FRAGMENT
27 mat 1870.
.… J’y étudie les fortunes rapides nées du coup d’Etat, l’effroyable gâchis financier qui a suivi, les appétits lâchés dans les jouissances, les scandales mondains. Je crois tout naïvement à un succès, car je soigne l’œuvre avec amour, et je tâche de lui donner une exactitude extrême et un relief saisissant.
Le titre La Curée s’imposait, après La Fortune des Rougon ; le premier était la conséquence du second. Pourtant, j’ai hésité un moment à cause de la célèbre pièce de vers de Barbier.
A THÉODORE DURET
30 mai 1870.
Mon CHER DURET,
Je ne puis vous donner l’adresse du peintre dont vous me parlez *. Il se renferme beaucoup, il est dans une
(1) A propos de La Curée, qui devait paraître dans La Cloche, dont Ulbach était le directeur.
(2) C’est de Paul Cézanne qu'il est question.
période de tâtonnements, et, selon moi, il a raison de ne vouloir laisser pénétrer personne dans son atelier. Attendez qu’il se soit trouvé lui-même.
J’ai lu votre second article sur le Salon, qui est excellent. Vous êtes un peu doux. Dire du bien de ceux qu’eu aime, ce n’est point assez ; il faut dire du mal de ceux
qu’on haïit.
Votre bien dévoué.
À EDMOND DE GONCOURT
Paris, 23 juin 1870.
CHER MONSIEUR
J'arrive d’un court voyage, trop tard pour rendre les derniers devoirs à celui que vous avez perdu ‘. Je n’ai pu aller vous serrer la maïn, je suis désolé.
C’est une mort si prompte, si affreuse, que j’en reste depuis hier la tête vide. Je ne me console pas.
Votre ami.
AU MÊME
Paris, 27 juin 1870.
Je tiens encore à vous dire combien votre frère avait des amis inconnus et je serais allé vous le dire, de vive voix, si je n’avais la religion de la souffrance.
Il est mort, n’est-ce pas, beaucoup de l’indifférence du public, du silence qui accueillait ses œuvres les plus vécues. L'art l’a tué. Quand je lus Madame Gervaisais, je sentis bien qu'il y avait comme un râle de mourant dans cette histoire ardente et mystique; et quand je vis l’attitude étonnée et effrayée du public en face du livre,
(1) Jules de Goncourt était mort le 20 juin 1870, à trente-neuf ans. enterrement, au cimetière Montmartre, eut lieu le surlendemain.
je me dis que l’artiste en mourrait. Il était de ceux-là que la sottise frappe au cœur.
Eh bien! s’il s’en est allé découragé, doutant de lui, je voudrais pouvoir lui crier, maintenant, que sa mort a désespéré toute une foule de jeunes intelligences. Ah! j'aurais voulu que vous fussiez là, lorsque j’ai annoncé l’affreuse nouvelle à mes amis, à ceux qui ont mon âge, qui l’aimaient et l’admiraient de loin.
Vous avez toute la jeunesse, entendez-vous, tout l’art de demain, tous ceux qui vivent de la vie nerveuse du siècle. ‘* Jules de Goncourt est mort! ”” et j’ai vu des larmes monter aux yeux; j’ai mis, par ces paroles, beaucoup de tristesse autour de moi. Îl n’est pas mort tout entier, et vous, vous ne restez pas seul. Voilà ce que je tenais à vous écrire.
Je veux donner un dernier adieu à votre frère dans quelque journal, mais j'attends. Je désire ne pas me trouver mêlé à la foule des chroniqueurs ‘.
Votre ami.
AU MÊME
Paris, 15 juillet 1870.
CHer MonSsIEUR,
Je ne trouve votre lettre qu’aujourd’hui. Cette Librairie Internationale est un gouffre.
(1) Edmond de Goncourt répondit à ces deuximessages par une longue lettre datée de Bar-sur-Aube, juillet 1870, et dont nous extrayons le passage suivant :
‘e Si je n'avais pas été souffrant en arrivant dans ma famille, je vous aurais répondu plus tôt ; je vous aurais répété combien j'étais touché et reconnaissant de toutes les marques de sympathie courageuse que vous nous avez données ; je vous aurais dit combien vos deux lettres m’avaient été douces dans ma douleur ; je vous aurais demandé à échanger, selon le désir de mon frère arrêté par la maladie, la mort, nos relations lointaines, épistolaires en une amitié intime.
‘* J’ai sous les yeux votre lettre et, devant la demande que vous me faites de la cause de sa mort, je me laisse aller à causer avec vous, à répandre, dans votre cœur ami, toutes les interrogations que je me suis adressées, toutes les suppositions que j’ai jugées avec les
Ah! que je regrette de ne pas avoir lu ces pages avant de faire mon article. C’est un travail à refaire. D'ailleurs, quand paraîtra votre Gavarni, je compte reprendre la question.
Je suis atrocement occupé en ce moment. J’achève au jour le jour un roman que public Le Siècle *. J'irai vous voir, dès que je serai débarrassé et dès que je connaîtrai votre retour.
Votre bien dévoué.
AU MÊME 22 août 1870.
Que je suis désolé de ne m'être pas trouvé chez moi!
Cette affreuse guerre m’a fait tomber la plume des mains. Je suis comme une âme en peine. Je bats les rues.
Un petit voyage à Auteuil serait une promenade pour un pauvre diable de romancier sans ouvrage. Etes-vous là pour quelques jours? Dans ce cas, donnez-moi donc un rendez-vous. Je suis à votre disposition et je serais si heureux de vous serrer la main!
Un mot, n’est-ce pas?
Croyez-moi votre bien tendrement dévoué.
cruelles découvertes et les amères trouvailles du passé, sans pouvoir toutefois m'expliquer cette mort bien plus faite pour moi que pour lui; car moi je suis un mélancolique, un rêvasseur, tandis que lui était fait de gaîté, de vivacité d’esprit, de logique, d'’ironie.
‘‘ À mon sentiment, mon frère est mort du travail, et surtout de l’élaboration de la forme, de la ciselure de la phrase, du travail du style... ”” (Lettre reproduite dans Les Goncourt, par Alidor Delsant, Charpentier éd.).
(1) La Foriune des Rougon, premier épisode de la série des Rougon- Macquart, dont la publication devait être interrompue par la guerre de 1870.
Paris, 24 août 1870.
CHER MONSIEUR
J'accepte votre invitation avec joie. Ah! que je voudrais connaître un trou où l’on püt causer tranquillement! Je suis froissé dans tous mes nerfs par cet affreux tapage. Îl vaudrait mieux avoir un fusil au poing et en finir une bonne fois.
À samedi, et croyez-moi votre bien affectueux.
AU MÊME
Paris, T septembre 1870.
CHER MonsreuRr,
J'ai promis de vous écrire, si je quittais Paris. Ma femme est tellement effrayée que je me décide à l’éloigner. Je l’accompagne. Mais si je puis rentrer dans quelques jours, je reviendrai à mon poste *.
Quelle épouvantable chose que cette guerre!
Votre bien dévoué.
A MARIUS ROUX
Marseille, 19 septembre 1870.
Mon cHER Roux, .
Arnaud te remettra cette lettre et t’expliquera les raisons qui me font t’écrire.
(1) Quand la guerre de 1870 éclata, le romancier, précédemment exempté du service militaire comme fils de veuve, n’avait pas été admis dans la garde nationale à cause de sa myopie. L’investissement de la capitale l’empêcha de revenir à Paris, et il dut mener
En deux mots, veux-tu que nous fassions un petit journal à Marseille, pendant notre villégiature forcée. Cela occupera utilement notre temps. Sans toi, je n’ose tenter l’aventure. Avec toi, je crois le succès possible. Nous avons ici les hommes et les choses pour nous. Donne-moi une réponse immédiate. Tu ferais même bien, si ma proposition te souriait, de venir demain à Marseille avec Arnaud. L'affaire doit être enlevée.
Dis-toi tout ce que je ne te dis pas, et de toutes façons donne-moi ure réponse. Nous réglerions les détails ensemble.
Mes compliments à ta famille.
Ton dévoué.
À PAUL ALEXIS
Marseille, 21 septembre 1870.
Mon CHER ÂLEXIS,
Je lance cette lettre à tout hasard.
Nous fondons Roux et moi, un petit journal à Marseille‘ . Je songe à vous pour nous envover une correspondance de Paris et voici ce que nous vous demandons : tous les jours, que les lettres passent ou ne passent pas, sans vous inquiéter de rien, envoyez-nous en dix ou vingt lignes les événements importants, un simple résumé.
dans le midi une vie aventureuse. Il fonda à Marseille, avec Marius Roux, un journal, La Marseillaise qui n’eût que quelques semaines d’existence. Après quoi, il rejoignit Bordeaux, où il exerça les fonctions de secrétaire particulier de Glais-Bizoin, membre du Gouvernement de la Défense Nationale. Il fat même nommé sur le papier sous-préfet de Castelsarrazin. C’est seulement après l’armistice qu’il regagna Paris dans le train officiel qui ramenait le Gouvernement.
(1) La Marseillaise, journal à cinq centimes.
L’important est que nous sachions ce qui se passe journellement. Les lettres viendront ou ne viendront pas, cela nous regarde. N’affranchissez pas pour vous éviter les frais. Le journal réussira, et nous compterons avec vous plus tard.
C’est entendu, n’est-ce pas? Nous comptons: absolument sur vous.
A MARIUS ROUX
Bordeaux, 12 décembre 1870.
Mon cer Roux,
Je te prie d’ailer trouver Cabroi de ma part. Tu entreras avec mon laissez-passer que je t’envoie. Va à la préfecture le matin, vers dix heures, le jour même où tu recevras cette lettre, c’est-à-dire jeudi ; si tu ne le trouves pas le matin, retourne frapper à sa porte l’aprèsmidi. ii me faut une réponse décisive, et comme je crains qu’il ne me l’envoie pas, je te prie d’aller la chercher
Ma femme te lira ma lettre et te mettra au courant de la situation. J’ai envoyé ma dépêche à Cabrol et de plus je lui envoie une lettre par le courrier qui te portera celle-ci. Dans cette lettre je lui raconte mes premières démarches, je lui dis qu’on ne demande pas mieux 1e1 que de me nommer à Aix, * et je termine en ces termes :
‘ [l y a trois cas : ou révoquer M. Martin, ou attendre une compensation pour lui, ce qui sera sans doute trop long, ou ne plus songer à l’affaire. C’est sur un de ces trois cas que je vous prie de me fixer. J’attends votre réponse pour rester ou pour repartir. Îl faut que samedi, au plus tard, je sois à Marseille ”?.
Maintenant, tu comprends ma tactique. Il recevra ma lettre jeudi matin. En y allant, tu lui diras : ‘* Vous avez dû recevoir ce metin une lettre de Zola ?”, ce qui le
(1) Zola avait posé sa candidature à la sous-préfecture d’Aïx-en- Provence.
forcera à me lire et à me répondre. D'ailleurs, il s’abandonnera beaucoup plus dans une conversation avec toi. Après lui avoir dit que nous sommes deux amis dévoués et l’avoir rassuré sur l’indiscrétion que j’ai commise en te parlant de l'affaire Martin, tu lui diras carrément : ‘* Maintenant que Zola est à Bordeaux, il ne peut pas en revenir sans sa nomination. Là-bas, on désire lui être agréable, on compte sur lui ; si, d’autre part, M. Gent veut réellement congédier M. Martin et que Zola soit son homme, je ne vois pas pourquoi l’affaire ne se terminerait pas en deux heures. Que M. Gent profite de l’occasion. Il faut tourner l’obstacle ”’. Enfin, fais-le causer le plus possible et vois la tournure de l’affaire. Aix est le seul endroit propre disponible, — quand Martin n’y sera plus, il est vrai.
Puis, quand tu auras vidé Cabrol, tu m’écriras immédiatement. J’atiends ta lettre pour repartir. Je veux savoir ce qu'il en est. Si je n’ai rien à espérer d’immédiat, envoie-moi un télégramme par la voie Marseillaise, télégramme ainsi conçu : ‘‘ Gambetta est-il à Bordeaux? ?” — Si, au contraire, l’incident Martin est arrangé et que je puis emporter ma nomination, télégraphie-moi : ‘* On parle d’une victoire. Prendre renseignements ?”. — EÉcris-moi quand même. Je ne pourrais sans doute pas rester à Bordeaux plus tard que dimanche.
Je compte sur toi, n’est-ce pas? Et quant à l’imprévu, je m’en remets à ton habileté.
Je suis égoïste, je ne parle que de moi. La vérité est que je n’ai encore que des renseignements incomplets. Tout paraît plein. Les emplois ici sont introuvables, paraît-il. On m’a dégoûté de l’Algérie. Il y a des places dans les intendances et à la suite des armées. Il faudrait, je crois, pouvoir vivre ici un mois, en contact continuel avec les ministères. On finirait par se caser. Demain, je parlerai de toi à Ranc. Par lui, j’aurai des renseignements plus précis. Tu peux toujours compter que je te porterai des nouvelles exactes.
Et la pauvre Marseillaise? Je l’ai entendu crier à Agen, sur la voie, par une pluie battante. J’ai cru que c'était un convoi qui passait.
Ton dévoué.
Il faudrait mettre Cabrol au pied du mur en lui disant :
‘< Eh bien, entrez dans le cabinet de M. Gent, dites-lui que M. Zola est à Bordeaux ; et que M. Mazure le verrait avec plaisir à Aix ; puis donnez-moi sa réponse ”
Ne pas oublier aussi de faire sentir à Cabrol que je ne suis venu ici que sur son conseil, et qu’il est ainsi engagé à m'obtenir un résultat. Il serait ridicule qu’il m'’ait envoyé promener à Bordeaux, pour voir la ville.
AU MÊME
Bordeaux, 22 décembre 1870.
Mon cHEr Roux,
Ma femme a dû te dire que je restais ici et que je l’appelais. J’ai accepté d’être secrétaire de Glais-Bizoin. C’est une situation qui va me permettre d'étudier les gens d'ici et de tirer d’eux ce qui me plaira le mieux, — à moins que cette place de secrétaire ne me convienne complètement. |
Comme je le disais à ma femme, Marseille est brûlé. Il était temps de se dépayser, si l’on ne voulait jouer un rôle embarrassant. J'aurais pris ici n'importe quoi plutôt que de vider les lieux.
Je ne sais encore quel coup de main je vais pouvoir te donner. C’est bien le diable si nous ne trouvons pas quelque chose pour toi. Maintenant qu'il s’agit de parler carrément, je n’ose te conseiller de me rejoindre. Tu m'as dit toi-même qu’on ne donnait pas de ces conseils-là. — Ecris-moi, n'est-ce pas, pour me dire ce que tu comptes faire.
Je ne me suis pas gêné, j’ai conseillé carrément à ma femme de te parler d’un emprunt. Elle me rassure, elle me dit que Chappuis va nous payer, et que tu veux bien me prêter ta quinzaine. Je te remercie mille fois. Tu es un peu mon banquier. Je suis vivement touché de ta façon d’agir dans ces questions délicates.
“Si tu venais et Ang tu voulusses que je te préparasse un logement. tu n'aurais qu ’à m'écrire un mot.
sb:
Ici, au Café de Bordeaux et sur le trottoir de la Comédie, on se croirait sur le boulevard des Italiens. J’ai reconnu là un tas de petits confrères. Je crois qu’il est très bon de se montrer. Avec un peu d’habileté, nous allons faire une rentrée triomphale.
Il fait un froid de loup, et je n’ai pas de feu. C’est pourquoi je me hâte de te serrer la main.
Ton bien dévoué.
AU MÊME
Bordeaux, 25 décembre 1870.
Mon cer Roux,
Je t’écris deux mots à la hâte pour ne pas te laisser sans lettre. ù
Tu as parfaitement raison, tu ne peux venir ici sans une demi-certitude. Dès que je vais être installé, je vais fureter pour toi. Si je t’ai bien compris, tu préférerais une place ignorée, avec appointements convenables. On doit trouver cela. Je vais en parler à Glais-Bizoin. D'ailleurs, je te tiendrai au courant de mes démarches. Ces jours-ci, il fait tellement froid, que je n’ai pas le courage de faire un pas. Quand je vais être dégelé, je courrai tous les ministères pour ton compte et pour le mien. Je veux tout savoir.
L'affaire de Quimperlé n’est pas faisable. On veut un homme du pays. Si on me l’a offerte, je le comprends maintenant, c’est parce qu’on savait que je refuserais.
Je commence à devenir très roublard. Je m'aperçois que j’ai bien fait d’accepter cette place de secrétaire qui va me mettre dans les secrets de la comédie. J’en ai déjà vu d’assez jolis dans la correspondance.
Mon avis est que tu ne peux rester là-bas, et que je dois te trouver quelque chose ici. Je tâcherai que ça ne traîne pas.
Merci de tes bons soins pour ma femme et pour ma mère. Je ne sais encore si je vais les voir ce soir. Je t’avoue que je commence à m’ennuyer diablement.
Laisse Arnaud tranquille. Ne cache si mon départ, ni
ma nouvelle situation. Je ne veux pas avoir l'air d’avoir fui, après l’insuccès de La Marseillaise.
Mes compliments et une bonne poignée de main.
Je ne suis pas allé réclamer ton parapluie parce que je compte que tu viendras le réclamer toi-même. Veux-tu que je le cherche et te l’envoie?
AU MÊME
Bordeaux, 27 décembre 1870.
Mon cer Roux,
Ma femme et ma mère ne sont arrivées que la nuit dernière. Elles ont dû passer toute une journée et une nuit à Frontignan, arrêtées dans les neiges. Le voyage a été des plus rudes, et je suis bien heureux de les voir enfin auprès de moi.
Malheureusement, il y a une ombre au tableau. Je ne compte toucher ici de l’argent que vers le huit, et ma femme est arrivée presque à sec. Elle me dit que tu comptes absolument sur Chappuis. Je t’en prie, presse la rentrée, et envoie-moi immédiatement ce que tu auras pu arracher. La question est très grave. Je compte sur ton amitié. Sois inexorable.
Nous sommes encore dans toute la fièvre de l’installation. Il fait un froid de gueux. Enfin, je suis parvenu à trouver un trou où nous ne serons pas trop mal, nous et le chien.
J’en suis toujours à étudier le terrain. Tu devrais bien avoir une ambition, un désir plutôt, qui eût quelque précision. Je puis frapper pour toi à toutes les portes. Mets-moi donc un peu à contribution, en me disant : ‘6 Va ici et va là”. Moi, de mon côté, ces jours-ci, je compte t’écrire une longue lettre où je te donnerai toutes mes observations. Selon moi, Bordeaux, à cette heure, doit être pour nous le chemin de Paris. Il est bon que tu viennes.
Si tu te décides à me répondre, je te conseille de des-
endre chez moi. Les hôtels sont inabordables. Pour
quelques jours, tu pourrais coucher dans la salle à manger. Il y a d’ailleurs un logement à louer dans notre maison. Je me mets à ta disposition entière.
Merci de ce que tu as fait pour ma femme et ma mère. Et songe à Chappuis. J’atiends la réponse monnayée avec impatience. Pourvu que les neiges n’interceptent pas les courriers.
Une vigoureuse poignée de main. Ma mère et ma femme me prient de te serrer une seconde fois la main.
Ton bien dévoué.
A ANTONY VALABRÈGUE Bordeaux, 29 décembre 1870.
MoN CHER VALABRÈGUE,
Je ne vous ai pas répondu plus tôt et cela pour une bonne raison : j’étais à Bordeaux, et c’est ma femme qui m’apporte votre lettre en venant me rejoindre.
J’ai compris que La Marseillaise ne pouvait aller loin, faute de matériel et d’un personnel suffisants, et j’ai jeté l’affaire à la mer. Je savais depuis longtemps que ma place était ici. Pour mieux étudier la situation j’ai accepté auprès de Glais-Bizoin la place de secrétaire particulier. L’on me promet une préfecture pour le prochain mouvement préfectoral. Je verrai alors ce que j’aurai à faire.
Pour l'instant, je suis dans une situation tout à fait bonne. Tout marche à souhait. Ma campagne en province sera excellente.
Vous avez raison. Si Aix vous ennuie, vous pourriez trouver à Bordeaux un Paris transitoire. Vous voyez que je vous ai devancé.
Donnez-moi de vos nouvelles, vous me ferez grand plaisir, et si vous venez jamais, je vous invite à déjetess
Votre bien dévoué.
ya
A MARIUS ROUX
Bordeaux, 2 janvier 1871.
Mon cer Roux,
Je ne reçois ta lettre que ce matin. Elle a mis trois jours à me parvenir. Je ne crois pas que tu tires un sou de Chappuis. Il aurait peut-être fallu insister le lendemain de la mort de La Marseillaise. Je t'envoie le traité. Fais ce que tu voudras. Tu es plus à même de savoir quel parti il faut prendre en de telles circonstances.
Je suis très ennuyé de cet incident. Ici je ne toucherai que vers le huit, et ce sera très dur d’attendre jusque-là.
D’après ce que tu me dis, au sujet de tes conversations avec Arnaud, ce ne serait plus qu’un compte à régler entre nous deux. J’écrirai à Arnaud pour avoir un compte écrit. Je ne me rappelle plus moi-même exactement ce que j’ai touché. De ton côté, dis-moi ce que tu as reçu. Je tiens beaucoup à savoir où nous en sommes. Il sera aisé de savoir ensuite quelle somme j’ai reçue en plus, et quelle somme je te dois. Tâche, s’il est encore possible, d’avoir quelque chose pour Marion. — J'ai une autre inquiétude, les abonnés de La Marseillaise ont-ils été remboursés ? Cela va nous tomber sur le dos. On pourrait les dédommager en leur servant Le Peuple.
Retourne-moi les trois lettres qui ont dû arriver après le départ de ma femme. Ma mère a oublié dans sa chambre un mouchoir jaune. Mets-le de côté, si on te le rend.
J'attends toujours pour savoir si je dois faire une démarche pour toi. Ma femme me dit que tu comptais aller t’enfermer à Beaurecueil. Cela me paraît peu pratique. Donne-moi ton adresse si tu quittes Marseille. Je ne resterai sans doute pas longtemps à Bordeaux. Je guigne une place plus militante. J'attends le résultat Chappuis, et je t’écrirai plus longuement.
Mes compliments et une bonne poignée de main pour toi.
A ANTONY VALABRÈGUE
Bordeaux, 7 janvier 1871.