MON CHER ALEXIS
Je vous remercie de nouveau de vos bons soins pour mes intérêts. Je savais, par une lettre de mon propriétaire, que mon logis était évacué, et je suis heureux d’apprendre par vous qu'il n’y a chez moi aucun dégât appréciable.
Je vous envoie un bon de cinq francs pour que vous puissiez faire tailler mes rosiers, mes arbres, et ma vigne. Je vous recommande tout particulièrement mes rosiers, ceux qui sont dans la première corbeille. Qu’on ne touche pas à la terre, elle renferme des navets de pivoines et de dalhias qui seraient massacrés.
Je compte sur vous, n’est-ce pas? Mettez immédiatement le jardinier à l’œuvre, car la végétation commence et les pousses vertes crèvent déjà ici les bourgeons. ii est vrai que nous sommes dans le midi.
Je ne remonterai à Paris qu’avec l’Assemblée Nationale. J’espère qu’on trouvera vite les cinq milliards pour congédier ces maudits Prussiens. J’ai une grande hâte de revoir mes Batignolles, mais je suis cloué à Bordeaux par mes devoirs de journaliste.
Vous auriez grand tort d’aller à Aïx en ce moment. Je vous avoue que je ne vois pas ce voyage sans une certaine inquiétude pour vous. La Provence est terrible. Je viens de l’étudier, à ma grande horreur. Et surtout n'oubliez pas que le siège vous a fait citoyen de Paris.
À bientôt, mon cher Alexis. Si les affaires marchent bien, j’espère vous serrer la main dans quinze jours. Songez à mon jardin, et comptez sur nos remercîments à tous trois.
Vous avez le bonjour de ma mère et de ma femme
Votre bien dévoué.
Valabrègue est toujours ici. Il a dit un adieu momen-
tané à la poésie. Il rêve un volume de nouvelles. Il a déjà écrit cinq contes qui seront les bases de son volume,
Je n’ai pas de nouvelles de Cézanne, il doit être dans quelque coin de la campagne d’Aix.
Et dites-vous que notre règne arrive. La paix est faite. Nous sommes les écrivains de demain.
Répondez-moi, n’est-ce pas? et dites-moi ce que vous faites. Vos lettres me font un grand plaisir.
Paris, 30 juin 1871.
Mon CHER ALEXxIS !,
Je ne vous ai pas répondu sur-le-champ pour vous donner le temps de vous installer. Maintenant que vous avez dû faire votre trou dans la vie molle de la province, je me décide à vous écrire et à vous charger d’une commission.
Ce que vous me racontez sur la fuite de Cézanne à Lyon est un conte à dormir debout. Notre ami a tout simplement voulu dépister le sieur Giraud. Il s’est caché à Marseille ou dans le creux de quelque vallon. Et il s’agit de me le retrouver au plus tôt, car je suis inquiet.
Îmaginez-vous que je lui ai écrit Fr lendemain de votre iépart. Ma lettre, adressée à l’Estaque, doit être perdue, ce qui n’est pas une grande perte ; mais j’ai peur que par une suite imprévue de circonstances, elle ne soit envoyée à Aix où elle tomberait entre les mains du père, Or, elle contient certains détails compromettants pour le fils. Vous suivez le raisonnement, n’est-ce pas? Je voudrais retrouver Paul pour lui faire réclamer cette lettre.
Donc, je compte sur vous pour la commission suivante. Un de ces matins, vous irez au Jas de Boufflan où vous aurez l’air de venir chercher des nouvelles de Cézanne. Vous vous arrangerez de façon à parler un instant à la mère en particulier et vous lui demanderez l’adresse exacte de son fils pour moi. Si vous ne pouviez mener à bien cette intrigue diplomatique, vous iriez demander Achille Emperaire, 2, rue Baulezan, et vous lui diriez que j’ai besoin de savoir où loge Cézanne. La démarche
(1) Paul Alexis était alors à Aix.
auprès de la mère est plus sûre, car il est possible qu’Emperaire se trouve dans la même ignorance que nous.
Voilà ma commission, et maintenant, laissez-moi vous demander de vos nouvelles. Vous m’avez écrit de l’Éstaque une lettre d’effusion qui m’a prouvé seulement
e votre cœur n’était pas mort pour le ciel bleu et la bouïllabaisse. Mais vous devez avoir autre chose à me dire aujourd’hui. Travaillez-vous? C’est l’éternelle question que je vous adresserai. Si vous reveniez les mains vides, vous seriez un grand misérable. Et quelle est votre vie? Comment oubliez-vous Ià-bas, dans les solitudes de l’Arc, les misères du siège et de la Commune? J’ai peur que vous ne dormiez beaucoup. Songez-y, Valabrègue vous regarde.
Je suis pressé. Je vais à la hâte vous donner quelques nouvelles.
Nous avons la certitude que le malheureux Abel a été tué dans l’île Saint-Louis. N’en parlez pas là-bas. Je ne sais comment Valabrègue compte annoncer cette nouvelle à sa famille.
Roux est revenu. Il a vécu grassement à Aix. J’ai également revu Solari que j’ai retrouvé rue Chevreuse n°5. Le brave garçon a beaucoup souffert sous la Commune, il avait une barricade devant sa porte, et sa femme a manqué d’être tuée.
Quant à moi, mon cher ami, j attends que cette maudite période électorale soit el On ne s’entend plus écrire à Paris. Ce ne sont que proclamations. Je vais sans doute, après les élections, faire de grands articles : les comptes rendus de Î’Assemblée Nationale m'’assomment de plus en plus. Je songe aussi à La Curée que deux journaux me demandent et à laquelle je me consacrerai entièrement dès qu'il y aura un coin bleu dans le ciel politique.
On imprime La Fortune des Rougon. Je vais recevoir les premières épreuves ces jours-ci.
Vous avez le bonjour de ma mère et de ma femme. On vous rappelle la boîte de dattes. Ecrivez-donc sur le mur de votre chambre, en face de votre lit, ces deux mots fatidiques : Quinze Septembre.
Je vous serre la main.
AU MÊME
Paris, 4 juillet 1871.