A BOURDIN
22 janvier 1866.
CHER MONSIEUR
La personne que vous m’avez envoyée dernièrement ne vous a-t-elle pas parlé du vif désir que j’ai d’entrer à L’Evénement? Je crois vous avoir dit que je quittais la librairie Hachette ; quitter n’est pas le vrai mot, car je reste attaché à la maison au titre d’auteur, au lieu de l’être au titre d’employé : j’ai trois volumes commandés. Mais il va me rester de larges loisirs, et je désire mettre mes habitudes d'activité et d’exactitude au servicelde quelque chose ou de quelqu’ un. J’ai songé à L’ Evénement, et voici ce que j'ai trouvé à offrir à M. de Villemessant.
Je sais que les chroniques sont à la mode, et que le public aujourd’hui veut de courts entrefilets, aimant les nouvelles toutes mâchées et servies dans de petits plats. J’ai donc pensé qu’il pouvait être établi avec succès une ‘* Chronique bibliographique ?”. Voici ce que j’entends par ce titre : je donnerai en vingt ou trente lignes un compte rendu de chaque œuvre nouvelle ; le jour même de la mise en vente, j'irai trouver chaque éditeur, et j’obtiendrai certainement d’eux la communication de leurs publications, de façon à ce que mon article paraïsse avant toute réclame ; d’autre part, je me chargerai, lorsqu”? une œuvre importante sera annoncée, de me procurer quelque extrait intéressant que L’Evénement pourra insérer ; enfin, j'aurai mission d’entretenir les lecteurs de tous les faits ayant rapport aux livres, indiscrétions sur les œuvres prochaines, détails intimes biographiques ou purement littéraires, etc. En un mot, je ferai à peu près pour les
(1) Villemessant était lalors directeur de L’Evénement; Bourdin, son gendre, était secrétaire de la rédaction.
livres, ce que M. Dupeuty fait pour les théâtres. Je crois pouvoir me tirer de cette besogne avec succès, et je demande qu’on tente toujours de m’employer, quitte me remercier, si je ne tiens pas les promesses de mon programme.
Je sais où est le grand obstacle. Vous avez peur qu’une chronique bibliographique ne dispense les éditeurs de vous donner des réclames payées. Je crois que vous vous trompez en cela, et une expérience de quatre années me permet de vous affirmer que les librairies font d’autant plus d’annonces dans un journal que ce journal parle plus souvent de leurs maisons. Je lis chaque jour vos annonces, et je vois que vous obtenez peu de chose ; je puis assurer que vous obtiendriez bien davantage si vous alliez dans les librairies, ayant en mains des numéros dans lesquels se trouverait le bulletin exact des publications. Il n’y a que les spéculateurs éhontés qui oseraient vous faire comprendre qu’ils peuvent se passer de vous, puisque le journal parle gratuitement de tous les volumes qui paraissent. Chaque fois qu’un journal bien posé est venu me trouver dans les conditions dont je vous parle, j'ai eu en quelque sorte la main forcée. Je suis persuadé que la maison Hachette sera beaucoup plus large avec vous, dès qu’une chronique bibliographique sera établie.
Je ne parle pas de l’intérêt des lecteurs. Il est évident que le public accueillera très volontiers un bulletin écrit d’une façon anecdotique et littéraire qui le tiendra au courant du mouvement journalier de la littérature. L’Evénement veut avoir toutes les primeurs : ma pensée est d’y parler de chaque livre avant toutes les autres critiques de la grande et de la petite presse.
Je ne sais pas trop encore comment pourraient être publiées mes chroniques bibliographiques : tous les jours ou tous les deux jours? Je vous prie de vouloir bien communiquer ma lettre à M. de Villemessant et de lui demander si mon idée lui sourit. Il ne s’agirait plus ensuite que de s’entendre sur le mode de publication. Puis-je faire un essai et l’envoyer au journal?
Pardonnez-moi tout le souci que je vous donne. Je crée vis-à-vis de vous une dette que je tâcherai de payer quelque jour. Je n’ai pu encore parler de votre propo-
sition à M. Templier, mais je ne quitterai pas la maison avant de vous obtenir une réponse.
Veuillez me croire votre tout dévoué et tout reconnaissant.
À JULES ET EDMOND DE GONCOURT
21 février 1866.
CHers MEssrEURSs,
Vous me rendriez un véritable service en me communiquant au plus tôt les épreuves de vos Tdées et Sensations. J’en détacherais un ou deux fragments que je publierais dans L’Evénement, avant qu'aucun autre extrait ne paraisse dans les journaux.
Il me faut venir avant tous les autres.
Si ce que je demande est possible, vous m’obligerez en le faisant.
Votre tout dévoué.
AUX MÊMES
Samedi, 14 avril 1866.
MESSIEURS
Je viens vous rappeler la promesse que vous m’avez faite de me communiquer Idées et Sensations, en épreuves, ou tout au moins de m'envoyer un fragment que je puisse PR dans mes ‘: Livres d’aujourd’hui et de demain ?
On me dit à NE Librairie Internationale que l’ouvrage se tire. Plus j’arriverai avant les autres, et plus je vous serai reconnaissant.
Veuillez songer à moi et me croire votre tout dévoué.