites bien d’acquérir le plus de science possible ; cette science vous servira beaucoup, si vous comptez vous lancer dans la critique pure. Moi, je suis un gros ignorant, ce dont je ne suis pas triste le moins du monde ; mais je dois vivre uniquement avec mon cœur et mon imagination. Travaillez, travaillez ; vous produirez toujours assez tôt. Et ici, entendez-moi : il serait bon que, dès demain, vous vous mettiez à une œuvre personnelle ; mais que cette œuvre ne vous fasse pas oublier la masse de documents dont vous avez besoin pour la rude tâche que vous entreprenez. Mon pauvre ami, vous quittez la poésie trouvant le vers un terrible lutteur qu’il est difficile de dompter. Combien vous allez souffrir aux prises avec la raison et la science! Je m'effraye pour vous ; vous n’aviez auparavant que votre fantaisie pour guide, et maintenant vous allez marcher pas à pas avec des textes et des syllogismes. Que ne faites-vous du roman? C’est le genre en faveur, et il est surtout l’arme de l’époque ; si vous voulez être lu, mettez vos idées en action. Mais surtout ne venez à Paris qu'avec des pensées arrêtées ; faites votre plan de campagne, et accourez combattre. Je vous attends, ou peutêtre même, — ce que je préférerais, — j'irai vous chercher.
Nous vivons ici toujours de la même manière. Le jeudi, je reçois ; je vois Baille et Paul, qui travaillent chacun dans leur sens, Coste, avec lequel vous êtes en correspondance, ce qui m'’évite la peine de vous parler de lui, et plusieurs autres encore. Je vais beaucoup au théâtre, j’ai besoin d’un peu de bruit, et je sors plus souvent que l’année dernière. Je suis dans un moment de transition, et je ne sais encore ce qui sortira de tout cela.
Bon courage, mon cher Valabrègue ; je suis tout espérance. Nous sommes jeunes, et il y a des places à prendre.
À vous de tout cœur.