MON CHER PAUL
Je ne veux pas vous faire attendre les conseils que vous me demandez, et je vous écris à la hâte pour vous donner cette consultation littéraire dont vous pouviez fort bien vous passer.
Je ne vous blâme pas d’agrandir votre sujet. Il était presque impossible de faire tenir dans une nouvelle l’histoire des deux sièges. Faites donc un livre, mais pour l’amour de Dieu, faites-le! Vous savez que je n’ai foi que dans le travail et dans la production. Peu importent ces produits, surtout dans les commencements.
Maintenant, votre sujet est excellent. Je le vois très bien. Si vous m’en croyez, vous ferez un roman d’espèce particulière, un roman tournant à l’épopée. Vous avez la corde lyrique. Ajoutez à vos deux hommes une femme ou deux. Ces femmes vous rendront le grand service d’échapper à la monotonie. Quant au caractère du livre, vous l’avez défini en comparant vos deux héros à Don Quichotte et à Sancho Pança. Vous devez, en effet, promener deux tempéraments dans les aventures tragiques auxquelles vous avez assisté, et ne pas rire comme Cervantès, mais faire l’histoire physiologique de la folie humaine traversant toutes les douleurs et toutes les épouvantes pour aboutir à l’effondrement d’une ville.
Vous allez vous trouver affranchi du coup du cadre ordinaire du roman. C’est une excellente chose. Rappelezvous Salammbô, et mettez encore moins d’intrigues que dans Salammb6. Faites une série de tableaux que vous unirez à l’aide de vos deux personnages. Je ne fais là que vous fortifier dans votre plan, car j’ai cru comprendre que teile était là votre intention.
Mais vous n’aurez pas fini un tel travail dans trois mois, je vous le dis franchement. Vous allez avec une
lenteur qu’il ne faut pas presser. Travaillez à votre aise, mais sans perdre une minute. Vous serez étonné du résultat. Ce qu’il vous faut, c’est croire en vous, et vous arriverez à un travail quotidien. Le jour où vous ne travaillerez pas, vous recommencerez à désespérer. Et je profite de l’occasion pour vous louer de vos défaillances. Il n’y a que les imbéciles qui ne doutent pas d’eux. Je vous l’ai dit souvent et je vous le répète : depuis dix ans que des apprentis littéraires m'’arrivent d’Aix, vous êtes le seul que j’ai accueilli sans phrases menteuses. Je crois absolument à votre avenir. L’homme seul, s’il n’était pas raisonnable, tuerait en vous l’artiste. Si vous travaillez franchement, si vous allez la tête haute devant vous, vous trouverez dans votre métier, s1 décrié, beaucoup d’honneur et beaucoup d’argent.
Puisque vous avez une thébaïde, restez-y quelques semaines et prenez-y des habitudes régulières de travail. C’est une simple gymnastique. Travaillez pour travailler, sans trop rêver du résultat. C’est l’impatience du but qui perd notre génération fiévreuse. On s’use soi-même à trop se relire et trop se rêver. Je voudrais voir votre livre pousser comme l’herbe, comme les coquelicots que vous voyez de votre fenêtre. Les coquelicots ne savent pas qu’ils poussent et qu'ils fleuriront un jour. Tout cela est pour vous dire de ne pas vous casser la tête sur l’époque probable où vous terminerez votre roman.
Vous avez quitté Paris au moment où le journalisme allait vous offrir de grandes ressources. C’est sans doute partie remise. Si vous faites quelque article, envoyez-le moi, je le porterai à La Cloche ou ailleurs. Mais ce serait un effort perdu et je vous conseille de travailler plutôt à votre César Panañfieu.
Nous vous serrons la main, mon cher Paul, en vous souhaitant un bon repos dans votre thébaïde.
Votre bien dévoué.