‹ CorrespondanceChapitre 38 sur 43 · MON CHER VALABRÈGUE · texte numérisé non relu

MON CHER VALABRÈGUE

Si vous vous ennuyez, venez. Voilà tout ce que je puis vous dire pour le moment. Quand vous serez ici, vous verrez. Il est impossible à distance de placer quelqu’un.

Roux vous a effrayé à tort. La vie est ici comme partout, cher et bon marché. On ne vous empoisonnera pas plus qu’à Paris. Vous trouverez une chambre à trente francs et le reste à l’avenant.

Donc hâtez-vous et agissez. Donnez-moi toujours de vos nouvelles.

On m'en apprend une belle. On a failli, me dit-on, me rechercher à Aix comme réfractaire. Cela est monumental. Il faut qu’on soit bien bête et bien méchant à Aiïx. Dites donc cela à vos amis. Il ne faudrait pas qu’on nous dégoûtât trop du peuple. Je me suis battu pour lui dans les journaux de Paris ; mais si jamais j’ai un peu de pouvoir, je vous déclare que je musèlerai les envieux et les lâches.

Votre bien dévoué.

À PAUL ALEXIS

Bordeaux, 4 février 1871.

Mon CHER ALEXIS,

Je vous écris au hasard, à deux adresses, rue Lemercier et rue Cardinal-Lemoine, ignorant si vous n’avez pas changé de logis. Si une de mes lettres vous parvient, donnez-moi de vos nouvelles, courrier par courrier. Comment allez-vous, comment avez-vous supporté le siège? J'ai su par votre père que vous étiez caporal dans l’armée nationale sédentaire.

Moi, voici mon histoire en deux mots : nous avons fondé à Marseille, avec Roux, un journal qui a vécu deux mois ; les levées d'hommes nous ont pris tous nos ouvriers, tout notre personnel et il a bien fallu cesser de paraître. Puis, au commencement de décembre, j’ai été appelé auprès de la délégation du gouvernement à titre de secrétaire particulier de Glais-Bizoin. J’occupe encore cet emploi et j'ignore ce qu’on fera de moi.

Ma femme et ma mère sont à Bordeaux avec moi, ainsi que Roux et Valabrègue. Savez-vous que Valabrègue est conseiller municipal à Aix? Je vous conterai cette histoire un de ces jours. Elle est drôle.

Par grâce, donnez-moi des nouvelles de vous, de nos amis, de ma maison. Passez rue de La Condamine, et voyez si tout est resté en place.

Vous voilà homme maintenant. Le siège et ses souffrances vous ont fait citoyen de Paris. Vous n’êtes plus Aixois, et quand nous nous reverrons. je vous serrerai la main comme à un compatriote. Je voudrais savoir si vous avez travaillé ; maïs j’espère que vous avez pris des notes et que vous utiliserez la paix pour faire votre œuvre.

Quand serons-nous réunis, je l’ignore. Il est possible, même si les choses tournent bien, que je reste quelque temps encore en province. Mais alors nous pourrons nous PRIE écrire.

Vous savez que vous ne devez pas cacheter votre réponse. Vous avez le bonjour de Valabrègue et de Roux. Je vous serre affectueusement la main.

Votre dévoué.

A PHILIPPE SOLARI Bordeaux, 12 février 1871.

MoN PAUVRE VIEUX PHILIPPE,

Je puis enfin te donner de mes nouvelles, et te demander comment toi et ta famille avez supporté le siège.

En deux mots, voici mon histoire. Je suis allé fonder un journal à Marseille avec Roux ; puis j’ai été appelé auprès de la délégation du gouvernement, à titre de secrétaire de Glais-Bizoin. Maintenant que le Gouvernement de la Défense Nationale a résigné ses pouvoirs, me voilà rendu à la vie privée. Je vais attendre les événements à Bordeaux et rentrer à Paris le plus tôt possible.

Et toi, comment vas-tu? Et ta femme, et ta fille? Réponds-moi courrier par courrier pour me rassurer sur votre santé. Dis-moi ce que tu as fait. Les temps sont bien mauvais pour les arts. Mais il faut espérer que tout cela va finir. Donne-moi aussi des nouvelles des personnes que je puis connaître. |

Paul’ est dans le midi. Roux et Valabrègue sont ici à Bordeaux avec moi. — Bazille ? a été tué. Guillemet et Monet sont, je crois, en Angleterre.

Ma femme et ma mère, qui se portent bien, me prient de te présenter leurs amitiés ainsi qu’à ta femme. Embrasse ta petite fille pour elles.

À bientôt, je l’espère. J’ai grande hâte d’aller reprendre mes occupations habituelles. Ne sois pas paresseux. Réponds-moi longuement et tout de suite.

Ton bien dévoué.

Tu sais que ta réponse ne doit pas être cachetée.

(1) Paul Cézanne.

(2) Il s’agit du peintre Bazille, tué à la bataille de Coulmiers.

A PAUL ALEXIS

Bordeaux, 17 février 1871.

MoN CHER ALEXIS,

Manet m'avait écrit que ma maison avait été réquisitionnée, et j'attendais d’avoir votre véritable adresse pour vous demander des détails précis.

Ayez l’obligeance, dès que vous recevrez cette lettre, d’aller chez moi et de me dire dans quel état sont les choses. Je vous pose quelques questions. Le jardin a-t-il été dévasté? Quelles sont les pièces livrées aux occupants? Mon cabinet a-t-il été pris? Les meubles ont-ils été pris ou les a-t-on montés en haut, ce qu’on n’aurait pu faire que par les fenêtres? Si les meubles sont restés en bas, sont-ils en bon état? A-t-on respecté mes papiers dans mon bureau, dans mon cartonnier et dans mon secrétaire? N’a-t-on pas cassé la vaisselle? N’a-t-on rien pillé ou emporté? Voilà bien des questions, mon cher ami, mais vous comprenez combien elles m'’intéressent, et je n’ai que vous à Paris, en ce moment, qui puissiez y répondre. Vous m’excuserez donc pour la commission ennuyeuse que je vous donne.

J'espère, d’ailleurs, que l’occupation de mon logis s’est faite selon la loi, avec l’assistance d’un commissaire. J’espère aussi que les scellés ont été posés et qu’un inventaire a été dressé. Dans le cas contraire, je suis bien disposé à en rendre responsable qui de droit. Ma situation est particulière ; à titre de fonctionnaire, comme secréraire de Glais-Bizoin, j’avais droit à ce que mon domicile fût respecté. Veuillez dire cela au concierge, au propriétaire, au maire, à tous ceux que vous verrez.

En somme, je demande que ma maison soit évacuée le plus tôt possible. Je puis, selon les événements, rentrer à Paris d’un jour à l’autre, et il faudra que je fasse purifier les lieux avant de les habiter. N'est-ce pas? Je compte sur vous pour me dire si je puis rentrer chez moi, sans être obligé de marcher dans les débris de mes meubles et de mes casseroles. Dans quel état doit être mon pauvre

cabinet, où j’ai commencé avec tant de ferveur mes Rougon-Macquart!

Je suis égoïste, je ne vous parle que de moi. Je n’ai pas vu votre père, mais Roux l’a vu et l’a trouvé très tendre pour vous. D’autre part, vous devez savoir que le Gouvernement de la Défense Nationale a résigné ses pouvoirs. Je suis redevenu simple journaliste. Glais- Bizoin n’est plus ici. Impossible de vous envoyer un permis de circulation. D'ailleurs, les Compagnies n’en délivrent pas. Patientez, nous serons bientôt réunis, car je ne pense pas que l’Assemblée Nationale siège longtemps

J’envoie des correspondances à La Cloche. Dites-moi si elles passent. Allez même voir Ulbach de ma part et répétez-moi ce qu'il vous aura dit. Priez-le de me faire servir le journal à Bordeaux, s’il est possible.

Je n’ai reçu aucune de vos lettres. Je vous conterai ce que j’ai vu en province. J’ai aussi plus d’un roman dans la tête. Ce repos de cinq mois, j’entends ce repos littéraire, m'a fait du bien. Quant à vous, mürissez votre sujet et hâtez-vous. Je sens une renaissance. Nous sommes les hommes de demain, notre jour arrive.

Roux et Valabrègue sont toujours ici. Je leur donnerai de vos nouvelles.

J'attends votre réponse avec impatience. J'aurais offert ma maison de grand cœur, mais il me déplairait qu’on eût abusé par trop de l’hospitalité. N'est-ce pas? Envoyez-moi un récit exact des faits et de l’état des choses. Je vous donne tout pouvoir. Montrez cette lettre, s’il le faut.

Ma mère et ma femme vous remercient de vos bons soins et vous envoient leurs amitiés.

À bientôt, mon cher Alexis, je vous serre vigoureusement la main.

Votre bien dévoué.

J’oublais, François Favre, maire des Batignolles, me connaît. Nous nous sommes rencontrés chez Hachette.

AU MÊME

Bordeaux, 2 mars 1871.

Page 1