A BAPTISTIN BAILLE
Paris, 14 février 1860.
Mon CHER Ami,
Et d’abord quelques mots sur ta réponse à mes idées sur L’ Amour.
Tu t’écries dans un beau mouvement : ‘‘ Arrière les
ensées charnelles ! *” Prends garde : ne va pas jouer le P £ ; personnage d’Armande dans Les Femmes savantes :
Ne concevez-vous point ce que, dès qu’on l’entend, Un tel mot à l'esprit offre de dégoûtant, De quelle étrange image on est par lui blessée,
Sur quelle sale vue il traîne la pensée?
Elle ne veut pas entendre parler de mariage ; la chair est une chose immonde, l'esprit seul peut lui plaire ; elle est parfaitement ridicule. Dans un sentiment tel que l’amour, où l’âme et le corps sont si intimement liés, on ne peut, sous peine de sottise, écarter ni l’un ni l’autre. Qui écarte l’âme est une brute, qui écarte le corps est un exalté, un poëte que le caillou du chemin attend. Ceci étant posé, voyons si la société est bien comme tu me la dépeins. Je t’avouerai qu’au premier coup d’æil, elle parait telle ; mais ce que tu n’as pas voulu comprendre et ce que pourtant je tendais à te démontrer, c’est qu’au fond du cœur de chacun tu trouveras l’amour ; c’est que même le plus dépravé a son air d’aimer véritablement. En un mot, la plante a perdu ses feuilles les plus vertes, ses rameaux les plus robustes ; tout ce qui était hors du sol, visible à l’œil, est mort, mais la racine est encore puissante et tôt ou tard on verra de nouvelles tiges s'élever, vigoureuse végétation. Oui, ce n’est que la surface qui est ainsi impure ; oui, les germes de l’amour sont et seront toujours dans le cœur de l’homme. Que demandes-tu de plus? pourquoi pleurer et désespérer? Si le médecin que l’on appelle auprès d’un malade se mettait à sangloter, le guérirait-il? Qu'il gémisse, s’il le trouve mort ; mais, s’il remarque en lui une étincelle de vie, qu’il garde son sang-froid et agisse au plus vite. Eh bien! l’amour chez l’homme est malade et non pas mort ; chaque homme doit être pour soi un véritable médecin, et même pour les autres, s’il en a la volonté et le courage. Et sache bien que ce rôle le consolera ; voyant la maladie de près, on ne la grandit plus, ayant trouvé un remède, on pense à la guérison et l’on se console. Mais pour Dieu! n’allez pas crier sur les toits que tout est perdu, que le monde n’est plus qu’un
CORRESPONDANCE is
bourbier, où restent tous les jeunes cœurs. Pour ta propre tranquillité, jé te conseille d’examiner, sans parti pris, l’état présent et ce que pourra être l’avenir. Notre siècle n’est pas plus mauvais qu’un autre, ce qui prouve qu’il n’y en a pas eu de bon et que le futur nous en garde sans doute. Maïs revenons : puisque j’ai parlé de maladie, il faut bien que je précise et que je parle de remède. La maladie, à mon avis, dépend surtout de ceci : les jeunes gens mènent une vie polygamique. Je disais tantôt que, dans l’amour, le corps et l’âme sont intimiment liés, le véritable amour ne peut exister sans ce mélange. C’est en vain que tu veux aimer avec l’esprit, il viendra un moment où tu aimeras avec le corps, et cela est juste, naturel. Or, la vie polygamique exclut entièrement l’amour avec l’âme, par conséquent l’amour. On ne possède pas une âme comme on possède un corps : la prostituée te vend son corps et non pas son âme, la jeune fille qui te cède le second jour ne peut t’aimer avec l’âme. Il faudrait pour cela qu’elle te connût depuis longtemps, qu’elle ait été frappée par une de tes bonnes qualités, et dès ce jour, je t’en réponds, elle t’aimera de tout son corps, de toute son âme. Tu vois que la vie polygamique ne peut s’accommoder avec l’amour : ce n’est pas en voltigeant de femmes en femmes, comme on le fait à cette époque, qu’on peut avoir le temps de se faire connaître et de se connaître soi-même. Les couples heureux sont rares : c’est vrai. Mais c’est alors que les époux n’ont connu l’amour qu’à sa surface ; ils sont encore étrangers de cœur, et, s’ils le restent, ils seront toujours malheureux. Mais mettez ensemble un jeune homme et une jeune fille, les premiers venus. Ils sont beaux, ils s’aiment avec le corps ; ce n’est pas encore l’amour. Bientôt ils découvrent réciproquement leurs qualités (et qui n’en a pas) et pour peu que les caractères ne soient pas opposés, pour peu qu'ils n’aient pas de
os défauts, ils s’aiment avec l’âme ; ils s’aiment véritablement, entièrement. Comprendre celle que l’on aime et s’en faire comprendre, voilà le grand point}; voilà pourquoi il faudrait s'attacher à une femme et non pas à toutes, l’étudier et s’en faire étudier, passer des années s’il le fallait pour arriver à ce bonheur qui,
dis-tu, est si rare. À qui la faute si tu n’es pas heureux? à toi, qui connais ta maladie, son rémède, et qui ne veux pas guérir. — Ce n’est pas l’amour qui est rare, c’est le bon sens et la raison. Les eaux du ciel s’écoulaient, inutiles ; mon père construisit un barrage, et maintenant toutes ces gouttes perdues se rassemblent et forment un lac qui féconde les prairies. Nous éparpillons notre amour ; nous en jetons un lambeau à la première sultane de nos ignobles sérails, lorsque nous pourrions l’amasser et le verser dans un seul cœur où il germerait et produirait de beaux fruits. Et des hommes comme des femmes. — Je le répète encore, l’amour n’est pas rare ; ce qui est rare, c’est la raison.
Tu m'écrivis jadis une lettre de sanglots où tu criais, désespéré : ‘‘ J’ai perdu mon Eurydice, j’ai perdu mon idéal! ”’,— je me souviens même t'avoir adressé à ce sujet de bien méchants vers. — Je ne m'étonne plus de ces pleurs, en lisant ce que tu penses de la société. A la ville, tu ne vois que débauche, à la campagne qu’abrutissement. Partout le sexe, me dis-tu, nulle part la femme. Aïnsi, l’âme n'existe pas. Pleurez, mes yeux, pleurez ; j’ai senti le frisson dont parle Job courir sur mon épiderme ; la terre n’est qu’une vallée de douleur, qu’on m'enterre, et n’en parlons plus... Et tu dis que c’est d’après tes observations que tu parles, tu as vécu ‘à la campagne, dis-tu, et tu avances des certitudes. Permets-moi de te dire que tu te mens à toi-même ; tu as vu bien des jeunes filles, tu n’en as pas connu une seule. Tu as fait comme le papillon qui va sur chaque fleur et qui, lorsqu'il voit leurs corolles se faner, ne comprend pas le divin mystère qui s’accomplit dans leurs seins, s’enfuit et déclare qu’elles ne sont plus bonnes à rien. Lis Michelet, il te dira bien mieux que moi ce que je ne puis te dire ici ; et, lorsque tu auras lu son livre consolateur, tu ne pousseras plus de hauts cris et tu jugeras moins sévèrement, moins injustement les femmes de ce temps-ci. — Deux mots encore, et j’abandonne ce sujet : je n’ai jamais su quel était ton idéal, celui que tu as perdu ; mais maintenant je t’en connais un monstrueux, l’idéal du vice. Tu as retourné la lorgnette, et cette fange, qui te semblait si lointaine, à
peine visible, se trouve tellement rapprochée, bien plus près qu'elle ne l’est réellement, que tu en distingues les plus effrayantes pourritures. Perds-toi dans la nue, mais ne descends pas plus bas que la terre ; le mieux serait encore d’y rester, sur cette terre, et de ne pas exagérer, ni en bien, ni en mal.
Mais je me laisse emporter par mon sujet, et je ne vais plus pouvoir te parler d’autre chose. C’est que la question demanderait des volumes, et que je désirerais te dire tout à la fois. Il est possible que je viole la logique à chaque pas ; j’avoue humblement que je ne l’ai jamais étudiée.
Tu m’annonces la mort de Toselli ; je n’ai pas connu ce jeune homme, et cependant cette nouvelle m’a affecté. Toutes les fois qu’une âme jeune quitte le banquet avant la fin, je gémis, peut-être aurait-il été grand, et bon pour ses semblables. Il ne connaîtra pas les douleurs de la vie, mais il n’en connaîtra pas les joies. Maintenant, il sait le grand mot, le mystère insondable, le mystère qui vous fait reculer d’épouvante. Lorsque l’esprit pense à cela, les cheveux se dressent, et l’on ne sait si l’on doit plaindre ou envier les morts.
Je te remercie des conseils que tu me donnes. Je suis plus indécis que jamais. La vie se présente à moi avec son effrayante réalité, son avenir inconnu. Personne pour me soutenir, ni femme, ni ami auprès de moi. Et ce n’est pas ma faute, si je chancelle, si ma résolution du jour efface celle de la veille. Qui me donnera un chemin droit, sans trop d’épines, pour que mes pieds ne soient pas déchirés avant d’arriver au but? Toi, tu marches, les yeux fixés sur un point, sans te laisser distraire par la mouche qui passe ; tu arriveras, j’en suis sûr. Mais moi, avec mon caractère, avec ma paresse (nommons les choses par leur nom!) mon intelligence se perd dans de vains rêves, et, lorsque je me réveillerai, je me trouverai sans métier, sans fortune, sans talent. — Un peu de courage, mon Dieu!
Tu me feras grand plaisir en me parlant de De Julienne et de Baptistine, Je veux connaître les folies du cher Edgard et les faits et gestes de la fillette. ‘* Moi, je fais mon bas *”. — O naïveté! où vas-tu te nicher.
Je t’ai déjà dit que cette intrigue me répugnait ; mais ne nous faisons pas plus saints que nous ne le sommes. Nous sommes pleins de défauts et, pour mon compte, je confesse une grande curiosité.
Tu m'écriras tout de suite après le carnaval. Ce sera. ton carême, puisque tu parais éprouver tant de fatigue à tenir une plume. Ne me néglige pas, ou je me fâcherai ; et si tu le peux, écris-moi plus lisiblement, je te comprendrai et te répondrai mieux. Parle-moi d’Aix, de mes rares amis, de toi surtout.
Je te répète que je me fâche tout rouge si tu ne m'écris pas. Je fais double-six pour la binette de toi.
Ton ami,
AU MÊME
Paris, 20 février 1860.
MoN CHER AMI,
Je t’ai écrit dernièrement une lettre qui a dû arriver à Marseille le mercredi des Cendres, lettre qui s’est croisée avec la tienne. J "espère que M. Maubert te l’a remise fidèlement ; toutefois, je t’adresse celle-ci chez le nouvel intermédiaire que tu me désignes, et, pour. plus de sûreté, je t’annonce de nouveau que j'ai changé de demeure, et que tu dois m'écrire désormais : rue Neuve-Saint-Etienne-du-Mont, n° 21. Le |
Je ne puis que te donner peu de temps, et e m ’attacherai surtout, d’abord à te convaincre que ma paresse est la seule cause de mon silence, et ensuite à me blanchir de l’accusation de discrétion outrée.
Tu sembles croire que tes lettres m’ennuient, et que c’est pour cette raison que je n’y réponds pas. Vraiment c’est moi. qui devrais me fâcher d’une telle supposition. Lorsque je t’écrivais lettre sur lettre, vers le printemps dernier, et que je recevais, tous les mois. à peine, dix lignes de réponse, t’ai-je jamais dit une aussi. grosse sottise? Depuis le jeudi de la Toussaint, je te. le. répète, un grand changement s’est opéré en moi. J'étais bien paresseux auparavant, mais. paresseux, dirai-je, par.
rêverie, par sentiment artistique. Maintenant, ce n’est plus cela ; je suis bêtement paresseux comme tout le monde, parce que le travail me fatigue, et que je lui préfère même l’ennui. Ce n’est pas que je n’aie mon soleil et ma pluie, mes bons et mes mauvais jours ; mais, lorsque je suis gai, je ris et je cours, fuyant plume et papier ; lorsque je suis triste, je boude, je fais l’ours, je m'enfonce en un coin, prenant plaisir à m’ennuyer et à ennuyer les autres. Ce n’est pas alors que je songe à vous, mes amis, OU, si j y songe, c’est pour vous regretter, pour penser à nos parties qui peut-être, hélas! ne se renouvelleront plus. De telle sorte que je remets une lettre de jour en jour, ayant trop de choses à vous dire pour vous en dire une seule, et reculant devant une de ces banalités que je vous sers depuis trois ans. Voilà toute la raison de mon silence, et tu es fou de douter de mon amitié pour le retard de mes sottes maximes, de mes disgressions plus ou moins puériles sur l’amour, sur l'idéal et la réalité. Toutes ces écritures commencent à me fatiguer. Je remarque de plus en plus que ma plume ne peut exprimer que bien imparfaitement mes idées et mes sensations. Je lui en veux de cette imperfection, et je la jette souvent avec colère. Je vous écris, et je trouve le moyen de vous parler de tout, excepté de ce dont je voudrais vous parler. Je désirerais vous ouvrir mon cœur, vous dire tout ce que j’y sens tressaillir de grand et de noble, l’amitié, l’amour, le sentiment du beau, et, par là même, augmenter votre estime à mon égard, et vous attacher pour toujours à moi par les liens d’une étroite sympathie. Je ne puis : la phrase cherchée glisse et, en son lieu, vient se placer quelque sottise ; tantôt c’est l’amour de la forme qui l’emporte et me fait, pour une tournure aimée, omettre les mots partis du cœur ; tantôt c’est le paradoxe, l’affectation d’une gaîté que je ne ressens pas. Alors, je maudis ce métier d’écrivassier ; je me dis que ce qui est bon pour la foule ne peut me contenter avec vous. Je repousse le papier, je ne me soucie plus de vous écrire, et je pense qu’un long serrement de main à votre arrivée en dira plus que toutes les belles choses que je pourrais vous écrire jusque-là.
Quant à ma trop grande discrétion, elle n’est ni un
faux orgueil, ni un manque de confiance. Lorsque nous nous sommes rencontrés au début de la vie et que, réunis par une force inconnue, nous nous sommes pris la main, jurant de ne jamais nous séparer, aucun de nous ne s’est enquis de la richesse ni de l’intérieur de ses nouveaux amis. Ce que nous cherchions, c'était la richesse du cœur et de l'esprit, c'était surtout cet avenir que notre jeunesse nous faisait entrevoir si brillant. En un mot, nous nous connnaissions mutuellement, et cela nous suffisait. Puis, nous avons grandi et, ignorant toujours les besoins matériels, nous avons continué comme par le passé à échanger nos âmes, sans seulement penser que nous avions un corps. Enfin, aujourd’hui, voilà que nous nous apercevons qu’en nous il y a deux êtres : l’un qui est tout sentiment, l’autre, au contraire, qui n’est que matière ; le premier, notre ami, celui que nous connaissons depuis longtemps ; le second, qui n’a onscience de son être que d’hier, qui crie famine et nous pousse au travail pour avoir du pain. Cette partie de moi-même, qui était inconnue à mes amis, j ai continué à la leur cacher plutôt par habitude que par toute autre raison. D'ailleurs, je comprends parfaitement ton désir de me connaître te mon entier, et moi-même j'aurai cette curiosité lorsque tu commenceras à vivre par toimême ta vie matérielle. Pour te mettre au courant de tout, je n’ai que deux mots à dire : j’ai vingt ans, et je suis encore à la charge de ma mère, qui peut à peine se suffire à elle-même. Je suis obligé de chercher un travail pour manger, et ce travail, je ne l’ai pas encore trouvé, seulement j’espère l’avoir bientôt. Telle est donc ma position : gagner mon pain n'importe comment et, si je ne veux pas dire adieu à mes rêves, m'occuper la nuit de mon avenir. La lutte sera longue, mais elle ne m’effraye pas ; je sens en moi quelque chose et, si ex réalité ce quelque chose existe, tôt ou tard il doit paraître au grand jour. Donc, point de châteaux en Espagne ; une logique serrée, manger avant tout, puis voir ce qu'il y a en moi, peut-être beaucoup, peut-être rien, et si je me suis trompé, continuer à manger avec mon emploi obscur et passer comme tant d’autres, avec mes pleurs, et mes rêves, sur cette pauvre terre.
Il est une question délicate que je veux cependant approfondir. A plusieurs reprises, et dans ta dernière lettre encore, tu sembles mettre ta bourse à ma disposition. Pauvre bourse, sans doute! bourse de lycéen servant à suffire à peine aux menus plaisirs! D'ailleurs, je trouve le nécessaire chez ma mère, et si ce n’était que le superflu est parfois une nécessité, je ne me plaindrais pas du manque d’argent. N'importe! je te le répète, j’ai cru que tu m'offrais de l’argent, et c’est ce qui me fait te répondre en toute franchise : si tu en as, non de trop, mais de manière à partager, si tu peux le partager sans pour cela pressurer tes parents, je l’accepte à titre de prêt. — Mon silence là-dessus, aurait pu te peiner, et j’ai craint, d'autre part, que refuser après t’avoir fait connaître ma position ne te parût venir d’un orgueil mal placé.
Ma vie présente est celle-ci : je loge dans un hôtel garni, le logement qu’a pris ma mère étant trop petit, Là je m'ennuie beaucoup, je travaille un peu ; et je lis parfois Montaigne dont je goûte fort la douce et tolérante philosophie.
Si tu tardes trop à m'écrire, je t’enverrai une nouvelle épître. J'attends Cézanne et j’espère recouvrer un peu de ma gaîté d’autrefois dès qu'il sera ici.
Mes respects à tes parents. Je te serre la main.
Ton ami,
A PAUL CÉZANNE
Paris, 3 mars 1860.
Mon CHER PAUL,
Je ne sais, j’ai de mauvais pressentiments sur ton voyage, j'entends sur les dates plus ou moins prochaines de ton arrivée. T’avoir auprès de moi, habiller tous . deux, comme autrefois, la pipe aux dents et le verre à la main, me paraît une chose tellement merveilleuse, tellement impossible, qu’il est des moments où je me demande si je ne m’abuse pas, et si ce beau rêve doit bien se réaliser. On est si souvent abusé dans ses espé-
rances que la réalisation d’une d’elles vous étonne et qu’on ne la déclare possible que devant la certitude des faits. — J’ignore de quel côté soufflera l’ouragan, mais je sens comme une tempête sur ma tête. Tu as combattu deux ans pour en arriver au point où tu en es ; il me semble qu'après tant d'efforts la victoire ne peut te rester complète sans quelques nouveaux combats. Ainsi voici le sieur Gilbert qui tâte tes intentions, qui te conseille de rester à Aix ; maître qui voit sans doute avec regret un élève lui échapper. D'autre part, ton père parle de s’informer, de consulter le susdit Gilbert, conciliabule d’où résulterait inévitablement le renvoi de ton voyage au mois d’août. Tout cela me donne des frissons, je tremble de recevoir une lettre de ta part où, avec maintes doléances, tu m’annonces un changement de date. Je suis tellement habitué à considérer la dernière semaine de mars comme la fin de mon ennui, qu'il me serait très pénible, n’ayant fait provision de patience que jusque-là, de me trouver seul à cette époque. Enfin, suivons la grande maxime : laissons couler l’eau ; et nous verrons ce que le cours des événements nous apportera de bon ou de mauvais. S’il est dangereux de trop espérer, rien n’est sot comme de désespérer de tout ; dans le premier cas, on ne risque que sa gaîté future, tandis que dans le second on s’attriste même sans cause.
Tu me fais une question singulière. Certainement qu'ici, comme partout ailleurs, on peut travailler, la volonté y étant. Paris t’offre, en outre, un avantage que tu ne saurais trouver autre part, celui des musées où tu peux étudier d’après les maîtres, depuis onze heures jusqu’à quatre heures. Voici comment tu pourras diviser ton temps. De six à onze tu iras dans un atelier peindre d’après le modèle vivant ; tu déjeuneras, puis, de midi à quatre, tu copieras, soit au Louvre, soit au Luxembourg, le chef-d'œuvre qui te plaira. Ce qui fera neuf heures de travail ; je crois que cela suffit et que tu ne peux tarder, avec un tel régime, de bien faire. Tu vois qu’il nous restera toute la soirée de libre et que nous pourrons l’employer comme bon nous semblera, et sans porter aucun préjudice à nos études. Puis, le dimanche, nous prendrons notre volée et nous irons à quelques
lieues de Paris ; les sites sont charmants et, si le cœur t’en dit, tu jetteras sur un bout de toile les arbres sous lesquels nous aurons déjeuné. Je fais chaque jour des rêves charmants que je veux réaliser lorsque tu seras ici : le travail poétique, tel que nous l’aimons. Je suis paresseux pour les travaux de brute, pour les occupations qui n’occupent que le corps et étouffent l’intelligence. Mais l’art, qui occupe l’âme, me ravit, et c’est souvent lorsque je suis couché nonchalamment que je travaille le plus. Il y a une foule de gens qui ne comprennent pas cela, et ce n’est pas moi qui me chargerai de le leur faire comprendre. — D'ailleurs, nous ne sommes plus des gamins, il nous faut songer à l’avenir. Travaillons, travaillons : c’est l’unique moyen d’arriver. Quant à la question pécunaire, il est un fait que 125 francs par mois ne te permettront pas un grand luxe. Je veux te faire le calcul de ce que tu pourras dépenser. Une chambre de 20 francs par mois ; un déjeuner de 18 sous et un dîner de 22 sous, ce qui fait 2 francs par jour, ouÿ60 francs par mois ; en ajoutant les 20 francs de chambre, soit 80 francs par mois. Tu as ensuite ton atelier à payer ; celui de Suisse, un des moins chers, est, je crois, de 10 francs ; de plus, je mets 10 francs de toiles, pinceaux, couleurs ; cela fait 100 francs. Il te restera donc 25 francs pour ton blanchissage, la lumière, les mille petits besoins qui se présentent, ton tabac, tes menus plaisirs : tu vois que tu auras juste pour te suflire, et je t’assure que je n’exagère rien, que je diminue plutôt. D'ailleurs, ce sera là une très bonne école pour toi ; tu apprendras ce que vaut l’argent et comme quoi un homme d'esprit doit toujours se tirer d’affaire. Je le répète, pour ne pas te décourager, tu peux te suffire. — Je te conseille de faire à ton père le calcul ci-dessus ; peut-être La triste réalité des chiffres lui fera-t-elle un peu plus délier sa bourse. — D'autre part, tu pourras te créer ici quelques ressources par toi-même. Les études faites dans les ateliers, surtout les copies prises au Louvre se vendent très bien ; et quand tu n’en ferais qu’une par mois, cela grossirait gentiment la somme pour les menus plaisirs. Le tout est de trouver un marchand, ce qui n’est qu’une question
de recherche. — Viens hardiment, une fois le pain et le vin assurés, on peut, sans péril, se livrer aux arts,
Voici bien de la prose, bien des détails matériels ; comme elle te concerne et que de plus elle est utile, j'espère que tu me la pardonneras. Ce diable de corps est gênant parfois, on le traîne partout, et partout il a des exigences terribles. Il a faim, il a froid, que sais-je? et toujours l’âme qui voudrait parler et qui à son tour est obligée de se taire et de rester comme si elle n’était pas, pour que ce tyran se satisfasse. Heureusement qu’on trouve un certain plaisir dans le contentement de ses appétits.
Réponds-moi au moins avant le 15, pour me rassurer et me dire les nouveaux incidents qui peuvent se présenter. En tout cas, je compte que tu m’écriras la veille de ton départ, le jour et l’heure de ton arrivée. J'irai t’attendre à la gare et t’emmènerai sur-le-champ déjeuner en ma docte compagnie. — Je t’écrirai d’ici là. — Baiïlle m’a écrit. Si tu le vois avant de partir, fais-lui promettre de venir nous retrouver au mois de septembre.
Je te serre la main, mes respects à tes parents.
Ton ami,
Paris, 17 mars 1860, Mon cHER BAPTISTIN,
Parfois je m’en veux de mon ennui de chaque jour. Je me traite d’imbécile, et je me prouve que je me crée moi-même mes tristesses. Je possède la meilleure des mères et, de plus, j’ai eu la bonne fortune de rencontrer sur cette fange de discorde deux amis avec lesquels je sympathise. Que d’autres s’estimeraient bienheureux avec la moitié de ces biens! Que d’autres se renfermeraient dans ces pures amitiés, sans chercher plus loin, sans former des désirs peut-être impossibles à contenter! Ma part est donc une large part ; et cependant je la dédaigne, je la considère comme une chose due, comme accordée à chacun ici-bas. Je me retrouve seul ; ma mère, mes amis disparaissent presque à mes yeux, et je
pleure sur mon isolement, je me demande quel est le but de tous ces ennuis, et je me demande la raison de mon existence. J’accuse le ciel de nous avoir créés de telle façon que le corps cache toujours l’âme ; mon voisin vient, le miel à la bouche, me saluer et me sourire, et moi je pense qu’il a le fiel au cœur ; mon chien me caresse et je crois Voir ses dents prêtes à mordre ; ma maîtresse m’embrasse et me jure tendresse éternelle, je me demande si elle ne prépare pas alors même quelque infidélité. Que te dirai-je? C’est là mon tourment de chaque jour; il me semble que ma félicité serait parfaite si les âmes des personnes qui me coudoiïent m'étaient découvertes. Lorsque ma maîtresse est près de moi, je mets l'oreille à ses lèvres et j’écoute son haleine, son haleine ne me dit rien, et je me désespère. Je pose ma tête sur sa poitrine, j'entends palpiter son sein, j’entends les sourds battements de son cœur, parfois je crois surprendre la clef de ce langage, mais ce n’est que le linon qui s’agite, et je me désespère. Voilà la véritable cause de mon isolement ; dans la foule qui m’entoure je ne vois pas une seule âme, mais seulement des prisons d’argile ; et mon âme désespère de son immense solitude, s’attriste de plus en plus. Que de fois j’ai maudit le ciel de nous avoir faits ainsi, d’avoir permis le mensonge éternel en cachant l’être sous le paraître. Que m'importe la beauté du vase, si le parfum qu'il contient est nauséabond ; et comment m’assurer de son odeur suave? J'adore religieusement la forme, la beauté pour moi est tout. Mais que l’on ne confonde pas; cet amour des lignes n’est qu’un amour d'artiste ; un tableau, une statue, objets inanimés, n’ont évidemment pour mérite que leurs beautés matérielles; mais qu’une Vénus de Milo, en chair et en os, vienne à passer, je me prosternerai peut-être devant cette copie de la célèbre statue, mais je suis certain que mon âme divague. Cette belle créature ment sans doute ; autant la matière est belle, autant le souffle qui l’anime est laid ; ces grands yeux si doux mentent, cette bouche mignonne ment, ces seins, ces contours divins, cet ensemble parfait mentent. — C’est là mon ver rongeur, il n’est pas de douces sensations qu’il ne m’ait flétries de sa bave immonde. Il n’est pas jusqu’à vous,
mes amis, qu'il n’ait parfois souillés ; s’il nes est pas attaqué à l’amitié que vous me portez, s’il n’a pas essayé de m'’éloigner de vous, du moins, par des détails insignifiants, il est venu, comme toujours, me murmurer que vous me mentiez. Et surtout que ma franchise ne vous chagrine pas ; plaignez-moi plutôt, et, lorsque vous serez ici, tâchez de me guérir. Se coudoyer les uns les autres, ne jamais se connaître, sinon par un échange banal de banales paroles, n'est-ce pas là la vie humaine. Jamais, Jamais pouvoir mêler son âme à une autre âme! Sentir des élans de tendresse, des palpitements d’amour, mais ne jamais savoir si on les ressent avec vous! Présser $a maîtresse dans les bras, unir son corps au vôtre, faire tressaillir lés deux limons de concert, mais si votre âme a tressailli, ne jamais comprendre si la sienne vous a répondu ! Ab! que ne peut-on ouvrir ce sein oppressé de volupté, que ne peut-on fouiller jusqu’au cœur, et voir si ce cœur vous embrasse aussi dans son amoureuse étreinte. — L’homme est seul, seul sur la terre. Je le répète, des formes aux yeux, mais chaque jour me démontre de plus en plus le vaste désert où vit chacun de nous.
Depuis quelque temps j’éprouve un autre tourment. Si, las de ma solitude, j’appelle la Muse, cette douce consolatrice, la Muse ne me répond plus. Autrefois, lorsque je prenais la plume, il me semblait qu’un être ami voltigeait autour de moi ; cet esprit, ce souffle, disais- Je, était pour moi une âme que le corps ne cachaït pas ; je ne doutais de lui, jamais je ne songeais à l’accuser de mensonge. Je n’étais donc plus seul, j’avais donc trouvé enfin la vérité, et j'étais consolé, et j’écrivais avec amour tout ce que mon démon familier me dictait. Aujourd’hui, hélas! ce n’est plus cela ; ; lorsque j'écris, je suis seul, bien seul. La Muse m’a quitté pour un temps, ce n’est plus que moi qui versifie et je déchire de dégoût tous les vers que je fais. Vainement mon esprit se tend ; je ne vois plus distinctement mes pensées ; on dirait qu’un voile couvre les idées que je veux rendre, mon vers ñ ’a plus de force ni de netteté, et si parfois j’ai quelques éclairs, les transitions qui les relient sont longues, fastidieuses. Ce n’est pas que l'inspiration soit morte en moi ; dans mes heures de rêverie, mon esprit est aussi puissant
qu’autrefois, mes conceptions tout aussi grandes. Ce qui me fait défaut, ce sont les moyens matériels de m’exprimer ; l’arrangement du sujet et le mécanisme du vers. Ou plutôt c’est la Muse, cet esprit qui me dictait autrefois et qui me laisse seul aujourd’hui avec mes faibles moyens. Dieu merci! ce n’est là, je le sens, qu’une époque de transition. Je ne sais même parfois si je ne dois m’en réjouir. L’art me transporte toujours, je comprends, je sens le beau, et si je déchire mes vers, c’est qu'ils ne me contentent pas, c’est que je reconnais que je dois, que je peux mieux faire. Le tout est de trouver ce mieux ; ; avec du courage on arrive toujours, surtout lorsque l’on a conscience de ce que l’on cherche. — N'importe, ces heures où le poëte doute de lui-même sont de tristes heures. Cette lutte sourde qui s’établit entre lui et la Muse rebelle a des désespoirs terribles. Il est des moments où tout ce que j’ai écrit me paraît puéril et détestable, où toutes mes pensées, tous mes projets pour l’avenir me semblent sans aucun mérite. J'aurais grand besoin d’être encouragé, je ne mendie pas des éloges, mais si une de mes pièces paraissait et qu’au milieu de justes blâmes on me dise de poursuivre sans crainte et que je n’abuse pas sur les promesses qu'il peut y avoir en moi, il me semble que je n’en travaillerais que mieux. Etre toujours inconnu, c’est arriver à douter de soi ; rien ne grandit les pensées d’un auteur comme le succès. N'importe, pour être connu, il faut que je travaille encore ; je suis jeune, et, si les derniers mois qui viennent de s’écouler, pleins de trouble et de désillusions, m'ont été nuisibles, ils ne sauraient avoir étouffé en moi toute poésie. Je la sens qui y tressaillit ; il ne faut qu’un beau jour, qu’un événement heureux pour qu’elle s’épanouisse de nouveau. Je compte beaucoup sur la venue de Cézanne.
Voilà longtemps que je parle de moi, et, malgré l’intérêt que tu me portes, je ne veux pas me consacrer les huit pages entières. Je suis depuis longtemps en toi le combat que se livrent l’art et les mathématiques. Tantôt l’art t’exalte, tu maudis l’algèbre ; tantôt les mathématiques l’emportent, et l’art sans disparaître complètement n’est plus dans tes lettres qu’une concession faite à mon titre de poëte. Cette lutte m'’intéressait au dernier point,
j'y prenais le plaisir qu’éprouve un opérateur à expérimenter in anima vili, lorsque je songeai tout à coup que mon anima vili (je ne garantis pas mon latin) était mon ami intime, l’un des deux seuls avec lesquels ce titre a quelque sens à mes yeux. Je crois donc ne pas devoir pousser plus loin mes observations et te dire ce que je pense de toute cette lutte. Je n’irai pas discuter qui l’emporte des deux, de l’art ou des mathématiques ; mon but est de rendre un peu de paix à un ami et de faire accorder les deux parties belligérantes. Un instant je te crus sauvé ; tu avais entrevu le moyen que je vais te proposer. Dans une de tes lettres tu me disais : il faudrait pouvoir faire des mathématiques en poëte, en philosophe ; c’est-à-dire : j’ai enfin compris la poésie, la philosophie de la science, je ne m’arrête plus à ces minuties classiques, la joie des pédants ; je considère l’esprit humain en lutte avec les lois du monde et les découvrant à l’aide de la science ; je considère l’esprit humain en lutte avec la vérité et trouvant à l’aide de la science ; la science, dans son ensemble grandiose, a donc aussi sa poésie et sa philosophie ; et puisque je me sens tourmenté du besoin du beau tout en ne pouvant me livrer à l’art proprement dit, je vais demander à la science ce beau, cet idéal. — Le raisonnement était bon ; tout ce que tu y avançais était vrai ; je voyais avec joie la lutte assurée et aboutir à un dénoûment aussi heureux lorsque ta dernière lettre est venue de nouveau troubler ma tranquillité. La lutte durait toujours et, qui plus est, te faisait douter de notre amitié ; car voici une de tes phrases : ‘* Quand vous me verrez incapable d’exprimer l’art en dehors, soit par la peinture, soii par la poésie, ne me croirez-vous pas indigne de vous? *”’ Comment peux-tu nous préjuger assez systématiques pour te refuser notre main, par la seule raison que tu ne seras pas un confrère! N’y a-t-il donc que les peintres et les poëtes qui soient d’honnêtes gens? C’est plutôt nous qui pourrions te dire : ,, Quand tu nous verras incapables de nous créer une position, ne nous croiras-tu pas indignes de toi, nous les pauvres bohèmes, le rapin et l’écrivassier ?”. Et cette phrase, je Le sais, va te mettre en colère, effet semblable à celui que m’a produit la tienne, mais je te devais bien cela pour une aussi gros-
sière injure. — Voilà une digression qui m’a distrait de mon sujet. Je disais donc qu’après avoir entrevu un accommodement entre l’art et les mathématiques, tu avais ensuite passé à côté. Mon conseil est donc celui-ci : pendant les six mois que tu dois encore passer au lycée, suis la voie que tu avais d’abord découverte, fais des mathématiques en poëte et en philosophe. Puis, lorsque tu seras libre, tu te consulteras et prendras la route qui te plaira ; seulement, je te conseille de müûrir bien ton projet, rien n’est plus difficile que de reculer une fois qu’on s’est mis en marche.
Je viens de relire les six pages déiàa écrites, et je retrouve dans ma prose les défauts que je reproche ? à mes vers. Je dis ce que je veux dire ; mais je le dis mal. Selon moi, l’expression ne me sert pas, les transitions sont lourdes. — Comme ; je me fais vieux, bon Dieu! Loin d’être blasé — il n’y a que les sots qui le sont, — je vois pourtant ma tête se courber sous mes observations de chaque jour. Mais, lorsqu’au milieu de mes tristes pensées, il vient soudain un frais souvenir de nos belles vacances, je sens comme une fraîche brise, un baïser au front. Ah! c’est un ange aux ailes d’or, ce Do souvenir ; comme il me caresse doucement, et sait seul, de ses sourires, mettre en fuite les idées noires. Il me semble que la Muse viendrait de nouveau à ma voix, si je l’appelais pour retracer une de ces aventures que je revois si plai-
santes et si douces au cœur. Peut-être vais -je mettre cette pensée à exécution, et tâcher de donner un pendant à Paolo, dans une poésie de vers intitulée L’Aérienne.
J’ai reçu dernièrement une lettre de Cézanne, dans laquelle il me dit que sa petite sœur est malade et qu'il ne compte guère arriver à Paris que vers les premiers jours du mois prochain. Tu pourras donc le voir encore pendant tes vacances de Pâques. Buvez une dernière fois un bon coup, fumez une bonne pipe, et jure-lui de venir nous retrouver au mois de septembre prochain. Nous pourrons alors former une pléiade, aux rares et pâles étoiles, il est vrai, mais brillante à force d’union. Comme le dit notre vieux ‘ : il n’y aura pas de rêves, pas de
(1) Le vieux était Paul Cézanne.
philosophie comparables aux nôtres: Je vois s’avancer cette époque comme une heureuse époque ; et je crois ne pas me tromper.
Tu me demandes les points sur les i, quant à mon emploi, et je veux bien satisfaire ton amicale et légitime curiosité. La place que je cherche est tout simplement la première venue ; comme je n’entre pas dans une administration pour y faire mon avenir, peu importe que cette administration présente oui ou non de l’avenir. Pourvu que j’ai douze cents francs par an, c’est tout ce qu’il me faut et je ne m'inquiète pas si je puis espérer de l’avancement. Je ne saurais trop le répéter, cet emploi n’est pour moi qu’un moyen de manger, qu’un moyen si mince qu'il soit de me suffire. Je n’y mets nullement mon avenir. Comme si je m’adressais à la Muse seulement, je mourrais de faim avant d’être connu, je suis obligé de demander mon pain ailleurs, tout en continuant de me créer ma position future par la poésie.
— Il se peut que cette dernière partie de mes projets soit un rêve ; mais alors il me restera mon modeste emploi pour manger et j'aurai suivi jusqu’au bout ma devise : Tout ou rien. — Comme autres détails, je te dirai que je cherche cet emploi dans un service actif, par exemple un service de surveillance ; enfin que peut-être serai-je placé dans quelques jours dans un chemin de fer, auprès duquel je suis en instance.
J'attends une lettre de toi vers le commencement d’avril, c’est-à-dire une lettre écrite pendant tes vacances à Aix. Je ne t’écrirai guère qu'après, par là même à l’arrivée de Cézanne ici. D'ailleurs, cette époque est fort rapprochée. — Tâche donc de me donner quelques détails sur Aïx et ses habitants.
Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. Ton ami.
Je te conseille de lire et d’étudier Montaigne. Pour moi, je goûte fort sa philosophie, et je suis persuadé qu’elle te plaira de même. Lis surtout son chapitre : De l'institution des enfants. Quel rude soufflet à notre enseignement classique!
A PAUL CÉZANNE
Paris, 25 mars 1860.
MoN CHER AMi,
Nous parlons souvent poésie dans nos lettres, mais les mots sculpture et peinture ne s’y montrent que rarement, pour ne pas dire jamais. C’est un grave oubli, presque un crime ; et je veux tâcher de le réparer aujourd’hui.
On vient de débarrasser de ses toiles la fontaine de Jean Goujon, que l’on était en train de réparer. Elle est située sur l’emplacement qui s’appelait jadis la Cour des Miracles, et entourée d’un délicieux petit jardin, — ce qui, entre parenthèses, montre la versatilité des choses terrestres. Cette fontaine genre Renaissance affecte une forme carrée ; elle est surmontée d’un dôme et percée de quatre ouvertures à plein cintre, une pour chaque face. De chaque côté de ces ouvertures se trouve un bas-relieffort étroit et fort long, ce qui fait deux bas-reliefs par face, soit huit pour tout le monument. Chacun d’eux représente une naïade, ainsi que l’indique une plaque de marbre noir portant ces mots: Fontinx nymphus. Et je t’assure que ce sont de charmantes déesses, gracieuses, souriantes, tout comme j'en désirerais pour m'égayer dans mes moments d’ennui. D'ailleurs, tu connais le genre de Jean Goujon : tu dois te rappeler ces deux baïigneuses qui sont dues à son ciseau et que je dessinais si maladroitement un jour chez Villevieille. De plus, au-dessus des pleins cintres sont encore des bas-reliefs, de petits Amours tenant des banderoles. Même grâce, même finesse de lignes, même charme dans l’ensemble. Enfin, l’eau tombe en nappe de bassin en bassin. — Je te parle de cette fontaine, parce que je me suis oublié une grande heure à la contempler : ; qui plus est, je me dérange souvent de ma route pour aller Jui jeter un regard d’amour. C’est que je ne puis t’exprimer, dans ma froide description, toute son élégance, toute sa gracieuse simplicité! Aussi une de nos premières
courses, lorsque tu viendras ici, sera d’aller voir l’objet de mon admiration.
L’autre jour, en me promenant sur les quais, j’ai découvert des gravures de Rembrandt fort risquées . Comme dit Rabelais, j'y vis derrière je ne sais quel buisson, je ne sais quels gens, faisant je ne sais quoi, et, je ne sais comment, aiguisant je ne sais quels ferrements, qu’ils avaient je ne sais où, et je ne sais en quelle manière. — Les extrêmes se touchent ; tout à côté étaient suspendues des gravures d’après Ary Scheffer : Françoise de Rimini, la Béatrix du Dante, etc.
Je ne sais si tu connais Ary Scheffer, ce peintre de génie mort l’année dernière : à Paris, ce serait un crime de répondre non, maïs en province, ce n’est qu’une grosse ignorance. Scheffer était un amant passsionné de l'idéal, tous ses types sont purs, aériens, presque diaphanes. Îl était poëte dans toute l’acception du mot, ne peignant presque pas le réel, abordant les sujets les plus sublimes, les plus délirants. Veux-tu rien de plus poëtique, d’une poésie étrange et navrante, que sa Françoise de Rimini? Tu connais l’épisode de LatDiiine Comédie : Françoise et son amant Paolo sont punis de leur luxure en Enfer par un vent terrible qui toujours les emporte, enlacés, qui toujours les fait tournoyer dans l’espace sombre. Quel magnifique sujet! maïs aussi quel écueil! comment rendre cet embrassement suprême? ces deux âmes qui. restent même unies pour souffrir les peines éternelles! quelle expression donner à ces physionomies où la douleur n’a pas effacé l’amour? Tâche de te procurer la gravure et tu verras que le peintre est sorti victorieux de la lutte ; je renonce à te la décrire, j’y perdrais du. papier sans seulement t’en donner une idée.
Scheffer, le spiritualiste, me fait penser aux réalistes. Je n’ai jamais bien compris ces messieurs. Je prends le sujet le plus réaliste du monde, une cour de ferme. Du fumier, des canards Rp ne dans un ruisseau, un, figuier à à droite, etc., etc. Voilà bien un tableau qui semble dénué de toute poésie. Mais qu’il vienne un rayon de soleil qui fasse scintiller la paille jaune d’or, miroiter les flaques d’eau, qui glisse dans les feuilles de l’arbre, s’y brise, en ressorte en gerbes de lumière ; que, de plus,
-GORRESPONDANCE ‘53
on fasse passer dans le fond une leste fillette, une de cés paysannes de Greuze, jetant du grain à tout son petit monde de volailles : dès ce moment, ce tableau n’aura-t-il pas, lui aussi, sa poésie ; ne s’arrêtera-t-on pas charmé, pensant à cette ferme où l’on a bu de si bon lait, un jour que la chaleur était accablante? Que voulezvous donc dire avec ce mot de réaliste? Vous vous vantez de ne peindre que des sujets dénués de poésie! Mais chaque chose a la sienne, le fumier comme les fleurs. Serait-ce parce que vous prétendez imiter la nature servilement? mais alors, puisque vous eriez tant après la poésie, c’est dire que la nature est prosaïque. Et vous “en avez menti. — C’est pour toi, que je dis cela, monsieur mon ami, monsieur le grand peintre futur. C’est pour te dire que l’art est un, que spiritualiste, réaliste ne sont que des mots, que la poésie est une grande chose et ‘que hors de la poésie il n’y a pas de salut.
J'ai fait un rêve, l’autre jour. — J'avais écrit un beau livre, un livre sublime que tu avait illustré de belles, de sublimes gravures. Nos deux noms en lettres d’or brillaient, unis sur le premier feuillet, et, dans cette fraternité de génie, passaient inséparables à la postérité. Ce n’est encore qu’un rêve malheureusement.
Morale et conclusion de ces quatre pages. — Tu dois ‘contenter ton père en faisant ton droit le plus assidûment possible. Maïs tu dois aussi travailler le dessin fort et ferme — unguibus et rosiro — pour devenir un Jean ‘Goujon, un Ary Scheffer, pour ne pas être un réaliste, enfin pour pouvoir illustrer certain volume qui me trotte dans le cerveau.
Tu me demandes la suite de La Mascarade. Je ne puis contenter ton désir, par la simple raison que, jusqu’à présent, cette suite n’existe pas. Le fragment que je t’ai envoyé fut fait en janvier, puis je ne sais ce qui me passa par la tête, j’abandonnai complètement cette pièce pour me mettre à écrire un petit proverbe en vers que je viens de terminer : quelque chose comme neuf cents alexandrins. Il est possible que je continue maintenant les faits et gestes du jeune et mélancolique Hermann : en tout cas, dès qu’il existera une suite quelconque, je te l’expédierai.
Quant aux excuses que tu me fais, soit pour l’envoi
des gravures, soit pour le prétendu ennui que tu me donnes par tes lettres, j’oserai dire que c’est du dernier mauvais goût. Tu ne penses pas ce que tu avances, et cela me console. Je ne me plains que d’une chose, c’est que tes épîtres ne soient pas plus longues, plus détaillées. Je les attends avec impatience, elles me donnent de la joie pour un jour. Et tu le sais : ainsi donc plus d’excuses. — J'aimerais mieux ne pas fumer, ne pas boire que de cesser de correspondre avec toi. : Tu m'’écris ensuite que tu es bien triste : je te répondrai que je suis bien triste, bien triste. C’est le vent du siècle qui a passé sur nos têtes, nous ne devons en accuser personne, pas même nous ; la faute en est au temps dans lequel nous vivons. Puis tu ajoutes que : si je t’ai compris, tu ne te comprends pas. Je ne sais ce que tu entends par ce mot compris. Pour moi, voici ce qu’il en est : j’ai reconnu chez toi une grande bonté de cœur, une grande imagination, les deux premières qualités devant lesquelles je m’incline. Et cela suffit ; dès ce moment je t’ai compris, je t’ai jugé. Quelles que soient tes défaillances, quels que soient tes errements, tu seras toujours le même pour moi. Il n’y a que la pierre qui ne change pas, qui ne sorte pas de sa nature de pierre. Mais l’homme est tout un monde ; qui voudrait analyser les sentiments d’un seul pendant un jour, succomberait à l’œuvre. L’homme est incompréhensible, dès qu'on veut le connaître jusque dans ses plus légères pensées. Mais à moi, que m'importent tes contradictions apparentes. Je t’ai jugé bon a poëte, et je le répéterai toujours : ‘* Je t’ai compris ? Mais foin de la tristesse! Terminons par un éclat de rire. Nous boirons, nous fumerons, nous chanterons au mois d’août. La paresse est une belle chose, on n’en meurt pas plus vite. Puisque la‘ vie est mauvaise et courte, allons nous étendre au soleil, babiller, nous moquer des sots, et attendre que la mort passe et nous ROULE tout. aussi poliment que notre voisin qui. a passé sa vie à l’ombre, sans parler, vivant comme un ours, afin d’amasser un peu d'or. ; Je te serre la main.
“Ton ami. my #3 ; ours | » Pa sit HER
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AU MÊME
Paris, 16 avril 1860.
Mon CHER CÉZANNE,
J'ai vu Villevieille, le lundi de Pâques. Le paresseux était mollement couché, sous le futile prétexte qu’il était malade. Malade! vraiment oui. Jamais chanoine, jamais chantre, jamais bedeau, jamais enfant de chœur, ne fut plus gras, plus vermeil, plus joufflu, plus luisant de graisse. N’importe, il restait au lit. J’ai longtemps causé avec lui, nous avons parlé de Chaillan, de toi, etc. Je n’ai pas vu son atelier, où d’ailleurs, m’a-t-il dit, aucune toile n’était ébauchée. Je dois prochainement retourner chez lui, un de ces soirs, pour prendre le thé.
Sa femme est toute mignonne, toute blanche et rose, c'est presque une enfant. Il me semble que je vivrais comme un ange avec cette petite fille. Réellement, il ne la flattait pas, quand il disait qu’elle était adorable : visage spirituel, un peu chiffonné, petite bouche, petit pied, enfin délicieuse. — Bon Dieu! qu'ils ont tort de ne pas s’aimer toujours, de se disputer même parfois.
Je pense à notre mariage, à nous. Qui sait si le sort nous garde un bon lot. Sera-t-elle belle, sera-t-elle laide? Sera-t-elle bonne, sera-t-elle méchante? Bonté et beauté ne vont pas toujours ensemble, hélas! Espérons pourtant que nous aurons de la chance et dans le matériel et dans le spirituel. — Car, tout bien pesé, tout bien considéré, je crois que le bonheur est dans le mariage comme ailleurs. On dit que c’est une loterie ; je n’en crois rien. Le hasard a bon dos, et dès que l’homme fait une faute, il la met sur le dos du hasard, qui n’en peut mais. Je croirais plutôt qu’il n’y a là que de bons numéros ; quant aux mauvais, c’est l’homme qui les fait lui-même. Je m'explique : dans toute femme, il y a l’étoffe d’une bonne épouse, c’est au mari à disposer de cette étoffe le mieux possible. Tel maître, tel valet ; tel mari, telle épouse. — L’éducation de la jeune fille est si différente de celle du jeune homme, qu’à la sortie des écoles,
même entre frère et sœur, il n’y ja plus aucun lien, aucune parenté d’idée. Ce sera D à pire entre deux étrangers, entre deux époux. Le mari a donc une grande tâche, celle de la nouvelle éducation de la femme ; ce n’est pas tout de coucher ensemble pour être mariés, il faut encore penser de même : sinon, les époux ne peuvent manquer tôt ou tard de faire mauvais ménage. — Voilà pourquoi l’éducation des filles me paraît si imparfaite. Elles arrivent dans le monde ignorantes, bien plus, ne sachant que des choses qu il leur faut oublier: — Je patauge d’une belle manière, je crois.
Ma nouvelle vie est assez monotone. Je vais à neuf heures au bureau, j’enregistre jusqu’à quatre heures des déclarations de douanes, je transcris la correspondance, etc., etc. ; ou mieux, je lis mon journal, je bâille, je me promène de long en large, etc., etc. Triste en vérité. Mais dès que je sors, je me secoue comme un oiseau mouillé, j’allume ma bouffarde, je respire, je vis. Je roule dans ma tête de longs poëmes, de longs drames, de longs romans ; j'attends l’été pour donner carrière à ma verve. Vertu Dieu! je veux publier un livre de poésies et te le dédier.
Vois l’utilité de la transaction. Je puis te remercier de ton envoi littéraire : — Un Trésor de belle-mère — sans commettre des phrases heurtées. Tout le monde doit avoir un avis et je vais te dire le mien sur cette comédie. Tu l’as sans doute vu jouer, tu l’as peut-être lue. Dans le premier cas, la mise en scène, la lumière, le jeu des acteurs, peuvent t'avoir égaré ; mais dans le second, je crois que tu as été de mon avis : que tu as trouvé cette pièce fort médiocre. Comme comédie, elle ne vaut rien ; pas de caractère soutenu, pas même de caractère dessiné. Comme vers, j’en dirais presque autant ; à part quelques alexandrins assez comiques, le reste ressemble à de la prose endimanchée. — Un auteur, quelque révolutionnaire qu’il soit, a toujours un but, M. Muscadel ne semble pas en avoir ; il n’y a pas d’exposition, pas de nœud, pas de dénoûment ; ce sont des vers, puis des vers. Le public qui a applaudi cette bluette serait bien embarrassé pour en raconter le fond, car il n’y en a pas. Je le répète, les scènes se suivent sans avoir aucun lien entre
elles frien; n est observé, rien n’est amené àtemps. On ne sait pas pourquoi la belle-mère est méchante, on ne sait pas pourquoi elle devient bonne. Les deux époux n’ont qu’une scène, où ils font de l’esprit assez plat. Ces deux rôles développés auraient sans doute eu du bon, mais tels qu’ils sont, ce sont de pâles ébauches. Quant à Valentin, l’âme de la, pièce, celui qui a dû la faire réussir, son rôle est le rôle de tous les valets de vaudeville. Rien ne le lie avec les autres personnages, il ne sert pas à l’intrigue, intrigue qui, d’ailleurs, n’existe pas. Quant à la lettre qu'il écrit à sa maîtresse, c'est une ficelle qui n’en est pas même une, puisqu ’elle-n’amène rien. — Je ne nie pas le mérite 1e l’auteur, je nie le mérite de sa pièce, je proteste contre les comptes rendus que j’ai lus dans les journaux. Ce n’est pas un bon service à rendre à M. Muscadel, que de lui donner sans raison de l’encensoir par la figure. Et pour mon compte, si j'avais été rédacteur, je lui aurais dit : ‘* Vous avez sans doute du talent, travaillez donc pour nous faire une comédie meilleure que celle que vous venez de nous donner ?”. — Voilà bien du bavardage à propos d’un étranger ; mais s la littérature a toujours une petite place dans mes missives et j’ai cru bien faire en te donnant franchement mon avis sur une pièce que tu as sans doute jugée toi-même. Je serais heureux que nos deux jugements se rencontrent. Je n’en veux nullement à M. Muscadel, que je ne connais pas ; ce n’est pas non plus une basse jalousie qui me conduit. J’ai lu la pièce avec la bonne volonté de la trouver excellente et je me contente de traduire le moins impoliment possible l’impression qu’elle m’a produite.
Je me trompe en disant que l’auteur n’avait pas de but. J’ai cru lui en découvrir un; celui de peindre cette espèce de jalousie qu’éprouve une mère contre la femme qu’aime son fils. Elle croit que cette femme la vole, que l’amour doit lui appartenir tout entier, à elle qui l’a nourri, qui l’aime tant. On pourrait faire une charmante comédie avec cette donnée. Mais combien M. Muscadel a traité cela lourdement, si lourdement, que l’on se demande si le but de l’auteur était bien de peindre cet amour maternel luttant contre l’amour.
J’ai reçu ta lettre. — Tu as raison de ne pas trop te
plaindre du sort : car, après tout, comme tu le dis : avec deux amours au cœur, celui de la femme et celui du beau, on aurait grand tort de se désespérer. Le temps passe vite, même dans la solitude, lorsque vous peuplez cette solitude de fantômes chéris ; et qu'est-ce être malheureux, sinon être seul. Ce n'est pas, il est vrai, le seul fléau qui sévit sur l’humaine race, mais de là, du manque de toute affection, découlent tous nos malheurs. Aussi, moi l’isolé, moi le dédaigné, je me cramponne à ton amitié en désespéré. Lorsque mon œil interroge l’horizon, il ne voit que brouillard, que vagues nuées, mais au moins il aperçoit encore ta figure dans un rayon de soleil. Et cela me console. Mon pauvre ami, si jamais mes pensées, mes actions te déplaisaient, dis-le moi franchement : je pourrais me défendre auprès de toi, ; raffermir ton amitié chancelante.
Mais que dis-je là : ne sommes-nous pas maintenant liés, n’avons-nous pas même pensée? Notre amitié est bien solide encore : et ne prends ce que je viens de te dire que comme craintes exagérées d’un danger imapginaire.
Tu m'envoies quelques vers où respire une sombre tristesse. La rapidité de la vie, le brièveté de la jeunesse, et la mort, là-bas, à l’horizon : voilà ce qui nous ferait trembler, si l’on y pensait quelques minutes. Mais n’estce pas un tableau plus sombre encore, lorsque dans lé cours si précipité d’une existence, la jeunesse, ce printemps de la vie, manque entièrement, lorsqu’à l’âge de vingt ans, on n’a pas encore éprouvé le bonheur, qu’on voit avancer l’âge à grands pas et qu’on n’a pas même, pour égayer ces rudes jours d’hiver, les souvenirs des beaux jours d’été. — Et voilà ce qui m'attend.
Tu me dis encore que quelquefois tu n’as pas le courage de m'écrire. Ne sois pas égoïste : tes joies comme tes douleurs m ‘appartiennent. Quand tu seras gai, égayemoi; quand tu seras triste, assombris mon ciel sans crainte : une larme est quelquefois plus douce qu’un sourire. D'ailleurs, écris-moi tes pensées au jour le jour ; dès qu’une nouvelle sensation naîtra dans ton âme, mets-la sur le papier. Puis, quand il ÿ en aura quatre pages, expédie-les moi.
Une autre phrase de ta lettre m’a aussi douloureusement impressionné. C’est celle-ci : ‘‘ la peinture que j’aime, quoique je ne réussisse pas, etc., etc. ?’ Toi! ne pas réussir, je crois que tu te trompes sur toi-même. Je te l’ai déjà dit pourtant : dans l’artiste il y a deux hommes, le poëte et l’ouvrier. On naît poëte, on devient ouvrier. Et toi qui as l’étincelle, qui possèdes ce qui ne s’acquiert pas, tu te plains ; lorsque tu n’as pour réussir qu’à exercer tes doigts, qu’à devenir ouvrier. — Je ne quitterai pas ce sujet sans ajouter deux mots. Je te mettais dernièrement en garde contre le réalisme ; aujourd’hui je veux te montrer un autre écueil, le commerce. Les réalistes font encore de l’art — à leur manière, — ils travaillent consciencieusement. Mais les commerçants, ceux qui peignent le matin pour le pain du soir, ceux-là rampent misérablement. Je te dis ceci non sans raison : tu vas travailler chez X ***, tu copies ses tableaux, tu l’admires peut-être. Je crains pour toi ce chemin où tu t’engages, d’autant plus que celui que tu tâches peut-être d’imiter a de grandes qualités, qu'il emploie misérablement, mais qui ne font pas moins paraître ses tableaux meilleurs qu'ils ne sont. C’est joli, c’est frais, c’est bien brossé ; mais tout cela n’est qu’un tour de métier, et tu aurais tort de t’y arrêter. L’art est plus sublime que cela ; l’art ne s’arrête pas aux plis d’une étoffe, aux teintes rosées d’une vierge. Vois Rembrandt ; avec un rayon de lumière, tous ses personnages, même les plus laids, deviennent poétiques. Aussi, je te le répète, X *** est un bon maître. pour t’apprendre le métier ; mais je doute que tu puisses apprendre autre chose dans ses tableaux. — Etant riche, tu songes sans doute à faire de l’art et non du commerce. Si je parlais à Chaïllan, je lui dirais tout le contraire de ce que je viens de te dire. — Défie-toi donc d’une admiration exagérée pour ton compatriote ; mets tes rêves, ces beaux rêves dorés, sur tes toiles, et tâche d’y faire passer cet amour idéal que tu portes en toi. — Surtout, et c’est là le gouffre, n ’admire pas un tableau parce qu la été fait vite : ; en un mot, et pour conclusion, n’admire pas et n’imite pas un peintre de commerce. — Je reviendrai sur ce sujet. — Je heurte peut-être bien quelques-unes de tes idées. Dis-le moi
franchement pour ne pas garder contre moi une rancune cachée, et par là même augmentant chaque jour. — Mes respects à tes parents.
Je te serre la main.
Ton ami.
J’ai changé de demeure ; adresse tes lettres rue Saint- Victor, n° 35.
AU MÊME
26 avril 1860, 7 heures du matin.
MoN BON VIEUX,
Je ne cesserai de te répéter : ne crois pas que je sois devenu pédant. Chaque fois que je suis sur le point de te donner un conseil, j'hésite, je me demande si c’est bien là mon rôle, si tu ne te fatigueras pas de m'’entendre toujours te crier : fais ceci, fais cela. J’ai peur que tu re m’en veuilles, que mes pensées soient en contradiction avec les tiennes, partant que notre amitié en souffre. Que te dirai-je? je suis sans doute bien fou de penser ainsi au mal ; mais je crains tant le plus léger nuage entre nous. Dis-moi, dis-moi sans cesse que tu reçois mes avis comme ceux d’un ami ; que tu ne te fâches pas contre moi lorsqu'ils sont en désaccord avec ta manière de voir ; que je n’en suis pas moins le joyeux, le rêveur, celui qui s’étend si volontiers sur l’herbe auprès de toi, la pipe à la bouche et le verre à la main. — L’amitié seule dicte mes paroles ; je vis mieux avec toi en me mêlant un peu de tes affaires; je cause, je remplis mes lettres, je bâtis des châteaux en Espagne. Mais, pour Dieu! ne crois pas que je veuille te tracer une ligne de conduite ; prends seulement, dans mes paroles, ce qui te conviendra, ce que tu trouveras bon, et ris du reste, sans seulement prendre la peine de le discuter.
Et maintenant j'’aborde plus hardiment le eur peinture.
Lorsque je vois un tableau, moi qui sais tout au plus distinguer le blanc du noir, il est évident que je ne puis me permettre de juger des coups: de pinceau. Je me
borne à dire si le sujet me plaît, si l’ensemble me fait rêver à quelque bonne et grande chose, si l’amour du beau respire dans la composition. En un mot, sans m’occuper du métier, je parle sur l’art, sur la pensée qui a présidé à l’œuvre. Et je pense agir sagement ; rien ne me fait plus pitié que ces exclamations des soi-disant amateurs qui, ayant retenu quelques termes techniques dans les ateliers, viennent les débiter avec aplomb et comme des perroquets. Toi, au contraire, toi qui as compris combien il est difficile de placer selon sa fantaisie des couleurs sur une toile, je comprends qu’à la vue d’un tableau tu t’occupes beaucoup du métier, que tu t’extasies”’sur tel ou tel coup de pinceau, sur une couleur obtenue, etc., etc. Cela est naturel ; l’idée, l’étincelle est en toi, tu cherches la forme que tu n’as pas, et tu l’admires de bonne foi partout où tu la rencontres. Mais prends garde ; cette forme n’est pas tout, et, quelle que soit ton excuse, tu dois mettre l’idée avant elle. Je m'explique : un tableau ne doit pas être seulement pour toi des couleurs broyées, placées sur une toile ; il ne te faut pas chercher constamment par quel procédé mécanique l’effet a été obtenu, quelle couleur a été employée ; mais voir l’ensemble, te demander si l’œuvre est bien ce qu’elle doit être, si l’artiste est réellement un artiste. Îl y a si peu de différence, aux yeux du vulgaire, entre une croûte et un chef-d’œuvre. Des deux côtés, c’est du blanc, du rouge, etc., des coups de brosse, une toile, un cadre. La différence n’est que dans ce quelque chose qui n’a pas de nom, et que la pensée, que le goût seul révèle. C’est ce quelque chose, ce sentiment artistique du peut-être, qu’il faut surtout découvrir et admirer. Puis, tu pourras chercher à connaître sa manière de procéder, tu pourras faire du métier. Mais, je le répète, qu’avant de descendre à fouiller ainsi le matériel, ces couleurs puantes, cette toile grossière, qu'avant tout tu te laisses emporter au ciel, par la sublime harmonie, par la grande pensée qui s’épand du chefd’œuvre, et l’entoure comme d’une auréole divine. — Loin de moi la pensée de mépriser la forme. Ce serait sottise ; car sans la forme on peut être grand peintre pour soi, mais non pour les autres. C’est elle qui fixe l’idée,
et plus l’idée est grande, plus la forme doit être grande aussi. C’est par elle que le peintre est compris, apprécié ; et cette appréciation n’est favorable qu’autant que la forme est excellente. Je me servirai d’une comparaison ; si je voulais converser avec un Allemand, je ferais venir un interprète ; mais si je n’ai pas d’Allemand avec qui parler, je n’ai que faire d’un interprète. L’interprète est la forme, l’Allemand la pensée ; sans la forme je ne comprendrai jamais la pensée, mais je n’ai que faire de la forme si la pensée n’existe pas. C’est te dire que le métier est tout et n’est rien ; qu’il faut absolument le savoir, mais qu'il ne faut pas perdre de vue que le sentiment artistique est aussi essentiel. En un mot, ce sont deux éléments qui s’annulent séparés, et qui réunis font un tout grandiose.
D'ailleurs, je ne parle pas pour toi ; si tu as du bon, comme je le crois fermement, tu n’as pas à établir ces distinctions que je viens de faire un peu puérilement. Chaque génie naît avec sa pensée et avec sa forme originale ; ce sont choses qui ne peuvent se séparer sans entraîner une complète nullité, du moins apparente, chez l’homme. Cela se remarque surtout lorsque c’est la pensée qui règne seule ; le pauvre grand homme est rangé alors dans le rang des incompris ; son âme a beau rêver, elle ne peut se communiquer aux autres, il est ridicule et malheureux. Lorsque la forme seule existe, l’homme qui la possède sans posséder l’idée, réussit parfois et alors son exemple devient extrêmement dangereux. J'arrive enfin à la peinture de commerce, dont j’avais promis de te reparler ; tout ce qui précède n’est qu’un long préambule et c’est ceci que je voulais te dire. Le peintre de commerce exclut l’idée, il fait trop vite pour faire quelque chose de bon comme art. C’est un métier, un moyen de donner du pain à ses enfants ; rien de mieux. Mais c’est que ce diable de peintre, s’il n’a pas l’idée, a le plus souvent la forme pour lui ; et, dès lors, son tableau est un véritable piège pour les commerçants. On est forcé d’avouer que c’est joli, et si l’on ne va pas plus loin, voilà qu’on se met à admirer une œuvre indigne, l’imiter peut-être. Je sais bien que ce ne sont que les imbéciles qui se laissent prendre ; mais m’en voudras-tu
si je me suis effrayé, même à tort, et si je t’ai dit en ami : ‘* Prends garde! songe à l’art, à l’art sublime; ne considère pas que la forme, parce que la forme seule, c’est la peinture de commerce ; considère l’idée, fais de beaux rêves ; la forme viendra avec le travail et tout ce que tu feras sera beau, sera grand *”. Voilà ce que je t’ai dit, voilà ce que je te répéterai toujours.
Si tu n’es pas content, tu n’es pas raisonnable. Voilà cinq pages, les plus sérieuses que j’aie écrites de ma vie. — Au moins, souviens-toi de nos engagements ; si je blessais ta manière de voir, ne fais pas attention à mon bavardage.
Chaillan a passé, dimanche dernier, la journée entière avec moi ; nous avons déjeuné, soupé ensemble, causant de toi, fumant nos bouffardes. C’est un excellent garçon ; mais quelle simplicité, bon Dieu! quelle ignorance du monde! Qu'il réussisse, cela me semble peu probable ; il ne sera cependant jamais malheureux, et c’est en quelque sorte ce qui me console de le voir rêver ainsi tout éveillé. Son caractère n’est plus jeune ; je le soupçonne même d’être un peu avare. Avec ces deux défauts, qui dans le cas présent sont des qualités, il ne peut mourir de faim, ni se faire trop de bile. Il se retirera toujours à temps dans son village, ou bien se contentera des portraits médiocres qu’il vendra le plus cher possible.
— Il est, me disait-il, dans une maison où logent douze fillettes ; et cela l’ennuie, car elles font un tapage a faire crouler les murs. Il va changer de demeure. L’innocent!
Chaque jour il se rend chez le père Suisse, depuis le matin 6 heures jusqu’à 11 heures. Puis, l'après-midi, il va au Louvre. Réellement il a du toupet. — Ah! si tu étais ici, la belle vie! Mais à quoi bon cette exclamation ? à nous donner des regrets superflus.
— Je ne t’en dirai pas plus long sur Chaiïllan : il doit t’écrire lui-même sous peu. — Je n’ai pas encore revu Villevieille ; je pense aller lui rendre bientôt visite.
Quant à moi, ma vie est toujours monotone. Lorsque, courbé sur mon pupitre, écrivant sans savoir ce que j'écris, je dors tout éveillé, comme abruti, soudain parfois un frais souvenir passe dans mon esprit, une de nos
joyeuses parties, un des sites que nous affectionnions, et mon cœur se serre affreusement. Je lève la tête, et je vois la triste réalité ; la chambre poudreuse, encombrée de vieilles paperasses, peuplée par un monde de commis stupides pour la plupart ; j’entends le monotone grincement des plumes, des mots stridents, des termes bizarres pour moi ; et là, sur la vitre, comme pour me railler, les rayons de soleil viennent se jouer et m’annoncer qu’au dehors la nature est en fête, que les oiseaux ont des chants mélodieux, les fleurs de parfums enivrants. Je me renverse sur ma chaise, je ferme les Yeux, et pous un instant je vous vois passer, vous, mes amis ; je les vois, elles aussi, ces femmes que j’aimais sans le savoir. Puis tout s’évanouit, la réalité revient plus terrible, je reprends ma plume et je me sens des envies de pleurer. — Oh! la liberté, la liberté! la vie contemplative de l’Orient! la douce et poëtique paresse! mon beau rêve! qu'êtes-vous devenus ?
J’ai fait cette lettre, currente calamo, sans me reposer, sans moucher ma chandelle. Il est bientôt minuit et je vais me mettre au lit. Je me sentais exalté ce soir, pardonne-moi donc si ma lettre est folle, privée de ce peu de raison que je possède.
Je n’ai pas pu attendre une lettre de toi pour t’écrire de nouveau et quoique je n’aie rien à te dire, il m’a pris une telle rage de noircir du papier, que j’ai cédé à la tentation.
Je te serre la main.
Ton ami.
Mes respects à tes’ parents.
Je reçois ta lettre à l’instant. — Elle fait naître en moi une bien douce espérance. Ton père s’humanise ; sois ferme, sans être ixrrespectueux. Pense que c’est ton avenir qui se décide et que tout ton bonheur en dépend. — Ce que tu dis sur la peinture devient inutile, du moment que tu reconnais toi-même les défauts de X***.
Je répondrai à ta letire sous peu.
[ea UT
À BAILLE
Paris, 2 mai 1860.
MoN BON VIEUX,
Je trouve que les poëtes, les romanciers ont un peu beaucoup abusé du drame dans l’amour. Ils ne semblent s’occuper que de l’instant critique, que de l’instant où la passion éclate, sauvage, échevelée. On dirait une montagne à deux versants, l’un, pente douce et fleurie, n’a que vallons délicieux, que ruisseaux murmurant sous l’herbe, que fauvettes babillant dans les buissons ; on le gravit sans fatigue aucune, bien au contraire en sentant sa poitrine se dilater de se rapprocher ainsi du ciel. On va, on va toujours, pressé de se perdre dans les nuages ; mais lorsqu’on est au sommet, lorsqu'on croit se sentir pousser des ailes, voilà je ne sais quelle fatalité qui vous entraîne à descendre l’autre versant. Et quelle descente, bon Dieu! celui-là n’est que ronces, qu’abîmes sans fond ; la pente est roïde, et l’on roule plutôt qu’on ne marche. Messieurs les romanciers font gravir cette montagne a chacun de leurs héros, qui la monte plus ou moins vite, qui la descend plus ou moins rapidement, Mais tous doivent la subir, c’est la règle commune. Ils me diront : c’est la réalité qui le veut ; nous ne faisons que peindre les hommes, et tant pis pour eux, s’ils se ressemblent tous, si tous ont la folie de trop aimer avant pour ne plus aimer ensuite. Et ils auront quelque raison, les braves gens. IL est certain que ce sont nos rêves insensés, nos désirs impossibles à satisfaire qui font le plus souvent notre malheur, quand nous nous heurtons à la vie réelle. Maïs le roman n’a pas que le but de peindre, il doit aussi corriger, et c’est une pauvre correction que celle de peindre un peu pour corriger un jour. Il est beaucoup de gens, je l’affirme, qui s’estimeraient heureux d’avoir les qualités d’un héros de roman, quittes à avoir ses défauts. Moi, je croisique ce n’est pas en montrant brutalement son mal à un homme qu’on le guérit ; maïs, au contraire, en lui faisant voir le bonheur qu’il goûterait
s’il avait suivi la bonne voie. Donc point de montagne à gravir, point de montagne à descendre ; une grande plaine bien unie, bien fertile, moins agréable, il est vrai,
e le premier versant, mais ne présentant pas les gouffres horribles du second. C’est-à-dire que l’amour ne sera plus la félicité d’un instant détruite par la désolation du reste de la vie ; que ce sera, en un mot, un bonheur paisible, ne demandant pas trop pour obtenir beaucoup, une amitié passionnée, si je puis m’exprimer ainsi. Une telle étude manquerait-elle d’intérêt? certes non, Paul et Virginie est là pour le prouver ; il est vrai que l’auteur finit par faire mourir Virginie ; c’est un tort à mes yeux, et je ne vois pas pourquoi ces frères amants n’auraient pas continué leur idylle dans le mariage ; ce n’eût plus été de l’amour ingénu — et c’est là ce qui a déterminé l’auteur à noyer son héroïne, — mais c’eût été un amour tout aussi plaisant. On me criera de nouveau : ‘* Vous ne peignez pas, vous êtes dans le faux ; cet amour-là n’existe pas ?”. O bons auteurs, de quoi vous inquiétez-vous ? Vous pensez donc ne dire que des vérités, ne rien inventer et nous montrer le cœur humain à nu. Vraiment! j’ai moins d’orgueil que vous, et j'avoue même que je n’ai jamais réussi à bien comprendre un seul exemplaire de la race humaine. D'ailleurs, vous m’accorderez que, dans vos livres, vous faites la part de l’invention ; eh bien, moi, cette part, je vais l’employer à faire, non pas du terrible dans la passion, mais du simple, du terre à terre, du tous les jours. Et croyez-vous que si tous les hommes ressemblaient à mon héros, à cet être qui, dites-vous, n’existe pas, et qui aime bonnement, sans trop rêver, sans trop pleurnicher, croyez-vous que le monde irait plus mal? Sûrement non. Qu'importe alors que je fasse la peinture de ce qui n’existe pas, si je le puis faire exister? Mon héros sera-t-il plus mauvais et moins utile que le vôtre, si mon héros fait naître des sages, lorsque le vôtre n’est que le calque des fous? Non, dix fois encore non! J’ai donc raison et vous avez tort.
Je faisais ces réflexions hier au soir, en lisant Lucrezia Floriani, de George Sand ; non pas pour critiquer cet écrivain, plutôt pour me révolter contre une mode si générale qu’on ne peut lire au premier chapitre sans
deviner le dernier. Critiquer George Sand! à Dieu ne plaise! Ses romans champêtres sont de trop délicieuses idylles pour qu’on l’accuse de rechercher le terrible. Il est vrai cependant que presque tous les amours qu’elle raconte sont malheureux ; et j’avouerai que je préfère son roman rustique, La Mare au Diable, à Lucrezia Floriani, dont je te parlais tantôt. La Mare au Diable, quelle perle! voilà réellement qui vous fait souhaïter d’aimer une femme ; point de sanglots d’amour, point de sanglots de tristesse, un bonheur souriant et calme. Cela plaît bien plus qu’une passion exaltée ; on pose la brochure, le cœur paisible et léger, rempli de tendresse et de charité. Bien au contraire, cet autre livre, où l’on vous montre un de ces amours dévorants, trouble, éveille le plus souvent des pensées charnelles, et donne toujours le cauchemar pour plusieurs nuits. — Loin de moi la pensée de vouloir restreindre l’art à l’églogue seule ; j’exprime mon goût et rien de plus.
Revenons au roman de George Sand, que je t’ai promis, dans ma dernière lettre, d'apprécier d’après mes faibles mérites. Je me hâte de te dire que ce n’est pas une analyse en règle que je vais te donner, mais seulement quelques observations générales. — J’entendais s’élever autour de moi un concert de louanges sur cet écrivain, et je l’admirais sur la foi des autres, n’ayant pas encore eu le temps de la juger moi-même. Enfin, sorti des bancs du lycée, je me suis décidé à lire ses œuvres ; trois de ses ouvrages m'ont déjà passé par les mains, La Mare au Diable, André, Lucrezia Floriani : ce n’est donc que sur ces romans seuls que porte mon appréciation. Je crois, d’ailleurs, avoir eu la main heureuse. Une certaine gradation dns le style, les situations, les sentiments, se fait remarquer dans ces trois écrits ; entre La Mare au Diable, idylle simple et gracieuse, et Lucrezia Floriani, drame où l’amour éclate, échevelé, André sert comme de transition par son heureux mélange de passion et de poésie champêtre. D'ailleurs, dans tous, l’amant et l’amante, quel que soit leur entourage, quel que soit leur caractère propre, sont, quant au fond, toujours à peu près les mêmes, l’amant n'ayant pour faire excuser ses gros et nombreux défauts qu’une seule
qualité, celle d’aimer, de trop aimer ; l’amante moins passionnée, moins ardente, mais plus raisonnable, plus parfaite. Chez elle l’amour n’est jamais, dans les commencements, un délire ; elle aime de toute sou âme, simplement, sans rêver les étoiles, ni leur adresser des exclamations. Ce n’est qu’au contact de son amant, qu’en écoutant ses divagations plus ou moins poëtiques, qu’en recevant ses baisers muets et terribles, qu’elle devient folle de lui. Mais elle ne s’aventure qu'avec crainte sur cette mer inconnue ; elle agit comme malgré elle, sans bien se rendre compte de ses nouvelles sensations, étonnée, emportée par une force fatale. On dirait qu’elle pressent que ce délire n’est qu’une crise, une maladie morale, âpre et voluptueuse, un état anormal, comme un flambeau qui éblouit soudain pour s’éteindre ensuite. Et ce n’est pas là un vain pressentiment. Bientôt l’amant, l’ange des cieux, redevient homme ; sa faiblesse, son égoïsme, son défaut, quel qu’il soit, reposait, et la pauvre malheureuse pleure des larmes de sang, regrettant ce moment d'ivresse étrange. Elle se réveille comme d’un mauvais songe dont on se souvient confusément, elle se demande ce qu’elle a fait de sa raison ; elle n’a plus pour celui qu’elle aimait tant que de la haine ou du mépris. Son rêve, à elle, était une vie heureuse, un amour paisible ; dans la droiture de son esprit, elle s’était dit que rien n’est plus fatal au bonheur que le tumulte de la passion. Son seul crime est d’avoir joué avec le feu, de s’être trop confiée ; sa seule punition est de souffrir, grande et belle. Mais lui, comme il est petit, comme il fait pitié ; ce qui cachait toutes ses misères, son exaltation est tombée ; il aime peut-être encore son amante, mais le charme est rompu ; il n’est plus pour elle qu’un être comme les autres, inférieur peut-être. Elle le domine ; elle se voit meilleure, plus courageuse, plus aimante que lui ; je l’ai dit, elle ne l’aime plus, elle le méprise parfois.
Ainsi donc, en résumant, tous deux sont malheureux pour s’être laissé emporter par un rêve insensé. Mais dans cette faute commune, combien la femme est moins coupable. Elle n’a cédé qu’à une sorte de fascination, et son penchant, sa pensée n’y ont été pour rien. L’homme, au contraire, a tout fait ; c’est lui le tentateur, c’est
Adam présentant la pomme à Eve. Elle rêvait une mer paisible, une Méditerrannée, bleue et embaumée ; et c’est lui qui l’a fait monter dans une frêle nacelle, sur un Océan rugissant, soulevé par un vent terrible. Tous deux ont péri ; mais la justice de Dieu les a frappés selon leur faute. La femme qui, avant la tourmente, n’était que qualités, reste après parfaite, plus sublime dans sa douleur ; l’homme, au contraire, dont le seul mérite était son exaltation, se traîne avec ses mille défauts, n’est plus qu’un sujet de larmes, et pour lui, et pour les autres.
Ce que je viens de dire s’applique surtout à André et a Lucrezia. Quant à La Mare au Diable, malgré son titre, rien n’est moins tragique. Mais l’amante y est encore bien supérieure à l’amant ; et, au ‘ond, toujours la même pensée : ‘‘ L’homme +52: un grand fou qui n’a jamais compris la femme, et qui, s’il veut marcher droit, doit se laisser conduire par elle ?”. Sans doute, l’écrivain étant une femme, on dira que chacun prêche pour son saint. Cependant, si je suis à te donner une idée du héros et de l’héroïne de George Sand, ils te sembleront vivants comme ils le semblaient à mes veux, lorsque je les suivais dans leurs aventures et leurs passions. Ce sont, je le crois, de véritables portraits dont les originaux ne sont pas rares dans ce bas monde.
Tu le vois, George Sand, elle aussi rêve un amour paisible, et si elle décrit une passion délirante, ce n’est que pour en faire voir les suites inévitables et terribles. C’est sans doute pour cela qu’on l’a accusée d’avoir un esprit positif ; comme si ce qu’elle rêve, un bonheur tranquille, n’était pas jusqu’à présent à l’état d’idéal. — Elle est peut-être un peu trop longue dans les descriptions, surtout dans la peinture des caractères. J’aime mieux voir un héros agir, que d’entendre l’écrivain me dire : il était ceci, il était cela. George Sand fait trois chapitres pour m'expliquer l’homme qu’elle met en scène ; je me perds. et pour bien comprendre, je suis obligé de résumer ce que je viens de lire. Pourquoi diable alors, l’auteur ne se contente-t-il pas de me donner ce résumé. D'’ailleurs, l’auteur de La Mare au Diable possède un style clair, simple et vif. On la comprend toujours, et jamais on n’y rencontre de ces mots prétentieux, de ces phrases
torturées. J’ai lu quelque part que George Sand péche par sa philosophie. Jusqu’à présent, dans les livres que j'ai lus, je n’ai découvert qu’une douce tolérance, qu’un grand esprit de charité. Elle relève, ainsi que Jésus, la femme coupable, la vierge folle, lorsque cette pécheresse a beaucoup aimé. Elle voudrait que le monde entier fût peuplé de riches et de joyeux, que tous soient frères, s’aiment et s’entr’aident. De plus, ce n’est pas un de ces esprits qui se consument en de vaines larmes. Elle a, si je puis parler ainsi, une charité militante. Elle propose de marcher au devant des maux, d’aller trouver le misérable en sa mansarde, et là de lutter corps à corps avec la misère ; point de larmes inutiles, point de vains attendrissements sur les pauvres, mais une lutte patiente, un combat de chaque jour, d’où tous les hommes sortiront frères, formant une seule république riche et forte. Hélas! ce n’est peut- -être qu’un rêve, et pourtant cela serait bien. — Je m’arrête ; pardonne-moi ce long bavardage qui ne prouve pas grand”’chose, si ce n’est, peutêtre, que j'ai lu George Sand sans la comprendre. J'aurais voulu t’en dire plus long, mais je me suis embrouillé, et n’ai pu trouver une transition convenable.
Je te disais dans ma dernière lettre que mon bonheur à moi était une immense tranquillité, et au dehors, et dans mon être. Comme ce rêve pourrait te paraître en désaccord avec mon autre rêve, celui d’une gloire littéraire, j’ajoutais que ;e reviendrais sur ce sujet. C’est que, sans doute, tu ne sais pas les idées qu’éveille en moi le nom d’auteur. Ce n’est pas la tribune de l’homme politique, les haïnes et les applaudissement qui grondent autour d’un chef d’école. C’est la mansarde de la grande ville, le chalet de la montagne ; une vie douce peuplée de mes rêves ; aucun souci matériel ; deux ou trois amis pour rêver et divaguer avec moi, une tâche non imposée, un travail d’inspiration. Puis, il est vrai, le murmure flatteur de la foule, non tant pour contenter mon orgueil, que pour faire grincer mes ennemis — (hélas! j’en ai). L’estime de tous, l’aisance pour me moquer de la richesse. — Je sais bien que cela n’arrivera jamais, que si même je me faisais un nom, il y aurait bien des sifflets parmi les applaudissements, bien du vacarme, bien du trouble.
Je sais que je ne serai peut-être pas heureux, que je m'éloignerai d’autant plus du bonheur que je rêve. — Mais quel est celui qui peut se vanter de marcher plus droit que moi, d’avoir si bien déchiré le voile de l’avenir, qu'il tende à son but sans craindre les bornes du chemin. Toi-même, qui a mis ton espoir dans le travail, qui crois parvenir au bonheur avec ce puissant levier, sais-tu si une paille, une plume, un rien, ne le fera pas voler en éclats, t’écrasant sous l’énorme bloc que tu tâchais de soulever. — (Crois-moi, nous marchons en aveugles ; nous jurons dix ans que nous agissons avec sagesse, puis un jour nous nous apercevons que nous sommes de grands fous. Tu auras l’aisance, l’estime, j’aurai peut- -être un peu de renom ; est-ce assez pour être assuré de vivre heureux, lorsqu'un caprice enfantin nous plonge dans la douleur, si nous ne pouvons le satisfaire? En vérité, je te le dis, ne vendons pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué ; ne rions pas avant d’éprouver une cause de joie. Ou plutôt, morbleu! rions, rions à perdre haleine, rions des autres, rions de nous, rions de l’univers entier. Au moins, on s’étourdit.
Cézanne me parle de toi. Il confesse son tort et m’assure qu’il va changer de caractère. Puisqu'’il a entamé ce chapitre, je compte lui dire mon avis sur sa manière d’agir ; Je n’aurais pas commencé, mais je crois qu'il est inutile à présent d’attendre le mois d’août pour tenter votre rapprochement.
J'attends chaque jour une lettre de toi. Voici plus de quinze jours que tu me fis la promesse d’être plus exact ; j'en attends les effets. Quant à moi, si je suis en retard, ce n’est nullement de ma faute ; je me suis trouvé indisposé, et pour ne pas te faire attendre j’achève cette lettre à mon bureau ; on fait un tapage épouvantable autour de moi, sois donc indulgent pour la seconde partie de cette missive. — Le temps se remet. Dimanche, je suis allé m’égarer dans le bois de Vincennes, le rossignol chantait, le ciel était bleu, sans nuage. Hélas! ce n’était pas là pourtant ma belle Provence, — beau pays, sales habitants. Ne va pas te fâcher, au moins. Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. lon ami.
A PAUL CÉZANNE
Paris, 5 mai 1860.
MoN BON; VIEUX,
Je suis seul dans ma chambre, un peu indisposé. J’ai fait l’école buissonnière pour aujourd’hui et je ne crois pouvoir mieux employer le temps passé loin de mon bureau, qu’en causant avec toi. — Je vais donc répondre à tes deux dernières lettres. La
Comme tu le présumes fort bien, je ne m'amuse nullement aux Docks ’. Voici un mois que Je suis dans cette infâme boutique et j’en ai, par Dieu! plein le dos, les jambes et tous les autres membres. — Je ne demande qu’une grotte dans le flanc d’un rocher, sur une haute montagne. Je vivrai là vêtu d’un froc s’il le faut, en ermite, ne me souciant ni du monde, ni de ses jugements. — Ne crois pas que ce soit là le vain désir d’un poëte ; je pense sérieusement et, si je n’avais pas une mère, il y a longtemps que j’aurais tâché de mettre mon idée à exécution. — Quoi qu’il en soit, je trouve mon bureau puant et je vais bientôt déguerpir de cette immonde écurie. Ce qui m’arrête, c’est que, sorti de là, je me trouverai de nouveau à la charge de ma famille ; je cherche une combinaison qui me permette de manger et de rester libre, combinaison, hélas! que je ne trouve pas, que je ne trouverai jamais. Tu ne peux te douter de la souffrance que j’éprouve quand je pense à ces choses-là. C’est comme un damné labyrinthe ; j’ai beau marcher, je m'’égare et toujours je reviens au même point, à penser en pleurant à l’art sublime, à la liberté, à toutes ces célestes choses dont l’amour ne veut pas mourir en moi, et qui se débat en désespéré, devant l’horrible réalité. — Car, te le dirai-je, si je suis malade de corps, ce n’est qu’une suite de ma maladie morale, de l’ennui, du déses-
(x) jSur la recommandation de M. Labot, ancien ami de François. Zolaïet avocat au Conseil d’Etat, le jeune Emile avait trouvé aux Docks un emploi infime, aux appointements de 60 francs par mois.
poir que je ressens. Mais quittons ce triste sujet et tâchons de rire et de boire frais.
Tu me parles de Baïille dans tes deux lettres. Il y a longtemps que je désire moi-même t’entretenir au sujet de ce brave garçon. — C’est qu’il n’est pas comme nous, qu'il n’a pas le crâne fait dans le même moule ; il a bien des qualités que nous n’avons pas, bien des défauts aussi. Je ne puis pas essayer de te faire la peinture de son caractère, te dire par où il pèche, par où il l’emporte; je ne lui donnerai pas non plus l’épithète de sage, pas plus que celle de fou ; cela n’est que relatif et dépend du point de vue d’où l’on envisage la vie. Que nous importe d’ailleurs, à nous ses amis ; ne suflit-il pas que nous l’ayons jugé bon garçon, supérieur à la foule, ou du moins plus apte à comprendre notre cœur et notre esprit. Ne devons-nous pas le juger avec cette bienveillance que nous récilamons pour nous-mêmes, et, si quelque chose nous contrarie dans sa conduite, de quel droit irions-nous trouver mauvais ce qu'il trouve bon? Crois-moi, nous ne savons ce que la vie nous garde ; nous sommes au début, tous trois riches d’espérances, tous trois égaux par notre jeunesse, par nos rêves. Serronsnous la main : non pas une étreinte d’un moment, mais une étreinte qui empêche un jour de faiblir, ou qui console après la chute. — Que diable me marmotte-t-il là, dois-tu dire? Mon pauvre vieux, j’ai cru m’apercevoir que le lien qui t’unissait avec Baille faiblissait, qu’un anneau de notre chaîne allait casser. Et, tremblant, je te prie de penser à nos joyeuses parties, à ce serment que nous avons fait, le verre en main, de marcher toute la vie, les bras enlacés, dans le même sentier ; de penser que Baiïlle est mon ami, qu’il est le tien, et que si son caractère ne sympathise pas entièrement avec le nôtre, il n’en est pas moins dévoué pour nous, aimant, qu’enfin il me comprend, qu’il te comprend, qu’il est digne de nos confidences, de ton amitié. — Si tu as quelque chose à lui reprocher, dis-le moi, je tâcherai de le défendre, ou plutôt dis-lui à lui-même ce qui te contrarie en lui, — rien n’est à craindre comme les choses non avouées entre amis.
Tu te rappelles nos parties de nage, cette heureuse
époque où, insoucieux de l’avenir, nous combinions un beau soir la tragédie du célèbre Pitot ; puis le grand jour! là, sur le bord de l’eau, le soleil qui se couchaït radieux, cette campagne que nous n’admirions peut-être pas alors, maïs que le souvenir nous présente si calme et si riante. — On a dit — je crois que c’est Dante — que rien n’est plus pénible qu’un souvenir heureux dans les jours de malheur. Pénible, oui, mais âprement voluptueux aussi; on pleure et on rit à la fois. — Malheureux que nous sommes! à vingt ans nous regrettons déjà le passé; nous nous tournons vers cette époque enfuie, tendant les bras, pleurant sans espoir de voir renaître ces beaux jours. Malheureux et fous! nous gâtons notre vie comme à plaisir, toujours souhaïtant de voir revivre le passé, ou implorant l’avenir à grands cris, ne sachant jamais jouir du présent. — Je te l’ai dit dans ma dernière lettre, parfois un souvenir, rapide comme un éclair, traverse ma pensée ; c’est un mot que tu m'as dit jadis, c’est une de nos parties : une montagne, un chemin, un buisson, et je regrette, et je désespère — malheureux et fou. Dans tes deux lettres tu me donnes comme un espoir lointain de réunion. ‘* Quand j’aurai fini mon droit, peutêtre, me dis-tu, serai-je libre de faire ce que bon me semblera ; peut-être pourrai-je aller te rejoindre ??’. Que Dieu veuille que ce ne soit pas la joie d’un instant ; que ton père ouvre les yeux sur ton véritable intérêt. Peutêtre, à ses yeux, suis-je un étourdi, un fou, même un mauvais ami de t’entretenir dans ton rêve, dans ton amour de l’idéal. Peut-être, s’il lisait mes lettres, me jugerait-il sévèrement ; mais quand bien même je devrais perdre son estime, je le dirais hautement devant lui comme je le dis à toi : ‘* J’ai réfléchi longtemps à l'avenir, au bonheur de votre fils, et par mille raisons qu’il serait trop long de vous expliquer, je crois que vous devriez le laisser aller là où son penchant l’entraîne ”’. — Mon vieux, il s’agit donc d’un petit effort, d’un peu travailler. Voyons, que diable! sommes-nous tout à fait privé de courage? Après la nuit viendra l’aurore ; tâchons donc de la passer tant bien que mal, cette nuit, et que lorsque Juira le jour tu puisse dire : ‘* J’ai assez dormi, mon père, je me sens fort et courageux. Par pitié! ne m’en-
fermez pas dans un bureau ; donnez-moi mon vol, j'étouffe, soyez bon, mon père ?”’. — Je ferai ta commission à Chaillan.
Leclère met en doute, me dis-tu, mon voyage à Aix. Le cher homme se trompe ; je compte aller te serrer la main tout comme l’année dernière. Il est vrai, je préférerais que ce fût toi qui vins, et cela pour une foule de raisons ; mais, comme je doute encore de la bonne volonté de ton père, je me prépare à faire mes paquets. — Tu me parles vaguement d’une certaine aventure qui aurait amené des suites fâcheuses entre Leclère et De Julienne. Je juge à propos de joindre à cette lettre un mot pour ce dernier ; autant pour éclaircir l’affaire que pour désavouer toutes les mesures rigoureuses qu’on aurait pu prendre en mon nom. — Lis d’ailleurs ce mot et ne m’en veuille pas s’il rogne ta portion. — Serre la main de Leclère à mon intention et ne lui dis pas que tu m’as communiqué cette misère.
Quant à vous, mes beaux musiciens, chantez tout votre soûl ; riez, mes enfants, riez. Ma mansarde n’est certes pas belle, et cependant parfois je la regrette. — Nous avons depuis une semaine un temps sublime ; je ne le croirais pas, si je ne suais pas. Mais que m’importe la pureté du ciel, à moi Parisien ; je sors si peu. Je ne vais jamais manger des anchois au bastidon, tout au plus si je vais m’installer à la porte d’un établissement dans le genre du Qu’a fait la belle eau (Oh! Marguery!). Je ne t’ai pas décrit ma nouvelle demeure, mon voisinage : ce sera pour ma prochaine lettre.
Il y a eu soirée hier soir chez moi. J'ajoute cette feuille de papier à ma lettre pour te narrer cette rareté. Nous étions douze, ma mère, Pagès (du Tarn), Chaillan, Pajot, moi : le reste ne vaut pas l’honneur d’être nommé. Le but de cette réunion était de lire quelques vers et d’ouïr quelques chanteurs qui se trouvaient parmi nous ; ce fut tout artistique comme tu vois. On a servi, comme consommations, trois douzaines de biscuits, deux bouteilles, une de champagne, une de malaga, puis le premier acte de la Nouvelle Phèdre, et le proverbe intitulé Perrette. On a fortement applaudi ; était-ce l’auteur à qui s’adressaient ces éloges, ou le maître de la maison qui
offrait de si bon malaga? Je livre ce problème à ta perspicacité. Pour moi, je juge incapables de m’apprécier la moitié des personnes qui m'écoutaient. Ce n’est pas orgueil, c’est simplement expérience et vérité. Ce qui m’a fait le plus plaisir, ce sont les éloges de Pajot, les bonnes grosses appréciations de Chaillan, puis les quelques admirations vraies de Pagès (du Tarn). Pardon d’avoir parlé de moi le premier ; j’ai voulu me débarrasser de ma pièce pour parler pi: à l’aide de La Nouvelle Phèdre. On n’en a lu que le premier acte et ce n’est donc que d’après ce fragment que je puis en parler. — Une seule question. Qu'est-ce qui m’ennuie dans la tragédie ? C’est. la tragédie elle-même ; ce sont tous ces vieux accessoires usés, les confidents, les tirades emphatiques, l’alexandrin lourd et régulier, etc., etc. Lorsque M. Pagès (du Tarn} me dit qu'il était le partisan des innovations, je crus qu’il avait aboli toutes ces vieilleries. Point du tout ; ses nouveautés se bornent à un changement de costume, l’habit noir au lieu de la toge romaine, à un changement de nom, le nom d’Abel au lieu de celui d’Hippolyte. D'autre part, il ne s’aperçoit pas d’un écueil ; voulant faire, comme il le dit, la tragédie de l’homme et non celle des rois et des héros, choisissant un sujet bourgeois, ne doit-il pas craindre de rendre plus ridicules encore l’emphase et la déclamation dans le cercle mesquin d’une famille. Thésée, Hippolyte, peuvent invoquer les dieux, ils en descendent. Mais tel ou tel marchand enrichi sera parfaitement ridicule de faire ainsi les grands bras. Est-ce à dire que ces drames qui s’agitent confusément dans l’ombre d’une maison, que ces passions terribles qui désolent une famille, ne présentent aucun intérêt, ne soient pas dignes d’être mis sur la scène. Loin de là, seulement il faut, selon moi, que le style s’accorde avec: le genre, et certes, le vieux style classique, les exclamations, les périphrases sont ce qu’il y a de plus faux au monde dans la bouche d’une petite bourgeoise. — D'ailleurs ce premier acte est rempli de beaux vers ; les situations sont copiées sur Racine, mais cela était dans le sujet même. — Si l’on me demandait mon avis sincère, je répondrais que cette tragédie est littéraire, bien versifiée, de beaucoup plus passionnée que les tragédies classiques.
destinée selon moi à un succès éclatant ou à une chute complète ; mais qu’elle n’est nullement destinée à faire révolution en littérature, comme le pense son auteur, et qu'elle n’est pas le dernier mot de l’art dramatique. Je m'arrête faute de place. — Si bien que Chaiïllan a chanté et qu’il a été fort applaudi ; si bien qu’un monsieur qui se trouvait là nous a invités tous les deux à une soirée où doivent se trouver des acteurs de l’Odéon ; si bien qu’on a été se coucher sur les minuit. — M. Pagès (du Tarn) me demande soudain : ‘* Voulez-vous six vers de désespoir? — Parbleu! lui dis-je, ce sont six verres vides ?”. — Le brave homme resta bouche béante.
Je te serre la main, Ton ami.
Je t’envoie trois feuilles différentes.
— Ceci prouve que jadis j’avais trois cahiers de papier et que je n’en ai plus maintenant.
A BAILLE
Mon CHER BAILLE, Aux Docks, 14 mai, 3 heures.
Rien ne vient, — je me décide à t’envoyer cette lettre.
J’ai attendu vainement jusqu’à ce jour une lettre de toi, pour répondre sur ce dont tu me parlerais, et rendre par là-même ma lettre plus intéressante pour toi. Mais ne voyant rien venir, ne voyant que la nature qui verdoie et la route qui poudroie, j’ai pensé qu’il était bon de ne pas attendre davantage une chose aussi rare, aussi peu sûre qu’une de tes lettres. Vraiment, je finirai par me mettre en colère ; tant que tu ne m'avais rien promis, passe encore! mais du moment que tu me traces un beau programme, où tu m’annonces une avalanche de missives, n’ai-je pas raison de t’en vouloir, lorsque tu restes un grand mois silencieux comme un Turc accroupi. Je suis sûr que tu t’accuses toi-même. Que diable! les meû culpa sont bons pour les jolies pécheresses qui ne se frappent
la poitrine que pour pécher ensuite avec plus de liberté. Toi, un homme raisonnable, un savant, n’es-tu pas honteux, connaissant ta faute, d’y retomber sans cesse. Baille, Baïlle, mon doux ami, je vais me fâcher.
Aux choses sérieuses d’abord. — Ainsi, je te l’ai dit, j’ai écrit à Cézanne au sujet de la froideur avec laquelle il t’avait reçu. Je ne puis mieux faire que de te transcrire ici, textuellement, les quelques mots qu’il m’a répondus à cet égard ; les voici :
— ‘* Tu craindrais, d’après ta dernière lettre, que notre amitié avec Baille faiblîit. Oh! non, car, morbleu, c’est un bon garçon ; maïs tu sais bien qu’avec mon caractère comme Ça, je ne sais trop ce que je fais, et donc si j'avais envers lui quelques torts, eh bien, qu’il me les pardonne ;. mais autrement, tu sais que nous sommes très bien ensemble, mais j’approuve ce que tu me dis, car tu as raison. Donc nous sommes toujours très amis ?”.
Tu le vois, mon cher Baiïlle, j’avais bien jugé que ce n’était qu’un nuage léger qui s’évanouirait au premier: vent ; je t’avais bien dit que ce pauvre vieux ne sait pas toujours ce qu'il fait, comme il l’avoue assez plaisamment lui-même ; et que, lorsqu'il vous chagrine, il ne faut. pas s’en prendre à son cœur, mais au mauvais démon qui. obscurcit sa pensée. C’est une âme d’or, je le répète, un. ami qui peut nous comprendre, aussi fou que nous, aussi. rêveur. — Je ne suis pas d’avis qu’il connaisse les lettres échangées entre nous, au sujet de votre paix ; il faut même qu'il croie que j’ai agi à ton insu, qu’il ignore, en un mot, que tu t'es plaint de lui, que vous avez été brouillés un instant. — Quant à ta conduite envers lui jusqu’au mois d’août, époque à laquelle nos belles parties recommenceront, elle doit être celle-ci, toujours selon moi, bien entendu : — tu lui écriras régulièrement quelques lettres, sans trop te plaindre des retards qu’il. pourra mettre lui-même à te répondre ; que ces lettres soient, comme par le passé, affectueuses, surtout exemptes de toute allusion, de tout souvenir qui pourraient rappeler: votre petite brouille ; en un mot, qu'il en soit entre vous. comme si rien ne s'était passé. C’est un convalescent que: nous traitons, et si vous ne voulons pas de rechute, évitons les imprudences. — Tu comprends ce qui me fait.
parler ainsi, la crainte de voir se rompre notre amical triumvirat. Aussi tu excuseras mon ton de pédant, mes craintes exagérées, mes précautions peut-être inutiles, en mettant le tout sur l’amitié que je vous porte à tous les deux.
Je voudrais te faire comprendre ma maladie morale. — Lorsque je jette un regard à a l’horizon, je me vois seul ; rien ne m'’attache à la vie, ni haine , ni amour. Je me demande avec angoisse si je n’ai pas de cœur, si le ciel m'a fait misérable, si je ne suis qu’un tas de boue incapable de briller. La solitude, la solitude sans forme, voilà ce qui m'’effraye ; et cette solitude, étrange chose, c’est moi qui me la suis créée. Moi, qui ne croyant personne digne de ma confiance, suis resté sans ami, sans maîtresse, dans cet immense Paris, moi qui, de crainte de n’être pas compris, n’ai rien dit, rien confié. Suis-je donc un sot orgueilleux ? Je me juge sévèrement et pourtant je me juge exempt d’orgueil. Si j’ai agi ainsi, si je me suis enfermé, en égoïste, avec Tee joies et mes douleurs ; At est que jusqu ’à présent je n’ai pas encore trouvé une âme qui sympathise avec la mienne ; c’est que je me suis agité dans un monde d’imbéciles, sans cœur pour la plupart. La solitude, ô mon Dieu! la solitude peuplée de chères visions, est bien calme, bien douce, mais il arrive un moment où le rêve du poëte ne lui suffit plus où son âme ne peut plus se contenter d’ombres vaines. Alors il cherche autour de lui ce qu’il a vu en songe, il ne le trouve pas et il souffre. Il veut revenir à son rêve, mais le rêve ne veut plus de lui ; la solitude ne lui paraît plus qu’un grand abîme noir, et il souffre. Il souffre toujours et partout. — Parfois je vais dans un théâtre, sur une place publique, pour m’étourdir ; mais lorsqueje me retrouve, le soir, seul dans mon lit, mon cœur se serre affreusement, je suis seul, seul de corps, seul d’âme. Je cherche en vain à me cramponner a la vie ; je voudrais avoir une espérance qui me fasse vivre la veille pour le lendemain, je voudrais vivre, en un mot. Mais toujours, là, Hat moi, s'étend le grand désert ; à quoi bon la joie, à quoi bon la douleur, si cette joie, cette douleur n’est que pour moi, si je ne puis pas la partager avec une âme sœur. Vraiment, mon pauvre vieux, je suis bien
malade, il me faut une suprême décision pour me tirer de là. Aurai-je le courage de la prendre?
Je viens de dire que je n’avais rencontré aucune âme qui sympathise avec la mienne. Tu sais bien le contraire, toi ;: Cézanne aussi. Mais vous êtes si loin, les lettres sont un si faible moyen. Qui sait si nous ne sommes pas destinés à passer notre vie les uns loin des autres. Aussi, lorsque je pense à vous, à vous les seuls auxquels je me confie, je souffre encore davantage : n’avoir rencontré que vous et vous perdre!
Docks, 16 mai, 1 heure.
J’ai encore attendu deux jours pour voir si rien ne venait — mais en vain. Je vais donc finir cette lettre tant bien que mal — sans te dire plus de sottise, mais n’en pensant pas moins.
Je ne sais situ ignores que M. Chaiïllan est ici depuis environ un mois. Il fait canne, le beau jeune homme! il va peindre au Louvre, le grand artiste! Vraiment, il n’y a que les imbéciles qui soient contents d’eux, qui s’admirent de bonne foi, jurent que rien n’est plus facile que de faire un chef-d'œuvre. Chaïllan au Louvre! qu’en penses-tu? Ô toi qui le connais. N'est-ce pas une verrue sur un joli visage, un tas d’ordures sur un parquet ciré? Chaïllan au Louvre! que le diable m’emporte, si ce n’est du talent, je lui accorde du toupet. — L’autre soir, m'’ennuyant grandement, je me dirigeais vers le nouvel appartement qu'il a choisi pour son auguste personne. Dans une rue étroite, une grande coquine de maison, haute, froide, dégoûtante. Je passe par une sale boutique, je gravis quatre étages d’un sale escalier. Je frappe. Il était neuf heures du soir ; un beau dimanche qui, par hasard, avait vu briller le soleil et voyait scintiller les étoiles. Je frappe donc : silence complet, puis un Qui est là! suivi d’un Je commencçais à m’endormir. Dormir à cette heure, un jour de fête, lorsque la nuit était si claire et si douce! Je manquai de dégringoler les quatre étages d’étonnement. Enfin, le beau Chaiïllan vint m'ouvrir, coiffé d’un superbe bonnet de coton et la bouche fendue par un incommensurable sourire. Il me fit voir
une copie de La Descente de Croix de Rubens. Du Chaiïl-.
lan-Rubens, c’est triste, je t’en réponds, bien triste à voir. Heureusement il faisait nuit et je n’ai pas aperçu toute l’horreur de cette petite toile. Avec un air modeste : +: C’est une ébauche, me disait-il, à grands coups, sans prétentions, je finirai cela plus tard, je le corrigerai ?? L’innocent! je connais cette comédie que chacun joue devant son œuvre, cette œuvre qu’il a tant soignée, qu’il a si souvent revue, et qu'il donne ensuite comme une simple ébauche, un simple canevas qu’il a jeté en quelques minutes sur la toile, sur le papier. — Une autre copie se balançait à un clou ; mais celle-là, véritable ébauche, offrait un tel mélange informe de couleurs que je n’ai pu comprendre ni ce que c'était, ni de quel tableau elle était tirée. — Il m’a fort amusé, ce grave garçon, par ses réflexions, ses étonnements, sa bonhomie. J'aurais plus ri encore, si nous avions été deux ; ne te souviens-tu pas de sa chambre à Aix, et de ce portrait qu’il avait fait gratis? Ce mot-là le peint tout entier. — Je fus chassé de sa mansarde par une odeur peu agréable qui s’exhalait ; je suis encore dans une grande perplexité au sujet de ladite vapeur âcre, d’une puanteur sui generis. Etait-ce un pot? était-ce la chambre elle-même? était-ce...? Vraiment, voilà le problème le plus ardu que je connaisse.
Il est un autre Aixois à Paris en ce moment, c’est ton cousin, Coupin Albert. Ayant su son ee rue du Plâtre, 13, je m’y suis rendu le samedi de RCE Il reste là, Lez un négociant, dans une fabrique de chapeaux, et je le trouvai tapant de tout son cœur sur du poil de lapin. Malgré sa promesse que nous fimes de nous revoir, je n’y suis plus retourné ; un de ces jours cependant je compte aller lui serrer la main.
Le temps est fort inégal, un jour de beau temps, un jour de pluie. Je suis allé pourtant m'’égarer sous les ombrages de Saint-Cloud, de Saint-Mandé et de Versailles ; ces sites-là sont charmants, sauvages parfois, même pittoresques. Une bonne pipe à la bouche, un rêve doré dans la cervelle, et l’on peut encore y passer de doux instants. Nous irons visiter ces bois l’année prochaine, alors que tu seras ici, et que mercredis et dimanches t ’appartiendront ; ; ce sera pour moi un: itemps de joie folle, en comparaison du temps présent. Je t’aurai
rès de moi ; je ne désespère pas d’entraîner Cézanne, Oh! la belle vie, la belle vie que nous mènerons!
Hier soir, j’étais à ma fenêtre du premier, fenêtre qui donne sur la rue. Je regardais la foule, qui s’écoulait bruyante et pressée ; il pouvait être dix heures. Voici venir deux hommes ivres, criant et gesticulant : ‘* Voistu, disait l’un, je te donnerais dix mille francs, — si je les avais. Tu es un homme d’honneur, et je suis ton ami. ?”? Et là-dessus, ils s’embrassèrent, larmoyant et se serrant à s’étouffer. N’est-il pas étonnant que l'ivresse, chez la plupart, éveille les bons sentiments? N’as-tu pas remarqué que, dans ces moments, l’égoisme, les calculs d’intérêt disparaissent, que ce sont des moments d’effusion, de générosité? — On perd sa raison, me diras-tu. C'est vrai ; mais il semble que la partie de raison que l’on perd soit la partie méchante, celle que donne le contact des hommes. On est tout cœur, on est franc, rieur ; en un mot, l’homme ivre, perdant le sentiment des dangers, perdant sa dissimulation, fruits des rapports entre hommes civilisés, revient à l’état nature, tel que l’a créé Dieu, sinon que sa pensée est obscurcie. Buvons donc, et du meilleur!
Je termine cette lettre, qui n’est pas des plus intéressantes, en t’accusant une dernière fois de paresse. Je veux, au mois d’août, te montrer le nombre de lettres de Cézanne, et te faire rougir en le comparant à celui
des tiennes N'importe, je te serre la main très affectueusement,.
Ton ami.
AU MÊME
Paris, 2 juin 1860.
Mon CHER BAILLE,
Je n’ai encore pu retrouver ton avant-dernière lettre, égarée sans doute par la poste. Je me contente donc de répondre à celle du 24 mai ; c’est déjà une tâche assez lourde.
Quant aux reproches que je t’adressais, je suis bien
forcé d’en rétracter une partie, et pour ton indisposition, et pour cette missive perdue. J’ai toujours maudit de bon cœur les exercices gymnastiques ; mais, depuis ton accident, je suis encore plus courroucé contre eux. Se donner une blessure, une souffrance de toute la vie, et cela en grimpant à un trapèze! Mon pauvre vieux, je te plains et, en même temps, je suis un peu en colère contre toi.
Tu me parles d’Indiana, tu m’en donnes une courte analyse, puis tu tâches de voir la pensée qui a donné naissance à cette œuvre. Je crois que tu l’as lue trop rapidement pour bien la comprendre. J’étais bien jeune lorsque je l’ai dévorée, comme toi ; mais, autant que je puis m'en souvenir, elle ne m’a laissé qu’une impression pénible. George Sand y reconnaît que le bonheur ne peut exister dans le mariage, et qu’un amant est aussi incapable de le donner qu’un mari. Quel est donc le sort de cette Indiana, de la ferme dont elle est la personnification? Malheureuse en ménage, malheureuse en amour, qu’elle reste fidèle, qu’elle devienne adultère, elle ne trouve partout que larmes et sanglots. N'est-ce pas décourageant? Pas une oasis où se reposer, deux abîmes aussi profonds, aussi noirs l’un que l’autre, et, pour comble d’infortune, presque toujours les deux à la fois. Chacun sait que George Sand n’est pas partisan du mariage ; aussi, rien de plus terrible pour moi que de voir cet auteur niant l’amour hors du mariage, c’est le nier partout, c’est à décourager les cœurs de vingt ans. Comme je n’ai plus bien présent à la mémoire le livre dont je te parle, il se peut que je me trompe. Cependant, je crois résumer la pensée de l’écrivain en répétant que, nous montrant d’abord la jalousie du mari et ensuite l’égoiïme de l’amant, nous faisant voir combien les hommes sont petits auprès des femmes, il exalte ces dernières et conclut qu’elles seules savent aimer. Seulement, — et c’est là le drame pénible, — en mettant la femme sur un haut piédestal, en l’élevant au-dessus de la foule, il l’isole par là même et la fait pleurer sur sa solitude. Je crois me rappeler maintenant qu’Indiana finit par trouver un amant digne d’elle ; mais ce dénoûment, donné peut-être aussi pour contenter le lecteur, ne
saurait vous faire oublier ce qu’a souffert Indiana avec Raymond ; on n’en reste pas moins triste et découragé.
J’aborde maintenant la partie capitale de ta lettre. Je me tairais peut-être s’il ne s’agissait que de moi, chétif ; mais me juger comme tu le fais, c’est juger toute l’école lyrique moderne ; non pas que je me compare un instant à nos maîtres, je n’ai d’ailleurs rien produit, — mais parce que tu sembles plutôt t’attaquer à la poésie lyrique en général, qu’à mes méchants vers en particulier. — Lorsqu'on juge un homme, on doit nécessairement avoir égard à l’époque sous laquelle il vit, aux idées qui l’ont accueilli au sortir du berceau. Tu as parfaitement compris cela et tu traces de moi un portrait un peu fantaisiste, le portrait du poëte du xix® siècle. — Comment, vas-tu dire, avec tous ces blâmes que je t’adresse, tu prétends que j’ai fait là le portrait d’un Musset, d’un Lamartine, d’un Victor Hugo? Certes oui; ce que tu me dis, on le leur a dit fort souvent, et plus durement encore. Pour ma part, je trouve que la critique à mon égard n’est sullement sévère ; toute mon excuse est dans le temps où je vis. Notre siècle est un siècle de transition ; sortant d’un passé abhorré, nous marchons vers un avenirinconnu. Comme nous sommes Français c’est-à-dire, impatients par excellence, nous nous hâtons, nous nous hâtons. Ainsi donc, ce qui caractérise notre Lex ps, c’est cette fougue, cette activité dévorante ; activité dans les sciences, activité dans Le commerce, dans les arts, partout : les chemins de fer, l’électricité appliquée à la télégraphie, la vapeur faisant mouvoir les navires, l’aérostat s’élevant dans les airs. Dans le domaine politique, c’est bien pis : les peuples se soulèvent, les empires tendent à l’unité. Dans la religion, tout est ébranlé ; à ce monde nouveau qui va surgir, il faut une religion jeune et vivace. Le monde se précipite donc dans un sentier de l’avenir, courant et pressé de voir ce qui l’attend au bout de sa course. Que fera donc le poëte? sera-t-il ce romancier Vu xvie siècle flagellant sans pitié les vices de son temps, pouvant frais et se moquant de Dieu et de Satan? Sera-t-il ce tragique du xvriI® siècle, portant perruque et rangeant mathématiquement ses alexandrins deux par deux? Sera-t-il enfin ce philosophe du xvirI® siècle, niant tout,
afin de nier le droit divin qu’invoquaient les rois, ébranlant l’ancienne société pour en faire germer une nouvelle sur ses débris? Non, ce qui s’est fait dans ces temps passés a eu sa raison d’être ; mais nous serions parfaitement ridicules de nous lever comme des momies de leur tombeau, et de venir déclamer à la foule béante des railleries qu’elle ne comprendrait pas. Et, quand même nous voudrions renier la date de notre naissance, nous ne le pourrions pas ; le poëte peut emprunter la forme de Rabelais, de Corneille, de Voltaire ; mais l’idée sera toujours moderne. Ce seront toujours ces élans vers Dieu, ces cris d’une âme qui demande avec des pleurs la sainte croyance des temps évangéliques, le saint amour de ia femme ; ce seront ces blasphèmes d’un cœur ulcéré par le doute et qui, en reniant tout ce qu’il y a depuret de saint, recherche avec angoisse à recevoir un démenti. Ce sera toujours ce poëte saisissant la plume au berceau, ne faisant plus de la littérature avec un traité de rhétorique, mais avec les blessures de son cœur ; se sauvant des pédagogues, qui ne sont pas de son temps, et, dans une sublime ignorance, racontant ses chères visions. Ce sera toujours ce poëte interrogeant le futur, divaguant et se perdant dans la nue pour aller demander le grand mal au Seigneur, bâtissant utopies sur utopies, toujours dévoré par sa fiévreuse activité. Même, j'irai plus loin, la paresse rêveuse, ces moments où l’on sommeille à demi, regardant les nuages glisser, qu'est-ce, sinon un résultat de l’activité dont je te parle? Il serait trop long d’écrire ce qu’on ressent, on préfère le rêver, — j’en parle sciemment. Voilà ce que sont les poëtes de notre siècle, voilà notre école lyrique. Je parle de tous, des bons comme des mauvais, de ceux qui écrivent comme de ceux qui n'écrivent pas. — Vous autres, lycéens, vous avez ce grand défaut, c’est que vous n’êtes pas de votre temps. Vous ne vivez pas dans le passé ; puis, lorsque vous sortez des bancs, vous restez tout étonnés de notre manière de faire. Vous savez bien ce qu’on faisait sous François IT ; maïs, sous Napoléon IIT, c’est une autre chanson. Les esprits jeunes suivent bientôt la pente: commune ; mais les esprits encroûtés dans un travail bestial grondent toujours comme des ours
en mauvaise humeur, blâmant ceci, blâmant cela, et s’écriant toujours : ‘* Ah! jadis! ?” Les sots! dédaignant notre époque si belle, si sainte! Lorsque la mère porte encore son enfant dans son sein, on s'incline devant elle ; inclinez-vous donc, brutes, devant notre siècle plein de promesses pour vos petits-neveux. — Je ne dis pas cela pour toi, au moins, et tu ne serais pas mon ami si tu ressemblais à certains quadrupèdes savants que j’ai connus.
Tu vois donc que tes blâmes ne m’ont blessé en aucune façon : tu m’as dit que je suis de mon temps, c’est juste, et je t’en remercie ;— non pas que je me drape dans mon ignorance comme un gueux espagnol dans son manteau troué ; non pas que je pense que Musset ignorait comme moi le français et l’orthographe ; ce serait d’un sot orgueilleux. Au contraire, j’ai toujours eu l’idée d’étudier la grammaire à fond, l’histoire, etc. Mais un sot savant est plus sot qu’un sot ignorant et si, sottise il y a chez moi, j'aime mieux qu'elle soit ignorante que savante. D'ailleurs, la science n’est pas mon affaire ; c’est un lourd fardeau, très difficile à mettre sur les épaules. Je le répète, toute mon ambition est de connaître la grammaire et l’histoire. Que ferais-je du reste? j’aime mieux tout tirer de moi que de le tirer des autres.
Quant à ton reproche si souvent répété de ne pas aimer les classiques, je ne le mérite en aucune façon. Je t’ai déjà dit souvent que j’admirais beaucoup ces messieurs, j'aime le beau partout où je le trouve. Je les lis même quelquefois, je vais voir jouer leurs œuvres. Tu m’accuses de systèmes et tu as tort ; rien n’est moins systématique que mon esprit, et c’est bien pour cela que je n’ai jamais pu souffrir les pédants, reproche, je dirai louange, que tu me fais aussi sentir et que je mérite pleinement.
Tu m'’accuses de manquer de sang-froid, de bon sens et de raison. Ces mots sont fort élastiques et je ne les comprends pas trop bien ; d’ailleurs, je te renvoie à ce que je te dis plus haut sur nos poëtes.
Ensuite tu quittes le poëte et tu t’adresses à l’homme. Tu m’accuses de ne pas envisager la réalité avec courage, de ne pas me créer une position qu’on puisse avouer. Mon pauvre vieux, tu parles comme un enfant. La réalité,
mais ce n’est qu’un mot pour toi! Où l’as-tu rencontrée, où t’es-tu heurté contre elle, toi, toujours enfermé dans un lycée, sûr le matin d’avoir du pain pour le soir, toi qui marches droit à un but réel, et que le rêve n’égare plus depuis longtemps. La réalité! vraiment oui, je la connais, et tu n’as que faire de m’en parler. Tu ressembles à cet aveugle qui indiquait les bornes du chemin à son compagnon, possédant deux bons yeux. D'ailleurs, pourquoi t’en vouloir, tu ne peux me juger que par mes lettres, que par ces lettres si chères où je rêve, où je vis. Tu ne sais pas la lutte que je souffre intérieurement, tu ne sais pas le parti que je vais prendre. Le rieur, le poëte, voilà celui que vous voyez, Ô mes amis, mais l’homme s’est caché jusqu'ici, peut-être par amourpropre, peut-être par d’autres raisons. À toi, mon meilleur ami, à toi et à Cézanne, je vous dirai tout un jour, mais croyez bien l’un et l’autre que je ne suis pas cet étourdi que vous pensez, que je ne prends un parti qu'après y avoir longtemps réfléchi, que la réalité m’occupe tout le jour et que je ne rêve que pour me délasser. D'ailleurs, je ne te Le cacherai pas, je ne veux une position que pour me permettre de rêver à l’aise. Tôt ou tard j'en reviendrai à la poésie ; ce que je désire, c’est de pouvoir m’y livrer sans être à charge à personne et de pouvoir manger un morceau de pain et boire un verre d’eau. Tu me parles de la fausse gloire des poëtes ; tu les appelles fous, tu cries que tu ne seras pas aussi sot qu’eux, d’aller pour un applaudissement mourir dans un grenier. Je t’ai déjà dit, dans une de mes lettres, une chose qui aurait dû t’empêcher d’avancer de nouveau ce blasphème. Crois-tu donc que le poëte ne travaille que pour la gloire? crois-tu donc qu’il n’est poussé à chanter que par ce mobile? Non, il prend sa Iyre dans la solitude, perd de vue ce monde, et ne vit que dans le monde des esprits. C’est sa vie, pourquoi le railler, l’accuser de folie : il te dira que tu ne le comprends pas, que tu n es pas poëte, et il aura raison. Je veux vivre heureux : voilà ton éternel refrain. Eh! nom Dieu, tout le monde veut vivre heureux ; tu as ton bonheur, le poëte a le sien : chacun marche où Dieu l’appelle, le lâche est celui qui se plaint des épines et refuse d’avancer.
Bien entendu, que nos différentes manières de voir ne fassent pas faiblir notre amitié. Tu me connais et tu sais que je ne suis rien moins que fat. Je sais ce que je veux ; je n’ai jamais cherché à me dresser sur la pointe des pieds. Aussi, si je combats quelques-unes des idées contenues dans ta dernière lettre, ce n’est pas que je trouve ta critique trop sévère, au contraire. Tu me vantes, tu m’appelles poëte et je ne suis qu’un pauvre rêveur. C’est tout simplement que nos idées ne sont pas les mêmes. Je te réponds franchement en ami, ne craignant pas de te blesser, et sûr que ma franchise ne sera pas mise par toi sur le compte de l’irritation.
Je suis pressé et suis obligé de quitter ce sujet. Je comptais répondre phrase par phrase à ta lettre et je me vois forcé de garder le silence sur bien des points. Je me contenterai d’ajouter que j’ai lu La Bruyère et que je l’admire autant que toi.
Le vieux Cézanne me dit dans chacune de ses lettres de te souhaiter le bonjour. Il me demande ton adresse, pour t’écrire fort souvent. Je m'étonne qu'il ne la sache pas, et cela prouve, non seulement qu’il ne t’écrivait pas, mais que tu gardais le même silence que lui. Enfin, comme c’est une demande qui montre ses bons sentiments, je vais le satisfaire. Voilà donc une petite brouille passée à l’état de légende.
Ma vie n’est pas aussi triste que cet hiver. Je ne suis pas aussi seul, je sors un peu plus, enfin je suis plus actif et moins songeur. Je crois que mon mauvais temps est fini : voici le mois de septembre qui vient, mois où j’espère. t’avoir à Paris ; d’un autre côté, Cézanne peut venir, et notre trio serait au grand complet. J’ai pris une ferme résolution, je te la dirai dès que je l’aurai mise à exécution.
Chaillan te souhaite le bonjour. Il doit faire mon portrait, nu, quelque peu drapé, tenant une lyre antique et les yeux au ciel : je m’apprête à rire comme un bossu. Tu me proposes de m'écrire une lettre sur le style, j'accepte de grand cœur, je t’en supplie même d’autant plus que ce sont des questions auxquelles j’ai longtemps rêvé. En attendant, pousse-toi de l’agrément, comme dit: Cézanne : bois, ris, fume, et tout sera pour le mieux dans:
le meilleur des mondes possibles. Je te serre la main. Mes respects à tes parents.
Ton ami.
Cette lettre est très embrouillée, tant pis. J’avais préparé un nouvel article sur l’amour, je te l’enverrai plus
tard.
A PAUL CÉZANNE
Paris, 13 juin 1860.
Mon cHEr PAUL,
L’autre jour, par une belle matinée, je me suis égaré loin de Paris, dans les champs, à trois ou quatre lieues.
— N'aimes-tu pas les bluets, ces petites étoiles qui scintillent dans les blés, ces fleurs si gracieusement jolies. Les poëtes ont, hélas! usé et abusé des fleurs. Qui oserait parler de la rose, écrire deux lignes sur la pensée, pousser des exclamations sur le lilas, le chèvrefeuille, etc., etc. Je suis donc fort mal venu de te vanter mes bluets, de te dire que j’en ai ramassé une grosse belle gerbe, tout comme une pensionnaire de couvent en robe blanche pudique et folâtre. Mon Dieu! oui, une grosse gerbe, courant dans les prés, joyeux de ne plus voir de maisons, de marcher dans la rosée, de me croire en Provence, en chasse, en partie au bastidon. J'étais seul et je m’en donnais à cœur joie ; certain que personne ne m'épiait pour me railler, j’allais toujours, augmentant mon bouquet. Ces bluets, ce sont fleurs si charmantes ; Je parie que tu ne les as jamais remarqués. Mon bon vieux, quelque jour imite-moi, cours en cueillir une pleine poignée le matin, avant que le soleil ait séché la rosée dans leurs corolles ; fais-toi enfant pour une heure ; puis tu verras quelle belle teinte bleue, quel fouillis gracieux ; on dirait un amas de fine dentelle. — Le fait est qu’après avoir couru deux grandes heures, je me sentis un grand appétit. Je levais la tête ; des arbres partout, du blé, des haïes, etc. Je me trouvais dans un pays qui m'était totalement inconnu. Enfin, au-dessus d’un vieux chêne, j’aperçus un clocher ; un clocher suppose un village ; un
village, une auberge. Je marchai vers la bienheureuse église, et je ne tardai pas à me trouver installé devant un frugal déjeuner, dans un café quelconque. Dans ce café — et c’est à cela que je voulais en venir, tout le reste n’est qu’une préface, — je remarquai en rentrant des peintures qui me frappèrent. C’étaient de grands panneaux comme tu veux en peindre chez toi, peints sur toile, représentant des fêtes de village ; mais un chic, un coup de pinceau si sûr, une entente si parfaite de l'effet à distance, que je demeurai ébahi. Jamais je n’avais vu de telles choses dans un café, même parisien. On me dit que c'était un artiste de vingt-trois ans qui avait commis ces petits chefs-d’œuvre. Vraiment, si tu viens à Paris, nous irons jusqu’à Vitry — c’est le nom du bienheureux village — et je suis certain que tu admireras comme moi. Je me suis laissé peut-être emporter par l’enthousiasme, mais je ne crois pas me tromper en avançant que ce jeune rapin a de l’avenir.
Tu m’apprends une nouvelle qui me surprend fort, le mariage d’Escoffier-Don-Juan, d’Escoffier le coureur, le libertin, etc., etc. Du diable! si je croyais que ce serait Jui qui se marierait le premier de mes amis. Pousserai-je de grandes exclamations sur le mariage d’argent? À quoi bon? ce serait au moins ridicule et en tout cas plus qu’inutile. Gardons en avare nos belles rêveries ; laissons les autres barboter dans la prose. Qui sait d’ailleurs? peut-être sont-ils plus heureux que nous. Je faisais même cette réflexion l’autre soir en pensant à ce cher Escoffer : Voilà un garçon, me disais-je, dont le sentier aura été bordé de roses sans épines. Jusqu’à vingt-deux ans il a mené une belle vie de paresse et de plaisir, puis en ce moment, où il lui faut choisir une carrière, faire un travail quelconque, il rencontre bonnement une dot de cent mille francs qui lui tend les bras. Voilà la carrière, la position trouvée. Je sais que cette fois la rose a une épine. Mais qu'importe! combien il en est qui envieraient son sort! Quand on peut marcher terre à terre, n’être pas tourmenté par de folles idées comme moi, n’est-on pas joyeux de voir cent mille francs tomber amoureux de vous? Ma foi, vive la prose par moment, je le répète, Escoffier doit être heureux. Ce n’est pas dire que je serais
heureux, si j’étais à sa place ; que non pas! Chacun dans son milieu, mon vieux ; l’oiseau dans l’air et le poisson dans l’eau.
Je vois Chaillan fort souvent. Hier nous avons passé la soirée ensemble ; cet après-midi je dois aller le retrouver au Louvre. Il m’a dit t’avoir écrit avant-hier, je crois, je ne te parle donc pas de ses travaux. Combes est ici, il doit t’en parler. Les autres artistes que je vois sont Truphème jeune, Villevieille, Chotard ; quant à Ampérère, je n’ai pu encore le rencontrer. Nous parlons quelquefois avec Chaïllan de Fournier ; sais-tu par où il réside, ce qu’il fait? Pour nous, absence complète de notions à cet égard. — Nous attendons, pour commencer le superbe tableau dont je te parlais, que je sois installé dans une chambre que je viens de louer. Mon vieux, au septième ; l’habitation la plus haute du quartier ; une immense terrasse, la vue de tout Paris ; une chambrette délicieuse que je vais meubler dans le dernier chic, divan, piano, hamac, pipes en foule, narguilé turc, etc. Puis des fleurs, puis une volière, un jet d’eau, une vérirable féerie. Je te reparlerai de mon grenier quand tous ces embellissements seront terminés. Au 8 juillet l’emménagement. — Baille, qui viendra sans doute à Paris au mois de septembre, jouira sans doute de mon asile : que ne puis-je en dire autant de toi. Chaïllan doit te marrer toutes les félicités que les rapins rencontrent ici.
Voilà bientôt quinze jours que je file un amour des plus platoniques. Une jeune fille, une fleuriste qui reste à côté de chez moi, passe sous ma fenêtre deux fois par jour, le matin à six heures et demie, et le soir à huit heures. C’est une petite blonde, toute mignonne, toute gracieuse ; petite main, petit pied, une grisette des plus gentilles. Aux heures où elle doit passer, je me mets régulièrement à la fenêtre ; elle vient, lève les yeux ; nous échangeons un regard, même un sourire ; puis c’est tout. Est-ce folie, mon Dieu! aimer ainsi une fieuriste, la moins cruelle des beautés parisiennes! Ne pas la suivre, ne pas lui parler! Veux-tu que je te le dise, c’est paresse et rêverie à la fois. C’est bien moins fatigant d’aimer ainsi ; je l’attends, mon adorée, en fumant ma pipe. Puis les beaux rêves! ne la connaissant pas, je
puis la doter de mille qualités, inventer mille aventures délirantes, la voir, l’entendre parler à travers Je prisme de mon imagination. Mais, que te dis-je? ne le sais-tu pas aussi bien que moi, les charmes de cet amour pis tonique dont on se moque tant. Laissons railler les sots folie et sagesse sont des mots sur la signification desquels on ne s’entendra jamais. — Mon vieux, que ne suis-je près de toi, pour boire un bon coup, pour causer folie, couchés sur le gazon, la tête à l’ombre et les pieds au. soleil. Epicure fut un sage ; le monde n’a que faire de nous, pauvres chétifs, nous n’avons que faire du monde. Eh! morbleu! qu’on nous laisse vivre en paix, le verre en main et la chanson aux lèvres, rêvant et dormant en attendant le grand sommeil. — Je veux aller près de toi au mois d’août rien que pour divaguer et boire de bons coups. Vive Dieu! nous en viderons plus d’une et des meillleures encore!
Tu ne me parles plus du droit. Qu'en fais-tu? es-tu toujours en brouille avec lui? Ce pauvre droit qui n’en peut mais, comme tu dois l’arranger! — J’ai remarqué que nous avions toujours besoin d’une peine ou d’un amour, sans lesquelles conditions la vie est incomplète. D'ailleurs, l’idée d’amour entraîne jusqu’à un certain point l’idée de haine et vice versa. Tu aimes les jolies femmes, donc tu détestes les laides ; tu hais la ville, donc: tu aimes les champs. Bien entendu, qu'il ne faudrait pas pousser cela trop loin. Quoi qu’il en soit, je répète que nous avons besoin pour bien vivre d’aimer et de baïr quelque chose ; d’aimer pour laisser notre âme s’épancher dans nos bons moments; de haïr pour jurer et briserles vitres dans nos mauvais moments. Tel est l’homme en général, c’est-à-dire l’homme bon et méchant, ayant des qualité et des défauts. Le véritable sage serait celui. qui ne serait qu’amour, dans l’âme duquel la haine n’aurait pas de place. Mais comme nous ne sommes pas parfaits — Dieu merci! ce serait trop ennuyant — et que tu ressembles à tous, ton amour à toi est la peinture et la haine du droit. Voilà, comme dirait Astier, ce qu’il. fallait démontrer.
Tu reïis quelquefois mes anciennes lettres, me dis-tu.. C’est un plaisir que je me paie souvent. l’ai gardé toutes.
les tiennes ; ce sont là mes souvenirs de jeunesse. — Faut-il que l’homme soit misérable! toujours désirer, toujours regretter, toujours vouloir devancer l’avenir, puis, chaque fois que le regard se porte vers le passé, toujours verser des pleurs amers. Quels pauvres animaux que nous ; ne pas savoir profiter de la minute présente, la gâter par un désir ou par un regret. Vraiment, je serais tenté de me dresser vers le ciel et de crier à Dieu : ‘+ Dis-moi pourquoi nous as-tu pétris d’une argile aussi immonde? pourquoi as-tu enfermé ton souflle divin dans une si ignoble prison que les parois en ont souillé la céleste prisonnière? *?” Certes, ce n’est pas à propos de tes lettres que je pousserais ce cri. Quand je les relis, si je regrette le temps passé, c’est un regret exempt de larmes ; au contraire, je suis heureux, pour un quart d’heure, je nous revois plus jeunes, réunis et joyeux. Puis je pense au futur, je me demande si ce bon temps ne reviendra pas, et j’espère. Et pourquoi n’aurais-je pas d'espérance? Ne sommes-nous pas jeunes encore, pleins de rêves, à peine au début de la vie. Tiens, laissons les souvenirs et les regrets aux vieillards ; c’est leur trésor à eux, c’est le livre du passé qu'ils feuillettent d’une main tremblante, s’attendrissant à chaque page. Et, puisque nous ne saurions jouir du présent, à nous l’avenir, ce bel avenir inconnu que nous pouvons embellir des plus riches couleurs. Espérons, mon bon vieux, espérons d’être réunis un jour, de jouir d’une sainte liberté, et de marcher en riant jusqu’à ce que nos pieds se heurtent contre la pierre d’un tombeau.
Mon poëme en est toujours au même point : au commencement du troisième et dernier chant. Un de ces jours de beau temps, je tâcherai de le terminer. — Si tu vois Houchard, dis-lui que sa lettre ne m'est nullement parvenue ; dis-lui aussi que je lui écrirai bientôt et que je lui serre la main.
Parle-moi un peu des processions. C’est un temps de sainte coquetterie ; sous prétexte d’adorer Dieu dans ses
lus beaux atours, on va se faire adorer soi-même. Que de billets doux une église a vu glisser dans des mains mignonnes. — Parle-moi de Marguery (de Mars guéri, <ntendons-nous). Parle-moi, parle-moi de tout : je suis
avide de nouvelles. Toi qui ne regardes jamais pour toi, regarde un peu pour moi, puis tu me conteras tout ce
que tu as vu. — Une dernière question : ‘‘ Ta barbe, comment la portes - tu? ?
Mes respects à tes parents. — Je te serre la main. Ton ami.
À BAILLE
Paris, 15 juin 1860.
MoN CHER BAILLE,
Je viens de lire André Chénier. Tu m’as promis une lettre sur le style — lettre que je verrai Dieu sait quand, — et en attendant de connaître tes idées à cet égard, je vais, à propos de ce poëte, te communiquer ma manière de voir. Bien entendu que Chénier est hors de cause ; que je reconnais toute la grâce de ses vers, que je m’incline devant son génie. Je ne veux plus te faire une critique de ses poésies, te dire ce que tu liras partout ; je le répète, je ne veux que te donner les réflexions générales que j’ai faites en lisant.
Chénier a fait des poëmes, des idylles, des élégies.
Parmi ses poëmes le seul qui soit terminé est celui de L’Invention. Etrange bizarrerie, cet homme de génie qui passe sa jeunesse à étudier les anciens pour les imiter, est emporté, comme malgré lui, à se révolter contre les. imitateurs. C’est qu’on n’est pas impunément un grand homme, c’est que le véritable poëte, après s’être dans sa jeunesse inspiré d’un modèle quelconque, finit par vouloir et par marcher seul. Il est vrai que Chénier ne secoue pas le joug entièrement. Il ne l’ose pas, peut-être même ne le voit-il pas ; cette antiquité qui lui paraît si belle, dont les productions lui semblaient si douces aux lèvres,. ces études de toute son enfance, cet Homère, ce Virgile: sur lesquels il a passé tant de veilles, il ne peut se décider à ne plus les imiter, à leur dire un dernier adieu. Que fait-il alors? il concilie son amour du grec et son génie qui se révolte, en gardant la forme, le style antique, et en lui faisant exprimer des idées modernes. Il consacre: son projet dans ce vers fameux de son poëme :
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques
Je comprends parfaitement une chose : un poëte qui n’a encore rien produit sent un monde de pensers en lui ; seulement, pour fixer ses idées encore vagues, il lui faut une forme, un style dignes d’elles. Le voilà donc à la recherche de cette forme, de ce style ; si le jeune poëte a fait ses études classiques, la mythologie païenne, les dieux d’Homère et de Virgile se présenteront les premiers. Voilà non pas un style, mais des matériaux pour embellir le style. Le vent ne sera plus que Zéphir, le rossignol que Philomèle, etc., etc. Ensuite, toute la bande des allusions : les demi-dieux, les naïades, les. satyres, que sais-je? Voilà donc une forme, ayez du génie comme André Chénier et l’on dira que vos vers ont un parfum suave d’antiquité. Certes, nul ne serait assez fou pour ressusciter ces vieilles fables. Phébus et sa Diane ne sont plus que le soleil et la lune ; on partirait de rire si quelqu'un s’avisait de faire revivre ces vieilles défroques. Chénier est le dernier homme de talent qui ait parlé sur ce ton, et encore, si je puis m’exprimer ainsi, ce n’est pas l’antiquité qui l’a servi, c’est lui qui a servi l’antiquité. Son vers est si gracieux, que je lui passe toutes les allusions possibles, même celles que je ne comprends pas, moi l’ignorant, moi qui n’ai entendu parler de Virgile que par ouï- -dire. Tu penses peut- -être, mon cher ami, que je fais ici un procès au classique pour exalter ensuite le romantique. Tu te trompes fort, et voici la part de la nouvelle école : je t’ai tantôt représenté un jeune poëte cherchant une forme pour rendre ses idées, et prenant la poésie d’Homère pour animer ses tableaux. Voici maintenant un autre jeune inspiré ; au lieu d’un Homère, c’est un Ossian qui tombe dans ses mains. Il est jeune, la nouveauté l’attire ; cette poésie vague du barde, ces gracieuses légendes du Nord, ces fées, ces sylphides, ces farfadets le captivent. Voilà ce qu’il cherchait : un coloris pour son style, un merveilleux pour ses poëmes. Ce jeune homme devient alors un romantique, de même qu’on a nommé l’autre un classique. Il n’a qu’un mérite sur ce dernier, c’est que sa mythologie n’est pas
si ancienne, c’est-à-dire pas aussi connue, usée, rebattue. Les deux Parnasses ont chacun leurs charmes ; qui le nierait serait fou. Seulement on a tant abusé de l’un que quiconque se respecte n’en parle plus, tandis que l’autre est encore couvert d’une verdure assez fraîche. — Mais, me diras-tu, ce n’est pas là le style, tu me parles du merveilleux, des allusions, des images, des descriptions. Eh! en quoi consiste le style si ce n’est en cela, surtout chez les poètes. Je te l’ai dit tantôt, celui qui veut exprimer ce qu’il pense n’a besoin que d’une mythologie. Là, il trouvera mille comparaisons pour donner du relief à sa pensée ; il trouvera le merveilleux, ce grand ressort poétique, etc., etc. Tu parles toujours des poëtes. Je puis me tromper, mais après une lecture soit d’Homère, soit d’Ossian, un homme d’un talent même médiocre, s’il écrit, aura une espèce de style, grâce au larcin qu’il fera au poëte qu’il vient de lire. — Je sais bien que ce coloris dont je parle, puisé aux sources païennes, n’est pas tout dans le style, qu’il n’en est que le vernis, et que le fond en est bien autrement important. Mais ce fond, je crois, naît avec nous ; c’est un don de la nature, que l’étude, il est vrai, développe et bonifie. On a chacun son style, comme on a son écriture ; mais quant aux ornements, ils sont à tous. Le génie sait faire tout accepter, les naïades d’Homère comme les ondines d’Ossian. Maintenant, ne serait-il pas beau de créer une poésie à part, n’imiter pas plus le chantre de la Grèce que le barde du Nord, laisser les avis de l’âme s’épancher librement dans les vers sans faire intervenir les sylphides ou les nymphes”? Certes, une poésie qui ne parlerait ni de Phébus, ni de Phébé, qui ne se pâmerait pas comme celle de nos jours devant un ruisseau, ou un clair de lune, une poésie forte et aimante, ce serait le sublime de l’art. L’homme de génie qui se lèvera un jour et dira
Sur des pensers nouveaux faisons des vers nouveaux.
sera acclamé par la foule, et, s’il ne reste pas au-dessous de son projet, une gloire immortelle l’attend.
Revenons à Chénier. Ses idylles sont ce qu’il a laissé de mieux et de plus parfait. Gracieuses, elles plaisent
plutôt qu’elles n’élèvent l’âme ; c’est d’ailleurs le genre qui le veut. Lis-les, je ne doute pas qu’elles te fassent grand plaisir.
J’ai hôte d’arriver à ses élégies, sur lesquelles j’ai réfléchi longtemps. Elles sont adressées à une amante, Camille ; ce sont donc les peintures des joies et des douleurs de l’amour. Je me suis promis depuis longtemps de faire une certaine étude, celle de l’expression de l’amour chez les poëtes de tous les temps. Rien ne serait plus curieux de comparer Horace, Pétrarque, Molière (dans quelques scènes), Lamartine. Je ne veux t’en nommer que quatre ; bien entendu que chaque siècle aurait son représentant. — La manière d’aimer une femme, de faire l’amour a toujours dû être la même, du moins à peu de chose près. J'entends que lorsque l’on est auprès de la femme aimée sur tout le globe, on doit à peu près lui tenir le même discours ; et ce discours depuis la création du monde a dû varier fort peu. D'où vient donc que dans chaque siècle les poëtes ont eu une manière différente de parler à leurs beautés, de leur parler en vers, bien entendu ; car je ne m’imagine pas qu’ils s’amusaient à leur débiter ces sornettes quand ils se trouvaient à leurs genoux. Horace l’épicurien ne peut aimer sa maïtresse sans se rouler sur le gazon, en buvant du falerne, — c’est encore le plus sage. Pétrarque semble s’envoler à chaque vers. Avec Molière et avec tout le siècle de Louis XIV naît un attirail d’arcs, de flèches, de fers, de chaînes, que sais-je? tout un appareil de torture dont les belles dans leur cruauté tourmentaient leurs amants. Quant à Lamartine, il pleurniche sentimentalement sur un lac, prend la lune et les étoiles à témoin, s’enfonce dans la Nature jusqu’au cou. — Pourtant ces quatre hommes aimaient; y a t-il donc différentes manières d’aimer? Non, assurément. C’est qu'ils ont obéi à la mode de leur temps, peut-être plus encore aux mœurs, aux penchants de leur siècle. — Tu vois donc la curieuse étude qu’on pourrait faire ; non pas seulement comparer les diverses expressions, mais retrouver sous ces expressions tout un peuple avec toutes ses coutumes. Je me trompais peut-être tantôt lorsque j’avançais que de tout temps on a tenu les mêmes discours à la fermmme aimée ;
mais dans ce cas, en admettant que même dans la réalité, Horace fût plus matériel que Pétrarque, cela ne diminuerait en rien la portée de cette étude. Au contraire, je viens de le dire, on retrouverait dans les vers du poëte les habitudes du peuple contemporain.
André Chénier se ressent un peu du siècle de Louis XIV et, de plus, il fait intervenir Homère et Virgile à chaque instant. Néanmoins, je préfère ses élégies à bien des œuvres bâtardes de notre temps. Comme je le disais tantôt à propos du style en général, comme il serait beau de créer une expression de l’amour où le passé n’entrerait pour rien. Faire de beaux vers où l’âme seule parlerait et n’irait pas, pour peindre ses joies et ses tourments, emprunter de banales images, pousser des exclamations à la Nature, etc., etc. En un mot, une poésie amoureuse assez digne pour ne pas être ridicule: une poésie que l’on oserait réciter aux pieds de celle que l’on aime sans US qu’elle éclate de rire.
Cette lettre ‘étant essentiellement littéraire, je vais terminer par l'exposition du plan d’un petit poëme qui roule depuis plus de trois ans dans ma tête. Le titre est : La Chaîne des Etres. Il aura trois chants que j’appellerai volontiers le Passé, le Présent, le Futur. Le premier chant (le Passé) comprendra la création successive des êtres jusqu’à celle de l’homme. Là, seront racontés tous les bouleversements survenus sur le globe, tout ce que la géologie nous apprend sur ces campagnes détruites et sur les animaux maintenant engloutis dans leurs débris. Le second chant (le Présent) prendra l’humanité à sa naissance, dans l’état sauvage, et la mènera jusqu’à ces temps de civilisation ; ce que la physiologie nous apprend de l’homme physique, ce que la philosophie nous apprend de l’homme moral, entrera, en résumé du moins, dans cette partie. Enfin, le troisième et dernier chant (le Futur) sera une magnifique divagation. Se basant sur ce que l’œuvre de Dieu n’a fait que se parfaire depuis les premiers êtres créés, ces zoophytes, ces êtres informes qui vivaient à peine, jusqu ’a l’homme, sa dernière création, on pourra imaginer que cette créature n’est pas le dei mot du Créateur, et d’après l’extinction de la face hurnaine, de nouveaux êtres de plus en plus parfaits
viendront habiter ce monde. Description de ces êtres, de leurs mœurs, etc., etc.
Ainsi donc au premier chant, savant; ausecond, philosophe ; au troisième, chantre lyrique; dans tous les trois, poëte. — Magnifique idée, on ne peut le nier, surtout si l’exécution répondait au projet. Je ne sais si tu vois les horizons de ce poëme, mais pour moi, ils me paraissent si vastes, si lumineux, que j ’en recule jusqu’à ce jour devant la tâche formidable de rimer mes pauvres vers sur cette grandiose pensée.
J'écris toutes mes lettres sans brouillon, tu ne ste pas y chercher beaucoup de correction. Je me trompe sans doute fort souvent ; mais, que diable! nous ne faisons pas de la littérature ici ; nous parlons comme deux bons amis, nous communiquant nos pensées et nos observations. — J'attends tes lettres avec impatience ; que les quelques idées que j’ai émises dans cette lettre ne t’empêchent en rien de me dire franchement les tiennes. Le premier lien de l’amitié est de s’avouer, sans hypocrisie, ce que l’on pense.
Chaillan te serre la main. Je te prie de présenter mes compliments à Raynaud Jules.
Mes respects à tes parents.
Je te serre la main.
Ton ami.
Quant au poëme que je suis en train de bâtir, il avance fort lentement. J’ai encore tout le troisième et dernier chant à voir. Après peut-être j’attaquerai celui de La Chaîne des Etres.
Je suis fort souffrant depuis quelques semaines ; cela t’explique le retard survenu dans ma correspondance.
A BAILLE
Paris, 24 juin 1860.
Mon CHER BAILLE,
Je relis presque chaque jour cette lettre où tu me juges en ami sévère ; non pas pour trouver des arguments qui détruisent les tiens, mais pour voir si je suis loin dé
cette raison que tu me refuses, pour m'expliquer ce que tu entends par ce mot, pour te juger toi-même. Je ne saurais le cacher, ce que tu dis est sage ; pourquoi donc mon esprit se révolte-t-il? Pourquoi cette sagesse me semble-t-elle plus folle que ma folie? Je vais tâcher de te le dire. — Le mot position revient plusieurs fois dans ta lettre, et c’est ce mot qui excite le plus ma colère. Ces huit lettres ont une tournure d’épicier enrichi qui me porte sur les nerfs. Ce n’est rien de les voir écrites, il faut les entendre dans la bouche de certains individus, d’un parvenu, par exemple ; elles s’allongent, s’enflent, roulent ; chacune semble surmontée d’un accent circonflexe. — Avoir une position, c’est, si je ne me trompe, faire un commerce quelconque, vivre d’un emploi, sous la dépendance de quelqu’un. À côté de cette idée, je veux te transcrire quelques vers, bien que tu les connaisses :
Jacque était grand, loyal, intrépide et superbe. L’habitude, qui fait de la vie un proverbe, Lui donnait la nausée. — Heureux ou malheureux, Il ne fit rien pour elle, et garda pour ses dieux L’audace et la fierté, qui sont ses sœurs aînées. Il pri: t'ois bourses d’or, et, durant trois années, IT vécut au soleil sans se douter des lois ;
Et jamais fils d'Adam, sous la sainte lumière, N'a, de l’est au couchant, promené sur la terre Un plus large mépris des peuples et des rois.
Quelle grande et belle figure que ce Rolla! Combien est petit auprès de lui l’homme qui court après une position! Lui ne cherche qu’une chose, la sainte Liberté, et ce seul amour suffit à le grandir. — Te citerai-je encore l’invocation qui prècède La Coupe et les Lèvres? Te montrerai-je le Tyrolien sur ses montagnes, qui soupe quand il tue? et, par contraste, ferai-je venir ensuite ce marchand qui vend tout le jour de la cannelle dans une boutique obscure? ‘* Pardieu, le pauvre fou, te dis-tu, le voilà qui divague avec les poëtes ; mais moi, je suis pour la réalité, que diable! ”?
C’est vrai, dès qu’une chose est grande, on en rit, on crie à l’impossibilité, à la poésie. Le siècle est tellement
à la prose que les pauvres poëtes se cachent; on a tant dit et redit qu’ils n’avançaient que des songes creux qu’eux-mêmes ont fini par le croire. Cependant, selon moi, le rôle du poëte n’est pas tel ; c’est celui du régénérateur, celui de l’homme qui se dévoue au progrès de l’humanité. Ce qu’il avance, ce sont bien des rêves, mais des rêves qui doivent recevoir leur accomplissement.
Lorsque la race humaine sortit des mains du Créateur, elle vécut sous le soleil, libre et sans lois. Leurs descendants jouirent longtemps de cette liberté ; peuples de chasseurs et de cultivateurs, n ayant encore pas besoin les uns des autres, nos rêves ne s imposèrent aucun lien qui les unît entre eux. Chaque homme n’avait pour toute position que celle d’être un homme ; chacun fournissait à ses besoins, sans aller chercher l’huile chez son voisin de droite et du vinaigre chez son voisin de gauche. En un mot, ce que l’on nomme la Société n’était pas encore constitué ; la liberté régnait grâce à l’individualité. Mais à mesure que les hommes se multiplièrent, de nouveaux besoins naquirent ; d’un autre côté, l’union faisant la force, des masses d’individus se réunirent pour former des nations et mettre en commun leur courage, leur intelligence. Dans cette fusion, féconde d’ailleurs en bons résultats, l’individualité devait malheureusement disparaître, entraînant inévitablement la liberté. La race humaine n’était plus qu’une grande machine où chaque rouage est un homme ; chacun doit tourner dans un sens prescrit, chacun dépend d’un autre. L’un entrait le fer dont l’autre fera le mortier, où le troisième pilera le sel que vendra le quatrième. Aïnsi tout s’enchaîne ; l’homme n’est plus un entier, il n’est plus libre. — Maintenant, jette dans cette société, qui est celle de notre temps, un être dont l’esprit est un et indépendant ; jette un Rolla, par exemple. Il aimera mieux se laisser bri er que se soumettre à devenir une partie, lui qui est un tout ; il rira dédaigneusement de ce que tu nommes une position et qu’il appelle lui un esclavage. Ïl ne voudra avoir rien de commun avec des êtres qu’il méprise ; il vivra trois ans libre et fier, puis il se suicidera.
Voici trois pages écrites, et tu me crois bien loin de ce que je dois expliquer ; à savoir pourquoi ta sagesse me
semble plus folle que ma folie. Au contraire, j’en suis à la conclusion. — Dieu m’a pétri d’une argile assez semblable à celle de Rolla, quant à l’amour de la liberté, du moins. Je ne puis souffrir ce rôle passif d’instrument, ce travail de brute que nous impose la société. Je préfère la vie du sauvage d'Amérique, se suffisant à lui-même, à cette vie d'homme civilisé où nous avons chaque jour besoin de nos misérables semblables. On a dit que l’homme a été créé pour vivre en société ; c’est possible, mais du moment que le bien qui en résulte doit être acheté au prix de ma liberté et de mon individualité, c’est un bien dont la source est trop amère et que je refuse. Toi, au contraire, tu sembles accepter ce sacrifice fort paisiblement ; tu consens à acheter le bonheur à quel prix que ce soit. Etrange bizarrerie! je ne conçois pas de bonheur sans liberté ; toi, au contraire, pour arriver au bonheur, c’est la première choses que tu sacrifies. Dis-moi donc en quoi il consiste, ton bonheur, ou sans cela nous ne nous entendrons jamais. Pardieu, je t’entends rire encore ici. La poésie m’emporte toujours, n’est-ce pas? la liberté, quel rêve insensé! Je le jure devant Dieu, si je n’avais pas de famille, je m’exilerais, j'irais je ne sais où ; mais il faudrait que je la trouve, cette liberté, soit dans la plaine, soit sur la montagne. — J'ai peut-être tort ; je ne sais que conclure. Mais je le dis en vérité, tu t’es fait le champion d’une bien laide cause. Cette lettre que tu m'as écrite n’est pas la lettre d’un jeune homme de vingt ans, du Baille que j’ai connu. J’ajouterai : j’aime mieux mon rêve si grand, si sublime, que ta mesquine et désolante raison. — D'ailleurs, puisje changer? Dieu m’a créé tel ; je marche dans mon chemin, quitte à m’ensanglanter les pieds. — Es-tu de bonne foi? est-ce vrai que tu ne rêves plus la liberté? est-ce vrai que tu acceptes la réalité, la vie sans murmurer, sans en créer une plus belle dans tes songes? est-ce vrai que tout est mort en toi, que tes aspirationsse bornent à un bonheur matériel? Alors, mon pauvre ami, je te plains; alors, tout ce que je viens d’écrire te semblera, comme tu me l’as dit, dépourvu de raison, de sang-froid et de bon sens. Tu voudrais, me dis-tu, me voir considérer un peu plus en homme les choses humaines. Que crains-tu pour
moi? Crois-tu qu’il ne sera pas toujours assez temps que la réalité me vieillisse? Je pêche par mauvais vouloir, et non par ignorance ; je connais parfaitement le réel ; si je ne m’y soumets pas, c’est que je ne le veux pas. Veuxtu que je te dise : je voudrais, moi, te voir rêver plus que tu ne le fais. On revient toujours à la réalité, mais on ne revient jamais à l’idée ; une fois blessé, l’ange remonte au ciel, sans prêter l’oreille à vos sanglots. Tu es enfoncé dans le matérialisme jusqu’au cou ; sous prétexte que tu cherches le bonheur — je ne sais quel bonheur, — tu dis adieu au rêve. Le bonheur de la brute est de manger et de dormir ; ce n’est pas le tien, je présume, et pourtant tu prends le chemin qui y conduit. Qu'on ne te parle pas de poésie, qu’on ne te parle pas de liberté ; que ces fous meurent à l’hôpital ; toi, tu cultives les intérêts matériels, tu veux te faire une position. — Est-ce vrai, Seigneur, que Vous nous avez créés pour promener notre misère d’esclavage en esclavage? est-ce vrai que cette âme que vous avez partagée avec nous, doive se plier comme un vil métal sous l’étreinte du premier venu? est-ce vrai que la liberté n’est qu’un mot? Je sais bien, mon cher Baille, que la majorité est pour toi, que mes lettres feraient rire. Et pourtant, tu dois me comprendre ; n'est-ce pas que je ne suis pas complètement fou ? n’est-ce pas que ce rêve est un beau rêve? Marche dans ton sentier ; moi, je ne sais ce que Dieu me garde, mais je mourrai content si je meurs libre.
Quittons cette question brûlante. Je te transcris cidessous trois pages d’une lettre que j’ai envoyée à Cézanne. Je te les envoie parce qu'elles sont, en quelque sorte, la conclusion de tout ce que je t’ai écrit jusqu'ici sur l’amour et sur les amants. Les voici :
‘* L’autre jour je rêvais, me promenant sous les om-. brages du Jardin des Plantes. La nuit tombait ; un doux parfum s’échappait des mille fleurs qui ornent les parterres. J’allais, fumant ma pipe, le nez au vent, admirant les blanches jeunes filles qui se lutinaient autour de moi, dans les allées. Soudain, j’en vis une qui ressemblait à l’Aérienne ; et voilà mon esprit qui court en Provence, qui divague. — J’ai lu quelquefois cette phrase dans les romans : ‘‘ Ils se virent, une étincelle
‘* jaillit, ils comprirent qu’ils étaient faits l’un pour l? autre, ‘*et ils s’aimèrent ?”. Je ne m'étonne plus alors si des amours, commencées ainsi, finissent toujours misérablement. L’âme n’y est pour rien, dans ce simple coup d’œil ; vous n’avez pu apprécier que la beauté du corps. Ou, si votre amour est pur, si ce n’est pas le seul désir qui vous entraîne, ce n’est pas la femme que vous venez de voir si rapidement que vous aimez, c’est un être que crée votre imagination, qu'elle doue de mille qualités morales. Tu vois, dès lors, les deux écueils inévitables de ces amours s1 subites ; de deux choses l’une, ou vous n’aimez que le corps, et cela est infâme, ou vous aimez un être fictif qui n’est pas celui avec lequel vous allez vivre ; et c’est vous exposer à perdre toutes vos illusions, à trouver un diable, quand vous rêviez un ange. — Ne vaudrait-il pas mieux suivre une autre marche, connaître avant d’aimer, passer par l’estime pour arriver à l’amour ; voir en un mot sa passion, faible d’abord, croître ensuite chaque jour. — Voilà qui est fort sage, me diras-tu, mais le moyen de mettre ces maximes en pratique lorsqu’on a vingt ans? Patience donc! c’est pour arriver justement à la pratique que je viens de faire ce bout de théorie. — Encore quelques mots. À notre âge, ce n’est pas la femme que l’on aime, c’est l’amour. Nous avons besoin d’une maîtresse, n’importe laquelle. La première femme qui nous sourit, c’est elle que nous voulons posséder ; nous nous jetons en aveugle à sa poursuite ; si elle nous résiste, nous n’en sommes que plus épris, nous déclarons que nous allons mourir pour elle ; si elle nous cède, hélas! nous perdons bien vite nos belles illusions. Ô mes amis, écoutez-moi attentivement ; j’ai trouvé un remède pour tous : pour vous qui désespérez de ne pas avoir, pour vous qui désespérez d’avoir eu. — Je me promenais dans le Jardin des Plantes, rêvant à l’Aérienne. J’examinais ma conduite passée, et je la trouvais si sotte à son égard que je cherchais celle que j’aurais dû tenir. : De ces réflexions jaillit le moyen pratique annoncé ceidessus. J'aurai; dû, me dis-je, tâcher de la voir seule à tout prix, ou, si cela eût été impossible, lui écrire une lettre contenant en abrégé ce que je désirais lui dire verbalement. Voici en quelques mots les idées qu’auraient
contenues cette lettre : ‘* Mademoiselle, ce n’est pas un amant qui vous écrit, c’est un frère. Je me sens si isolé dans ce monde, que j’éprouve le besoin de connaître un cœur jeune qui batte pour moi, qui me plaigne et me console, me juge et m’encourage. Je n’ose ni ne veux vous demander votre amour ; ce serait profaner un tel sentiment que de croire qu’il puisse naître dans deux cœurs qui ne se connaissent pas encore. La seule chose que je désire est votre amitié, une amitié augmentée par une connaissance réciproque de nos deux caractères. Si vous me pensez digne un jour d’un sentiment plus tendre, ce jour-là, nous interrogerons nos cœurs, et s’ils battent également tous les deux, nous pourrons commencer un nouveau genre de vie. Mais jusque-là ma main pressera votre main comme celle d’une sœur, mes lèvres ne vous donneront un baiser que lorsque je serai certain que les vôtres me le rendront, etc., etc. Votre frère *’. — Cette lettre développée habilement ne manquerait pas son effet, surtout si la jeune fille était une âme généreuse, poétique, exempte de préjugés. Admettant qu’elle accepte cette amitié, soit à la suite de nouvelles lettres, soit par d’autres moyens, tu vois les mille conséquences qui en découlent. D’abord, tu n’aimes pas à l’aventure ; si la jeune fille est réellement digne de toi, si vos caractères sympathisent, ces titres de sœur et de frère se Changeront bientôt en ceux de bien-aimée et d’amant ; surtout, et c’est la le sublime, vous vous connaîtrez, partant vous vous aimerez avec l’âme, tels que vous êtes, éternellement! £i l’amour ne vient pas, si l’amitié même faiblit, c’est un signe certain que vous ne vous convenez nullement ; vous auriez beaucoup souffert si, croyant vous aimer, tandis que vous n’aimiez que l’amour, vous vous étiez bientôt séparés, niant l’amour, ce qui est une monstruosité. C’est donc un bien que d’avoir essayé d’abord de l’amitié et de vous éloigner, reconnaisant simplement que vous n’avez pas le crâne fait de même. Si, au contraire, et c’est la dernière supposition possible, l’amitié reste et que l’amour ne vienne pas, n'est-ce pas déjà charmant d’être l’ami d’une jolie femme, d’avoir toujours l’espérance, cette douce chose, d’être son amant un jour? L’amour où il mène n’est pas
un de ces amours romantiques qui s’enlèvent comme du lait et retombent flasques et mornes. C’est un préservatif contre la désillusion, cet abîme où se noïent tous les cœurs de vingt ans. Enfin, c’est un adoucissement aux peines qu'éprouvent les amants dédaignés. — Que diable! on ne fait pas toujours d’une pierre trois coups ?”?.
Voilà ce que j’ai écrit à Cézanne. Eh bien! mon cher Baille, ne suis-je pas raisonnable? Ne dirais-tu pas lire la discussion d’une formule d’algèbre? Ce n’est plus un rêve ceci, c’est de la pratique ; j’avoue que je ne donne pas mon moyen comme infaillible, tant que l’expérience ne sera pas venue le démontrer.
Je ne sais que te dire pour t’exciter à m'écrire plus souvent. Je sais que tu as toujours aimé la littérature, que tu te serais peut-être fait homme de lettres, si tu ne t’étais imposé de prétendus devoirs. Ne parlais-tu pas au mois d’août de prendre des leçons de littérature ? Mais la pratique n'est-elle pas la meilleure des leçons ? Crois-tu que ton style ne deviendrait pas plus facile, si tu m’écrivais une lettre chaque semaine. Tu me diras que tu n’as pas de sujet ; eh! mon Dieu, prends le premier venu, la religion, nos vertus, la modestie, etc. ; nos penchants, l’amour, le jeu, l’ivrognerie, etc. ; prends la science si tu veux, la morale, que sais-je? Ecris-moi quatre, huit pages n’importe sur quoi ; cela te déliera la main, je te répondrai et nous étudierons ainsi réciproquement la domaine de nos pensées. Moi, j’attaque un peu tous les sujets dans mes lettres ; mais tu ne me réponds pas, et je finis par me taire, faute de contradicteur. — Voici tes examens qui approchent, tu me répondras que tu n’as pas le temps. — Je n’ajoute qu’une chose : j’ai vingt lettres de Cézanne, dix de Marguery, et cinq de toi. Ce n’est pas le temps qui te manque ; c’est impossible. Tu es donc un paresseux, et je jure devant Dieu que c’est la dernière fois que je me plains, — mais, comme on dit, je n’en pense pas moins.
Je vais envoyer mon poëme — sept cents vers — à Cézanne. Je lui dis de te le faire remettre ; tâche de ton côté de te le procurer. À bientôt.
Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. Ton ami.
A PAUL CÉZANNE
Paris, 25 juin 1860.
Mon CHER VIEUX,
Tu me parais découragé dans ta dernière lettre ; tu ne paries rien moins que de jeter tes pinceaux au plafond. Tu gémis sur la solitude qui t’entoure ; tu t’ennuies. — N'est-ce pas notre maladie à tous, ce terrible ennui, n’est-ce pas la plaie de notre siècle? et le découragement n’est-il pas une des conséquences de ce spleen qui nous étreint la gorge ? — Comme tu le dis, si j’étais près de toi, je tâcherais de te consoler, de t’encourager. Je te dirais que nous ne sommes plus des enfants, que l’avenir nous réclame et qu’il y a lâcheté à reculer devant la tâche qu’on s’est imposée ; que la grande sagesse est d’accepter la vie telle qu’elle est ; de l’embellir par des rêves, mais de bien savoir que ce sont des rêves que l’on fait. — Dieu me protège, si je suis ton mauvais génie, si je dois faire ton malheur en te vantant l’art et la rêverie. Je ne puis cependant le croire ; le démon ne peut se cacher sous notre amitié et nous entraîner tous deux à notre perte. Reprends donc courage ; saisis de nouveau tes pinceaux, laisse ton imagination errer vagabonde. J’ai foi en toi ; d’ailleurs, si je te pousse au mal, que ce mal retombe sur ma tête. Du courage surtout, et réfléchis bien, avant de t’engager dans cette voie, aux épines que tu peux rencontrer. Sois homme, laisse un instant le rêve de côté, et agis. — Si je te donne de mauvais conseils, je le répète, que Dieu me protège! Je crois bien parler pour toi, j’en ai conscience ; si l’on m’accusait, ce ne serait pas la première fois que l’on me jetterait à la face des injures que je ne mérite pas. Mon cœur en saignerait, mais je dirais comme le Christ : ‘< Seigneur, pitié pour eux ; ils ne savent pas ce qu’il font ”.
Laisse-moi te parler un peu de moi ; ce que je viens de te dire a rouvert en moi des blessures saignantes. — J’arrivais au monde, le sourire sur les lèvres et l’amour dans le cœur. Je tendais la main à la foule, ignorant le
mal, me sentant digne d’aimer et d’être aimé, je cherchais RRrqus des amis. Sans ce comme sans bumilité, je m'adressais à ious, en voyant passer autour de moi ni supérieur ni inférieur. Dérision! on me jeta à la figure des sarcasmes, des mépris ; j’entendis autour de moi murmurer des surnoms odieux, je vis la foule s’éloigner et me montrer au doigt. Je pliais la tête quelque temps, me demandant quel crime j'avais pu commettre, moi si jeune, moi dont l’âme était si aimante. Mais lorsque je connus mieux le monde, lorsque j’eus jeté un regard plus posé sur les calomniateurs, lorsque j’eus vu à quelle lie j'avais affaire, vive Dieu! je relevai le front et une immense fierté me vint au cœur. Je me reconnus grand à côté des naïns qui s’agitaient autour de moi; je vis combien mesquines étaient leurs idées, combien sot était leur personnage ; et, frémissant d’aise, je pris pour dieux l’orgueil et le mépris. Moi qui aurais pu me disculper, e ne voulus pas descendre jusque-là ; je conçus un autre projet : les écraser sous ma supériorité et les faire ronger par ce serpent qu’on nomme l’envie. Je m'’adressai à la poésie, cette divine consolaiion ; et si Dieu me garde un nom, c’est avec volupté que je leur jetterai à mon tour ce nom à la face comme un sublime démenti de leurs sois mépris. — Mci; si j’ai de l’orgueil avec ces brutes, je n’en ai pas avec vous, mes amis ; je reconnais ma faiblesse et, pour toute qualité, je ne me trouve alors que celle de vous aimer. — Comme le naufragé qui se cramponne à la planche qui surnage, je me suis cramponné à toi, mon vieux Paul. Tu me comprenais, ton caractère m'était sympathique ; j'avais trouvé un ami, et j’en remerciais le ciel. J’ai craint de te perdre à plusieurs reprises ; maintenant cela me semble impossible. Nous nous connaissons trop parfaitement pour jamais nous détacher. — Pardonne-moi de t’avoir parlé de ces questions brûlantes ; j’ai cru devoir le faire pour augmenter, s’il est possible, notre amitié.
J’ai passé la journée d’hier avec Chaillan. Comme tu me l’as dit, c’est un garçon qui a un certain fond de poésie ; la direction seule lui a manqué. — Je dois demain aller le voir travailler chez-lui ; il est en train de faire une petite toile représentant une barque battue par la tem-
pête et habitée par un matelot hagard ; dans le fond la Vierge apparaît à sa prière et éloigne d’une main l’ouragan. Ce sujet est tiré d’une gravure que l’on place sur la première feuille des romances. Telle est l’idée ; quant à l’exécution, c’est assez piètre, surtout comme couleur, comme harmonie des teintes. Le sujet étant très difficile à traiter, ce brouillard, cette mer, ces éclairs, cette apparition, ce chaos du ciel et des Vagues présentant une grande difficulté pour être proprement rendus, et d’un autre côté le peintre n’ayant pas les talents requis, l’œuvre, je le crains, sera fort médiocre. — Par ce qui est déjà fait, je juge que cela ressemblera assez à ces ignobles ex-voto qui sont accrochés dans la Madeleine, à Aix. — Jeudi, je dois aller souper avec Chaïllan dans une famille provençale, résidant à Paris, à l’occasion de la première communion du fils de la maison. — Quant à la journée d’hier, je crois — Dieu me pardonne — que nous nous sommes un peu pochardés. Titubant, lui prodiguant les plus doux noms, je l’ai accompagné jusque chez lui où je l’ai quitté, après mille serments d'amitié. — Il iravaille unguibus et rostro souhaitant de tout cœur de t'avoir pour compagnon.
Je compte toujours aller te voir bientôt. J’ai besoin de te parler ; les lettres, c’est fort bon, mais on n’y dit pas tout ce que l’on voudrait dire. Je suislas de Paris; je sors fort peu et, si c'était possible, i ’irais m'’établir près de toi. Mon avenir est toujours le même : fort sombre et si couvert de nuages que mon œil l’interroge en vain. Je ne sais vraiment où je vais : que Dieu me conduise. — Ecris-moi souvent, cela me console. Je sais combien tu hass la foule, ne me parle donc que de toi ; et surtout ne crains jamais de m’ennuyer. — Courage. À bientôt.
Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. — Ton ami.
Marguery m'’écrit ; ; je n’ai pas le temps de lui répondre. Dis-lui seulement de signer de mon nom : Emile Zola, toutes les paroles de romances que je lui ai envoyées. Ces pièces devant paraître un jour, il serait ridicule de prendre un pseudonyme. -— N'oublie pas, il paraît que c’est pressé.
4 juillet 1860.
Mon CHER BAILLE,
Je viens de lire Jacques de George Sand. C’est une œuvre étrange, on ne saurait la feuilleter sans pleurer, sans éprouver des frissons d’enthousiasme. L’action la plus simple, l’intrigue la moins compliquée, et pourtant chaque phrase vibre, chaque mot vous émeut. Jacques, le héros, épouse une jeune fille, Fernande. Cette Fernande prend un amant, Ociave, et Jacques a la grandeur d’âme — d’autres HSE la sottise — de se suicider pour laisser sa femme vivre heureuse avec son amant. C’est que ce Jacques est un être idéal, c’est qu'il n’a pas les mille préjugés de notre sotte société ; c’est que Fernande n’est pas coupable à ses yeux ; elle ne l’aime plus, en aime un autre, mais n’est pas hypocrite avec lui et ne va pas lui D ses lèvres chaudes encore des baisers de son amant. Quelle loi peut forcer la femme à aimer toujours le même homme? Quelques mots balbutiés par un maire et un prêtre sur la tête de deux époux, peuvent-ils enchaîner leurs cœurs, comme ils enchaînent leurs corps? De quelle garantie est le mariage en amour? et ne serait-ce pas l'institution la plus monstrueuse, si on n’invoquait en sa faveur des raisons de famille et de garantie matérielle? Le mariage ne saurait donc imposer l’amour à la femme ; la seule chose qu’il commande, c’est de garder sa couche pure pour ne pas introduire de fils étrangers dans la famille. Mais l’homme qui épouse une femme qui manque de sy mpathie, qui voit leur amour faiblir, qui voit même sa femme aimer un autre homme, Calmbaties sa passion. sangloter et se tordre, lutter pour rester fidèle contre nature ; cet homme-là ne serait-il pas un lâche s’il courbaït cette malheureuse que la loi humaine lui livre comme une chose, mais que la loi naturelle jui refuse ; cet homme-là, s’il est grand et généreux, ne doit-il pas lui rendre une liberté qui appartient à toute créature de Dieu? Ne serait-il pas infâme s’il pres-
sait encore dans ses bras un corps dont l’âme n’est plus à lui? ne serait-ce pas un embrassement de brute. Certes, le mariage est une chose inique, considérée ainsi, surtout avec les préjugés qui s’attachent sottement à l’honneur conjugal. On comprend qu’un grand esprit, tel que George Sand, ait levé l’étendard de la révolte, tâchant de faire voir tout ce qu’il y a d’ignoble et d’odieux dans cet enchaînement de deux existences, tout ce qu’il y a à craindre pour ces pauvres cœurs humains, si fragiles et si aimants. — Jacques est, comme je te le disais, une nature exceptionnelle ; Jacques est un grand cœur, plein d’amour, plein d’abnégation, la plus sublime des vertus. Il aime toujours Fernande ; pour lui elle est restée pure malgré sa chute ; elle a combattu tant qu’elle a pu ; il l’aimerait peut-être moins, si elle n’avait pas succombé. Il l’aime toujours, il l’aime assez pour préférer son bonheur à elle à sa propre vanité, à son propre égoïsme. Il méprise la société, ses institutions, ses préjugés ; il part laissant ignorer à sa femme qu’il sait tout et va se tuer, mettant même sa mort sur le compte d’un accident, pour éviter le moindre remords à sa Fernande adorée. Grande figure que l’on ne peut contempler sans être ébloui, qui, parmi tous ces vains qui nous entourent, nous semble tellement sublime que nous nions son existence. Puis, quelle ardente passion, quel dédain pour tout ce qui nous attire, quelle fierté dans ce silence qu'il garde sur ses sentiments et sur ses pensées! Je ne pourrais t’analyser un tel homme ; lis le roman et tu pleureras peut-être comme moi ; lis-le, ou vraiment je t’en voudrais. — Quant à Fernande, elle est la femme personnifiée ; la femme pliant sous le premier souffle d’amour dont rien n’égale la tendresse sinon la fragilité. Dévouée jusqu’au dernier moment à Jacques, elle n’a plus pour lui que de l’amitié ; elle repousse ses caresses, mais lui presse toujours la main. Elle ne l’aime plus, et, comme elle a besoin d’aimer, elle s’adresse au premier venu, mais elle lutte, elle souffre et se briserait si son maître de par la loi n’avait pas pitié d’elle. Si Jacques est une exception, un personnage idéal, création de poëte, Fernande est une réalité. Rien de plus strictement vrai qué cette situation d’une femme n’aimant plus son mari
et ne pouvant s'empêcher d’aimer un autre homme. La malheureuse, quin’a pas un Jacques pour époux, doit finir par tomber dans la boue et partager son lit avec deux hommes à la fois. C’est sans doute pour nous montrer quelle rare grandeur d’âme, par conséquent l’homme étant généralement petit, pour nous faire voir quel nombre de femmes le mariage mène à la dégradation, que l’auteur nous a donné cette œuvre. — George Sand a nié, je crois, son hostilité au mariage, et cependant cette hostilité ressort de chacun de ses romans. — Lorsqu’ on indique une maladie, on est forcé de donner en même temps le remède, surtout si l’on veut faire une œuvre bonne et utile. C’est ce que George Sand ne fait pas ; elle démontre que le mariage est la chose la plus monstrueuse qui existe, elle y nie le bonheur et l’amour, mais elle ne dit pas quelle institution elle voudrait voir a la place de ce lien éternel. Veut-elle le divorce? Veutelle qu’on change d’amour comme on change de chemise? Ou bien a-t-elle conçu une nouvelle manière d:2 vivre entre amants, garantissant la famill:, faisant disparaître l’adultère, etc., etc. C’est ce qu’elle ne nous dit pas: et alors son roman peut être vrai, mais d’une désolante vérité. C’est une mauvaise action, une torture inutile, une lecture trop forte pour les cœurs de vingt ans. — Quant à moi, je crois que le bonheur peut Hs dans le mariage. Si Jacques n’est pas heureux avec Fernande, c'est que Jacques est un rêve et Fernande une réalité. Dans un roman, une étude de passions humaines, dès qu’un personnage est purement idéal, ce personnage devient une exception, il ne saurait he cu avec les autres qui ne sont que des hommes. Ses relations avec eux ne peuvent manquer un jour de se rompre violemment, leurs suites seront son propre malheur et celui des êtres qui l’entourent. Comme la baguette que l’on plie et qui reprend brusquement sa première position, dès qu’on la lâche, il remontera au ciel, d’où il vient, laissant les humains s’entendre avec les Ron Ainsi É stoïque, le sublime Jacques ne peut vivre avec la frêle, l’humaine Fernande. Nulle sympathie entre eux, c’est un ange aimant une mortelle qui demande à grands cris que le divin amant éteigne le feu de ses regards pour ne pas la
consumer. — Mais, au contraire, vous réunissez deux êtres de ce bas monde d’une égale faiblesse, je ne vois pas pourquoi ils ne seraient pas heureux. Je n’ignore pas que l’orgueil de la femme doit se révolter d’un esclavage relatif, je comprends tout ce qu’a d’horrible, comme je te le disais, la position d’une épouse honnête qui aime un autre homme que son époux ; mais cette passion ne lui viendra pas, si son mari ne lui est ni supérieur, ni inférieur, si l’harmonie règne entre eux. Et même si elle aimait, elle oserait avouer sa faiblesse à celui qui est aussi faible qu’elle ; en un mot, ces deux êtres s’appuieraient l’un sur l’autre, chancelant quelquefois, mais se redressant toujours par une mutuelle condescendance. — Ce n’est pas que ] ’approuve fort le mariage ; bien au contraire, j y apporterais de notables changements, si l’on me laissait libre. Mais tel qu’il est, ce mariage qu’on ne peut attaquer sans entendre hurler autour de soi les bégueules et les petits esprits, il peut devenir une source de bonheur et d’amour entre deux êtres sages, exempts de préjugés. Si l’on appelle amour la passion échevelée, certes le mariage ne le donne pas ; si l’on entend par bonheur un ciel sans nuages, allez encore chercher plus loin. Maïs, si vous n'êtes pas trop exigeant, si l’amour auquel vous aspirez est profond et calme, si vous entendez par bonheur des jours de soleil et des jours de pluie, mariez-vous, mes enfants, mariez-vous. — Je sais que les esprits d'élite sont ceux-là mêmes qui demandent trop. Je ne parle pas pour eux. Que les fous aillent, comme tu le disais, mourir à l’hôpital. De quel poids sont dans la balance humaine ces êtres rares et sublimes, ces Don Juan qui se prennent d’amour pour un idéal, qui courent le monde en sanglotant, ou se heurtant le front à la réalité. Je parle pour les masses, même pour ces poëtes qui mettent leurs rêves dans leurs ouvrages, mais qui savent accepter la réalité dans la vie, en la colorant, il est vrai, de quelques rayons de leur imagination. — Mon mariage, je ne saurais le répéter, n’est pas cette bonne affaire que l’on nomme de ce nom. C’est un mariage à moi, un mariage d’amour, de sympathie, basé sur une réciproque connaissance de caractères, un mariage dont je t’entretiendrai quelque jour. — Je veux
te parler encore de deux personnages du roman de George Sand ; premièrement d’Octave, ce jeune amoureux auquel le voisinage de l’héroïque J acques nuit singu- Jièrement. Noble cœur d’ailleurs, mais égoïste, mais faible, en un mot, Octave est un homme. On comprend parfaitement que Fernande l’aime ; tous deux pensent de même, tous deux sont fils de la terre. Le second personnage est une nommée Sylvia, la femme idéale, comme Jacques est l’homme idéal. Il y a donc sympathie entre eux. Malheureusement cette Sylvia, fille illégitime, est peut-être la sœur de Jacques, la mère de cette jeune fille ayant eu pour amants et le père de Jacques et un autre individu lors de sa naissance. Ces deux êtres créés l’un pour l’autre ne peuvent donc s’aimer. Le roman, envisagé ainsi, conclut dans mon sens. La fatalité a tout fait ; si "Jacques avait pu épouser Sylvia, si Octave avait épousé Fernande, jamais couples plus heureux n’auraient vécu sous le ciel, Dieu ne l’a pas voulu et c’est la cause de tous ces sanglots. — Je ne saurais d’ailleurs trop te conseiller de lire ce roman ; c’est un chef-d'œuvre où le cœur vibre à chaque page. Jugé comme œuvre d’art, comme drame, on ne s’aurait trop l’admirer ; mais, comme œuvre de philosophie pratique, tu vois que Je blâme l’auteur. Pour me résumer et faire disparaître les contradictions que tu croirais remarquer dans cette lettre, j je conclurai en disant : que, poëte, je n ’ai jamais rien lu d’aussi beau, mais que, homme, je me refuse à ce désolant mélangé d’idéal: eti de réalités Je mente dirai rien du style de l’auteur, tu l’as apprécié toi-même. Seulement le roman est par lettres. Comme j’ai déjà assez babillé sur ce sujet, je te dirai plus tard ce que je pense de ce genre. — Ne prends ces appréciations que pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire écrites sous l’impression encore brülante de l'ouvrage, et fort confusément sans doute.
Je lis Shakespeare, ce sera pour un autre jour.
Je suis raisonnable dans cette lettre, et je regrette de n'être trop emporté dans la dernière sur le mot : position. Je ne sais si tu l’as remarqué, la raison chez moi est vivace, et si je parais en manquer, c’est que j’en fais un mauvais usage, que je m'en sers pour justifier mes
folies. Oui, je le reconnais, c’est sagesse d’accepter la société telle qu’elle est, de se plier à ses usages, tout en sachant que ses usages sont sots et ridicules. Ce qui m'irrite, c’est lorsque je crois remarquer que celui qui plie la tête, la plie comme une brute sans conscience de ce qu'il fait, en léchant la main de celui qui le réduit. Voilà ce qui faisait ma colère. Suis la pente de la foule, je ne t’en estimerai que plus, mais dis avec moi que le monde est méprisable et petit, que la nécessité te force à vivre aussi sottement que lui, que tu frémis sous le D
Je relis quelquefois tes anciennes lettres. Hélas! que nous sommes loin de ce temps où j’écrivais Ce que deviennent les pions, où tu raillais dans Les Chandelles autrichiennes. Une année seulement s’est écoulée, et pourtant que de changements dans nos caractères, dans nos pensées! Nos esprits sont peut-être plus élevés, nos horizons plus larges maïs nous avons perdu notre joyeuse insouciance ; nous désirons résoudre les problèmes de la vie, et avec ces recherches commencent nos doutes et nos pleurs. Cette lettre fut pénible pour moi, je ne la faisais que dans mes moments de tristesse ; nous étions alors des enfants moqueurs, nous ne sommes plus que des railleurs désolés.
Puisque je suis en train de gémir, continuons par un sanglot. — J’arrivais au monde, le sourire sur les lèvres et l’amour dans le cœur. Je te les mains à la foule, ignorant le mal, me sentant digne d’aimer et d’être aimé ; je cherchais partout des amis. Sans orgueil, comme sans humilité, je m'’adressais à tous, ne voyant autour de moi ni supérieur, ni inférieur. Dérision! on me jeta à la face des sarcasmes ; j’entendis autour de moi murmurer des surnoms odieux, je vis la foule s’éloigner et me montrer du doigt. Je pliais la tête quelque temps, me demandant quel crime j'avais pu commettre, moi si jeune, moi dont l’âme était si aimante. Mais lorsque je connus mieux le monde, lorsque j’eus jeté un regard plus posé sur mes calomniateurs, lorsque j’eus vu à quelle lie j’avais affaire, vive Dieu! je relevai le front et une immense fierté me vint au cœur. Je me reconnus grand à côté des nains qui s’agitaient autour de moi, je vis
combien mesquines étaient leurs idées, combien sots leurs personnages, et frémissant d’aise, je pris pour dieux l’orgueil et le mépris. Moi qui aurais pu me disculper, je ne voulus pas descendre jusque-là, je conçus un autre projet : les écraser de ma supériorité et les faire ronger par ce serpent que l’on nomme l’envie. Je m’adressai à la Muse, cette divine consolatrice, et si Dieu me garde un nom, c’est avec volupté que je leur jetterai à mon tour ce nom à la face, comme un sublime démenti de leurs sots mépris. — Mais, si j’ai de l’orgueil avec ces brutes, je n’en ai pas avec vous, mes amis ; je reconnais ma faiblesse, et je ne me trouve pour toute qualité que celle de vous aimer. Je me suis cramponné à vous comme le naufragé à sa planche de salut, dans la débâcle générale de mes amitiés. Dieu vous envoya pour me retirer du gouffre où je tombais désespéré. — L’ivraie étouffe les plus beaux épis, et l’on maudit l’ivraie ; dès mon enfance, la société m'est apparue comme une mauvaise plante étouffant les plus nobles cœurs, et je maudis la société. Et pourtant quelques bleuets brillent dans les mauvaises herbes ; vous êtes mes bleuets, mes amis, mes fleurs bien-aimées, vous n’avez rien de commun avec les racines parasites et dévorantes ; je puis vous aimer et les détester, sans vous confondre, quoique le même terrain vous ait donné naissance.
Je reçois ta lettre à l’instant. Je termine cependant celle-ci sans y répondre, je remets cela à ma prochaine missive. Seulement, je crains que sur certains points nous ne nous entendions jamais. Tu juges en moi le poëte en homme et je juge en toi l’homme en poëte. Tu veux appliquer mes rêves à ta réalité et je veux appliquer ta réalité à mes rêves. Dans tout cela tu es le plus raisonnable, mais, franchement parlant, tu es le plus mesquin. Je te déclare formellement, ce n’est pas parce que tu es un homme que je t’en veux, c’est parce que tu n’es pas assez poëte, c’est parce que tu laisses étouffer l’âme par le corps. Tu reviendras sur tes pas, me dis-tu ; je le souhaite, mais je crains que tu ne puisses plus. Tu pourras peut-être penser que c’est parce que tu travailles, parce que tu veux te faire une position, que je m'irrite. Nullement. Je comprends cette liberté de pensée que
tu me vantes, et c’est la mienne ; je reconnais même jusqu’à un certain point que c’est la seule possible. Mais tu te tromperais étrangement en croyant la posséder, du moins dans tes lettres. Tu obéis à la pente de la foule, tu défends les théories de la foule. Tu n’inventes rien, tu ne rejettes rien ; la vie telle qu’elle est te semble fort belle et tu n’as pas même un sanglot pour protester. — Comment suis-je libre, sinon de penser? Que fais-je, sinon des rêves? Tu conclus donc dans mon sens, je jouis de toute l’indépendance permise. Mais, puisque tu me contredis, puisque tu n’es pas même libre dans tes lettres, ai-je tort de vouloir un peu d’originalité, de liberté dans ton esprit. La réalité est la réalité, et c’est déjà beaucoup ; mais si de plus la réalité nous empêchait de rêver, le plus court serait d’aller voir ce que nous garde le ciel. — Comme tu l’as dit, tu n’as pas compris ma dernière théorie sur l’amour ; il est curieux qu’en cette matière tu sois le poëte et moi le réaliste. D'ailleurs, nous reparlerons de tout cela plus longuement.
J’ai envoyé mon poëme à Cézanne, intl que je te FE annoncé. Cette dernière œuvre péche beaucoup par les détails ; même une faute de prosodie m'est échappée dans la copie que je vous ai envoyée. J'attends toutefois ton jugement pour comparer les défauts it tu me signaleras à ceux que je connais déjà.
Jeudi dernier, j’ai soupé chez une famille provençale en compagnie de M. Bevançon, garçon fort gai, que je ne connais pas assez pour me permettre de le juger, mais vers lequel aucune sympathie ne m'’autorise. Il m’a prié de te présenter ses amitiés, et c’est pour cela que je te parle de lui. De plus, j’ai appris que Matheron me cherchait. Ayant découvert son adresse, je me propose d’aller lui serrer la main. — Quant à Raoul, je dois chaque jour le voir. Je partage ton jugement sur lui. — Tu me parles de De Julienne, de Marguery, marionnettes, cerveaux vides, qui viennent un instant parader ici-bas dans leurs habits de fête, puis s’endorment dans l’oubli du tombeau, bons garçons peutêtre, mais d’un horizon borné, mais cœurs étouffés sous de sottes vanités. Laissons les: : voilà l’ivraie dont je te parlais tantôt. — Tu as raison d’aimer Marguery,
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excellent garçon dans toute”l’acception du terme. — Quant au silence que garde Cézanne, il faudrait aviser. Je lui ai dit de t’ envoyer mon poëme ; tu pourrais de ton côté lui écrire que je t’ai averti d: cet envoi et lui indiquer un moyen pour te le faire parvenir. Cette lettre serait inoffensive ; tu te tiendrais à l’écart, ne parlant que de moi ou d’ autre chose, et cela renouerait sans doute. À bientôt. ui |
. Mes respects à tes parents.
Je te serre la : main. Ton ami.
A PAUL CÉZANNE Juillet 1860...
Mon CHER PAUL,
Permets que je m explique une dernière fois franches ment et clairement; tout me semble si mal aller dans nos affaires que j'en fais un mauvais sang incroyable. —. La peinture n'est-elle pour toi qu’un caprice qui t’est venu prendre par! les cheveux un beau ; jour que tu t ’ennuyais ? N'est-ce qu’un passe-temps, un sujet de conversation, un prétexte à ne pas travailler au droit. Alors, s’il en est ainsi, je comprends ta conduite : tu fais bien de ne pas pousser les choses à l’extrême et de ne pas te créer de nouveaux soucis de famille. Mais si la peinture est ta vocation, — et c’est ainsi que je l’ai toujours envisagée, — si tu te sens capable de bien faire après avoir bien travaillé, alors tu deviens pour moi une énigme, un
sphinx, un je ne sais quoi d’impossible et de ténébreux. De deux choses l’une : ou tu ne veux pas, et tu atteins ‘admirablement ton but ; ou tu veux, et dès lors je n’y comprends plus rien. Tes lettres tantôt me donnent beau: coup d’espérance, tantôt m’en ôtent plus encore ; telle est la dernière, où tu me sembles presque dire adieu à tes rêves, que tu pourrais si bien changer en réalité. Dans cette lettre est cette phrase que j’ai cherché vainement à comprendre : ‘* Je vais parler pour ne rien dire, car ma conduite contredit mes paroles ”’. J’ai bâti bien des hypo-
thèses sur le sens de ces mots, aucune ne m'a satisfait. Quelle est donc ta conduite? celle d’un paresseux sans doute ; mais qu’y a-t-il là d’étonnant? on te force à faire un travail qui te répugne. Tu veux demander à ton père de te laisser venir à Paris pour te faire artiste : je ne vois aucune contradiction entre cette demande et tes actions ; tu négliges le droit, tu vas au musée, la peinture est le seul ouvrage que tu acceptes ; voilà je pense un admirable accord entre tes désirs et tes actions. — Veuxtu que je te le dise? — surtout ne va pas te fâcher, — tu manques de caractère ; tu as horreur de la fatigue, quelle qu’elle soit, en pensée comme en actions ; ton grand principe est de laisser couler l’eau, et t’en remettre au temps et au hasard. Je ne te dis pas que tu aies complètement tort ; chacun voit à sa manière et chacun le croit du moins. Seulement, ce système de conduite, tu l’as déjà suivi en amour ; tu attendais, disais-tu, le temps et une circonstance ; tu le sais mieux que moi, ni l’un ni l’autre ne sont arrivés. L’eau coule toujours, et le nageur est tout étonné un jour de ne plus trouver qu’un sable brûlant. — J’ai cru devoir te répéter une dernière fois ici ce que je t’ai déjà dit souvent : mon titre d’ami excuse ma franchise. Sous bien des rapports, nos caractères sont semblables ; mais, par la croix-Dieu! si j'étais à ta place, je voudrais avoir le mot, risquer le tout pour le tout, ne pas flotter vaguement entre deux avenirs si différents, l’atelier et le barreau. Je te plains, car tu dois souffrir de cette incertitude, et ce serait pour moi un nouveau motif pour déchirer le voile ; une chose ou l’autre, sois véritablement avocat, ou bien sois véri: tablement artiste ; mais ne reste pas un être sans nom, portant une toge salie de peinture. — Tu es un peu négligent — soit dit sans te fâcher, — et sans doute mes lettres traînent et tes parents les lisent. Je ne crois pas te donner de mauvais conseils ; je pense parler en ami ét selon la raison. Mais tout le monde ne voit peut-être pas comme moi, et, si ce que je suppose plus haut est vrai, je ne dois pas être au mieux avec ta famille. Je suis sans doute pour eux la liaison dangereuse, le pavé jeté sur ton chemin pour te faire trébucher. Tout cela m'’afllige excessivement ; mais, je te l’ai déjà dit, je me suis vu
si souvent mal jugé, qu’un jugement faux ajouté aux autres ne saurait m ’étonner. Reste mon ami, 6 est tout ce que jé désire. :
Un autre passage de ta lettre m’a chagriné. Tu jettes; me dis-tu, parfois tes pinceaux au plafond, lorsque ta forme ne suit pas ton idée. Pourquoi ce découragement, ces impatiences ? Je les comprendrais après des années d’étude, après des milliers d’efforts inutiles. Reconnaissant ta nullité, ton impossibilité de bien faire, tu agirais sagement alors en foulant palette, toile et pinceaux sous tes pieds. Mais toi qui n’as eu jusqu'ici que l’envie de travailler, toi qui n’as pas encore entrepris ta tâche sérieusement et régulièrement, tu n’es pas en ton droit de te juger incapable. Du courage donc ; tout ce que tu as fait jusqu’ ’ici n’est rien. Du courage, et pense que, pour arriver à ton but, il te faut des années d’étude et de persévérance. — Ne suis-je pas dans le même cas que toi; la forme n’est-elle pas également rebelle sous mes doigts? Nous avons l’idée ; marchons donc franchement et bravement dans notre sentier, et que Dieu nous conduise! — D'ailleurs, j’aime ce peu de confiance en soi. Vois Chaillan, il trouve tout ce qu’il fait excellent ; c’est qu'il n’a pas en tête un mieux, un idéal qu’il tâche d’atteindre. Aussi ne s’élèvera-t-il jamais, parce qu’il se croit déjà élevé, parce qu’il est content de lui.
Tu ‘me! démandes des: détails sur mai nateielle J’ai quitté les Docks ; ai-je bien fait, ai-je mal fait? question relative, et selon les tempéraments. Je ne puis répondre qu’une chose : je ne pouvais plus y rester, et j'en suis sorti. — Ce que je pense faire, je te le dirai plus tard, lorsque j'aurai mis à exécution. — Pour l’instant, voici ma vie : nous avons commencé le tableau d’Amphyon dans ma petite chambre du septième, un paradis orné d’une terrasse, d’où nous découvrons tout Paris, une retraite tranquille et pleine de soleil. Chaiïllan vient sur les une heure. Pajot, jeune homme dont je t’ai parlé, ne tarde pas à le suivre ; nous allumons nos pipes, si bien qu’au bout de quelque temps nous ne nous voyons plus à quatre pas. Je ne te parle pas du bruit; ces messieurs dansent et chantent, et, ma foi, je les imite. Je parie que tu cherches déjà les verres et les
bouteilles ; tu as pardieu raison, les voici sur le coin de mon bureau, pleins d’un certain vin blanc que l’on nomme du Saint-Georges, lequel vin ressemble assez au vin cuit, et par son goût délicieux et par sa traîtrise. Le filou a surpris avant-hier Chaiïllan à l’improviste, et Pa si bien étourdi d’un coup lâchement asséné, que le brave garçon peignait chaque mouche qui passait, et fumait son amadou à effacer, jurant qu’il fumait un excellent tabac. Moi, je pose à moitié nu ; la chose a ses désagréments, mais, au fond, c’est le sublime du spectacle. Pajot écrit sous ma dictée des vers qui me passent par la tête, tantôt bouffons, tantôt sérieux, éclos sous l’encens de nos pipes, au milieu des tintements des verres. C’est une véritable tabagie, un tableau qui n’a pas de nom ; je ne regrette qu’une chose, c’est que tu ne sois ici pour rire avec nous. — Le matin, j'écris toujours un peu ; le soir, après la séance, je lis quelques vers de Lamartine, ou de Musset, ou de V. Hugo. Telles s’écoulent mes journées ; je m’ennuie beaucoup moins que cet hiver, et pourtant ce n ’est pas encore là le genre d’existence que je rêve. Le tumulte n’est bon qu’à ses heures ; toujours chanter, toujours rire, cela fatigue. Je ne travaille pas assez, et je m’en veux. Si tu viens à Paris, nous tâcherons de régler notre journée de façon à bûcher le plus possible, sans cependant oublier la pipe, ni le verre et la chanson.
Amphyon, sous le pinceau de Chaillan, prend assez la tournure d’un singe en mauvaise humeur. Tout bien considéré, je désespère plus que jamais de ce garçon comme artiste. Fort médiocre copiste, dès qu ’il lui faut inventer il est complètement mauvais. C’est un bon enfant, et ce ne sera jamais rien de plus. Il travaille beaucoup, peine, prépare, je crois : j’ai, en t’écrivant, un triste échantillon de ses progrès sous les yeux. — Je t’envoie à la page suivante une de ces poésies dont je parlais tantôt, faite au milieu du bruit, et écrite, faute de papier, sur le mur de ma chambre.
Je viens de recevoir une lettre de Baille. Je n’y comprends plus rien ; voici une phrase que je lis dans cette épître : ‘* Îl est presque certain que Cézanne ira à Paris : quelle joie! *”’ Est-ce d’après toi qu'il parle, lui
as-tu véritablement donné cette espérance dernièrement, lorsqu'il s’est rendu à Aix? Ou bien a-t-il rêvé, s’est-il pris à croire réel ton désir seul? Je te le répète, je n’y comprends plus rien. Je t’engage à me dire dans ta première lettre les choses franchement ; depuis trois mois, je suis à me dire successivement et selon les lettres que je reçois : Il viendra, il ne viendra pas. — Tâchons, pour Dieu! tâchons de ne pas imiter les girouettes. — La question est trop importante pour passer du blanc au noir ; là, franchement, où en sont tes affaires ?
Je ne t’envoie pas les vers qui précèdent comme quelque chose de sublime. Ils remplissent ma Jeu et rien de plus.
Mon voyage est toujours fixé au 15 septembre. Noûs irons tous deux jusqu ’àa Trets, à pied, bien entendu ; Chaillan le demande à grands cris.
J'attends Houchara. A bientôt.
Mes respects à tes RER Je te serre la main. Ton ami.
À quand ton examen? l’as-tu passé? le DAcca Dis à Marguery que je ne l’oublie pas, que mon silence n’est dû qu’au manque de matières. Je lui écrirai cebg dant bientôt. |
À BAILLE
Paris, 25 juillet 1860.
Mon CHER BAILLE,
Je m'étais promis de ne plus revenir sur notre dernière discussion ; mais la lettre que je reçois m'’oblige à me parjurer.
Je suis peiné de la façon dont tu as pris mes paroles. Moi, te traiter de crétin! As-tu pas rêvé? Serai-je ton ami, te dirai-je toutes mes pensées, ces pensées que je cache de peur qu’on en rie? Mon talent d’observation est peutêtre médiocre, cependant jette un regard sur ceux que j'aime, et tu verras que j'ai trié de la foule les plus grands cœurs, les plus grandes intelligences. Paul, dont
le caractère est si bon, si franc, dont l’âme est si aimante, si tendrement poétique ; toi, l’énergique, l’opiniâtre, qui aime comme il travaille, toi la belle intelligence qui n’a pas la petitesse de dédaigner l’étude parce que l’étude lui est facile. Puis, en descendant, Houchard que j’ai vu à l’œuvre, ami sur les bras, sur la bourse duquel on peut compter à toute heure, en tout lieu ; Marguery, le naïf, l’excellent garçon, médiocre, il est vrai, sous bien des rapports, mais qui n’en sort pas moins du vulgaire. Je pourrais encore te citer Pajot, jeune Parisien que tu connaîtras sans doute à l’école, imagination poétique, mais sans goût, intelligence supérieure. — Et je ne vante personne ; certes, vous avez vos défauts, mais, je l’affirme, ce sont là vos qualités. — Ceux que j’appelle du nom d’amis doivent donc en être fiers, non à cause de moi, mais à cause de ceux qui m'’entourent, non pour mon faible mérite, mais pour les mérites que je trouve en eux. Et c’est toi qui, pour résumer mon jugement, trouves alors le beau nom de crétin! et c’est toi qui crois réellement que c’est bien là ma pensée! Puis, tu me demandes naïvement pourquoi cette malencontreuse épithète, qui, heureusement, n’a jamais été prononcée. — J'ai dit que tu n’étais plus jeune, que ton ésprit était souvent systématique. Ce n’est ni parce que tu ne fais pas de vers, mais bien des mathématiques dans un lycée, ni parce que tu songes à ton avenir. Bien des poëtes n’écrivent pas, bien des mathématiciens sont des poëtes ; l’avenir appartient à tous : tous, surtout les enfants, »'à D ncor chaque jour, ce ne peuvent être ces raisons qui m'ont conduit. Tu t’étais fait le champion d’une laide cause, tu trouvais tout bien ici-bas ; je cherchais en vain le moindre élan dans tes lettres, le moindre éclair d’une légitime indignation. Mais rien de cela : des systèmes de conduite froids, raisonnés. Puis, pour mieux m'irriter, une théorie sur les passions qui me semblait la plus absurde du monde : les ranger comme une stupide addition, froidement, méthodiquement, en disposer en maître et seigneur, comme des choses matérielles ; les exclure sans lutte aucune de la première moitié de la vie, puis, plus tard les appeler, t’y livrer à l’heure convenue. Dis avec moi qu’une telle théorie est
au moins étrange ; que surtout elle ne saurait être appliquée aux passions humaines, ces élans spontanés et irrésistibles. Tu as marché fier et calme jusqu'ici, mais pour te faire perdre ce bel équilibre, quelle montagne, quel vent terrible crois-tu donc qu’il faudrait? Un regard de femme, peut-être un rien, une pensée dévorante et de chaque jour. Je le répète, si tu peux te contenir ainsi, retenir ou lâcher les rênes à ta fantaisie, c’est que tu n’as pas de passions, c’est que tu n’es plus jeune. — Et ici, distinguons. Je ne connais de toi que deux faces : le compagnon de nos parties, gai, rieur ; puis l’ami qui m'écrit ces lettres d’une sagesse, d’une réalité désespérantes. Ces deux hommes, malgré leurs dissemblances, ont bien des rapports entre eux ; le lycéen échappé n’est fou qu’à la surface ; sa folie n’est qu’une fusée, elle brille, s’éteint, et l’enfant opiniâtre et travailleur né tarde pas à reparaître. Maintenant sont-ce là les deux seuls aspects sous lesquels on puisse te voir? Te montrestu complet, ou bien ne sont-ce que deux parties d’un tout plus divisé? Je l’ignore ; mais tu comprends que, te jugeant, je ne puis juger que sur ce que je vois. Jadis, tu m'as parlé d’un idéal perdu et que tu ne m’as jamais fait connaître. As-tu aimé, aimes-tu? Je ne sais. Je te connais depuis sept ans, je cherche en vain dans mes souvenirs une folie, une passion qui ait troublé ton équilibre ; est-ce ignorance, est-ce cécité, je n’en vois aucune. Tu m’apparais toujours tel que tu es, marchant droit au but, avec une idée fixe : parvenir par ton travail, sans jamais te heurter aux obstacles, riant de bon cœur, mais dans tes moments perdus, et mesurant ton sourire, comme tu mesures toute chose. Est-ce donc blesser la vérité, est-ce blesser notre amitié de te dire franchement que ton caractère est raisonnable et froid, que tu n’as pas les élans, les folies, les passions de la jeunesse? Est-ce t’outrager que de te donner ces qualités-ci : raison, sagesse, prévoyance. Loin de moi de te conseiller d’imiter ces jeunes fous qui s’enlèvent pour une idée, ces caractères faibles qui ne sauraient suivre sagement une route, qui s’amusent à chaque fleur du sentier ; loin de moi de me proposer pour exemple, moi le fragile, le rêveur. Tu es raisonnable, sage, prévoyant ; je le constate, rien
de plus. Tu devrais plutôt m’en remercier et ne pas voir une insulte dans un portrait fidèle, tout à la louange de l’original. Quelque chose peut bouillonner en toi, c’est ce que je ne puis savoir, et je t’en crois sur parole. Ton tour viendra sans doute, ton équilibre se rompra. Mais, en attendant, tu es tel que je te peins, et tu es tel, non parce que je le veux, mais parce que cela est, parce que Satan ou Dieu n’a pas encore placé dans toi quelque grosse roche.
— Je veux en rester là sur ce sujet ; j’ai dit ce que je pensais, ce que j’ai cru voir, je ne saurais me démentir. Si ce jugement te blesse, ce qui me semble impossible, tu as grand tort. C’est un ami qui te parle sans amertume, sans autre intérêt que le tien, qui use du premier fruit de l’amitié, la franchise ; un ami tout disposé à se reconnaître quand tu le peindras — ou du moins, s’il se défend, n’accusant jamais ton cœur, ni ta loyauté, mais tes erreurs d’observation.
— Tu me fais un étrange portrait d’un poëte libre penseur de ton lycée : ‘* Amour-propre étroit et grossier, vanité enflée et vide, égoïsme bas et vif ”’. Voilà de tout petits défauts. Et c’est cet être-là qui, me dis-tu, sort de l’ornière commune! Par ses vices alors, mais jamais par sa supériorité. As-tu réellement l’original d’un tel portrait sous les yeux : ‘* hypocrite, franc, niais par calcul ?’? Comment fais-tu alors pour me vanter la société, les hommes en général, quand tu en observes de si tristes échantillons, quand surtout tu me les donnes comme supérieurs aux autres ? L’homme parfait est un monstre, si monstre veut dire être hors nature ; il n’existe pas, Diogène l’a cherché en vain. Mais, heureusement, l’homme complètement vicieux est tout aussi extraordinaire. Nous avons tous de grands défauts, mais nous nous relevons tous par une grande qualité. C’est Lucrèce Borgia, l’empoisonneuse, se rachetant par son amour maternel ; c’est Marion Delorme, la fille de joie, sanctifiée par son pur amour pour Didier ; c’est Quasimodo, c’est Triboulet, êtres difformes au physique comme au moral, mais rendus lumineux par leurs âmes aimantes. Fouille donc bien ton poëte, tâche de mettre son âme à nu, et ne la rejette que lorsque tu seras assuré qu’elle
126 Cor EMILE ZOLA
de
ne contient rien de grand. — Non, certes, je ne voudrais as que tu ressembles à cet être-là. J’ai de la fierté, de la faiblesse, mais je me croirais perdu si tu disais de telles choses de moi. Laissons la lyre de côté : la Muse, a dit Musset.
La Muse est toujours belle,
Même pour l’insensé, même pour l’impuissant :
Car sa beauté pour nous, c’est notre amour pour elle.
Et moi je disais naguères, — pardon de me citer après un grand poëte, — dans une épître adressée à Cézanne :
Allez, allez, mes vers! bons ou mauvais, qu'importe! Si du monde idéal vous m'’entr'ouvrez la porte,
St vos grelots bruyants me rappellent parfois
Le bal mystérieux des sylphides des bois.
Mais s’il est facile de juger une pièce en vers, de la déclarer mauvaise, combien il est difficile de juger un homme, de le déclarer vicieux. Dans les poëtes, je parle en général, il y a deux êtres, les rêveurs et l’hom-: me réel ; l’âme et le corps, l’ange et la brute. Jugez-les séparément, sinon vous allez les condamner tous deux. Si, voulant apprécier l’homme réel, vous vous servez du rêveur, et réciproquement, vous direz comme tu le dis toi-même ‘‘ qu’il emploie de grands mots, des mots sacrés tels que l’amitié, la veriu, l’âme, le cœur, et qu’il s’en sert de bouclier pour couvrir ses actions quelles qu’elles soient ”’. Vous pécherez par excès et par défaut tout a la fois. Vous voulez que l’homme réel soit aussi fou que le rêveur et que le rêveur soit aussi matériel que l’homme réel ; ce qui est une absurdité. Il est évident qu'il faut les séparer pour rester dans le vrai, penser que nous avons une âme et un corps, et que cette âme et ce corps règnent tour à tour. Jugez le poëte, jugez l’homme, voyez l’âme, voyez le corps, et ce n ’est qu’en pesant les qualités et les défauts séparément, en les comparant ensuite, que vous pouvez vous prononcer justement. — L'homme vraiment vil est celui dont le corps seul règne ; celui-là flétrissez-le de toute votre indignation. Mais si, sous les égarements de la chair et des passions, vous
découvrez une âme aimant le beau, le bon et le juste, par pitié suspendez votre anathème, considérez-vous vous même avec votre fragilité et vos bassesses ; alors, pris d’une soudaine miséricorde, vous pardonnerez peut-être. — Il est vraiment bizarre que je prenne contre toi la défense de l’homme, moi qui naguère maudissais la société. C’est que, si je suis âpre et emporté en théorie, je suis aussi doux et conciliant en pratique. J’aime tout ce qui est faible et petit, tout ce qui souffre ; j’aime les animaux, parce qu'ils ne peuvent exprimer par la voix leurs souffrances, leurs besoins. J'aime l’homme comme un pauvre blessé, et si je m’emporte en considérant qu’il est l’auteur de ses blessures, je trouve pourtant des larmes pour le plaindre. Je rentre en moi-même, je vois mon égoïisme, mon orgueil, ma folie, et je pardonne leurs défauts aux autres. Je n’ai jamais eu cette sensiblerie religieuse des vains simulacres de religion ; cependant, je m'efforce de suivre les préceptes de Jésus-Christ, ces maximes morales et sublimes. Je suis voluptueux, méchant, que sais-je? mais je pense fermement n'être pas tout à fait mauvais. Je désire le bien, je cherche la vérité ; et parmi tous mes égarements, je suis persuadé que Dieu comptera pour beaucoup mes faibles efforts. — Nous, enfants du siècle, nous doutons de tout ; si tu doutais de ma sincérité, j’en gémirais. La déclamation a tué tous les élans de l’âme ; puisses-tu ne voir ici rien de pareil, et ne pas croire à l’exemple de ton camarade le poëte, je calcule l’effet de mes paroles et celui de mes actions. |
Quant à la régénération de la société, tâche devant laquelle tu recules, je n’ai jamais eu l’orgueil d’ essayer même de l'entreprendre. Je ne suis qu’un atome ; si ma Iyre était d’airain, si ma voix avait assez de retentissement, essayerais peut-être. Le rôle du poëte est sacré : c’est Abe de régénérateur. Il se doit au progrès ; ; il peut pousser très loin l’humanité dans la voie du bien. Que Dieu me prête le souffle et je suis prêt. — Quant à mon bonheur futur, à mon avenir, je suis loin de ne pas y songer. D'ailleurs, si je succombe en route, ce ne sera He ‘un malheureux de moins. can
Tu te plains de mon silence, et je ne suis. vraiment
pas coupable. Je t’ai écrit la semaine dernière, chez M. Maubert ; la lettre a dû arriver à Marseille le 17. Je dois conclure qu’elle ne t’a pas été remise, et j’en ressens un véritable chagrin. Je tenais singulièrement à ce qu’elle te parvienne, je parlais de la famille, de la civilisation, de l’amour, et j’essayais de te faire comprendre ma manière de voir sur ces trois sujets. Il y aurait lacune dans mes arguments, dans mes pensées, la victoire te resterait aisée et facile. Tâche donc de te procurer cette lettre, dans le cas que tu ne l’aurais pas reçue. Je le répète, je tiens beaucoup à ce que tu la lises. — Peut-être excédait-elle le poids et M. Maubert aurait-il refusé de la recevoir ? Que sais-je? Enfin, fais de promptes recherches. — Cette lettre-ci est la troisième que je t’envoie à ta nouvelle adresse. Je crains qu’elle ne s’égare encore. Aussi écris-moi au plus tôt, et dis-moi le nombre de missives que t’a remises M. Maubert. J’attendrai jusquelà, sans t’expédier une seule ligne ; je tiens à pouvoir compter sur la fidélité de notre intermédiaire.
— Je t’ai promis de te parler de Shakespeare, ce n’est pas une petite tâche, surtout pour la remplir dignement. Le génie se sent, mais ne s’explique pas. Te répéter tout ce qu’on a dit sur lui, et dire sur la foi des autres que nul n’a mieux connu le cœur humain, pousser des oh! et des ah! avec force points d’exclamations, cela ne me sourit nullement. N'importe, je vais tâcher de te dire le mieux possible la sensation que fait naître en moi ce grand écrivain. Si je le juge mal, si je me rencontre avec d’autres critiques, je n’en puis mais ; tout ce que je te promets, c’est de parler d’après moi, et non d’après tel ou tel livre. — Il faudrait presque un volume pour chaque drame et j'aimerais mieux apprécier ainsi longuement, scène par scène, que résumer en quelques lignes. Quoi qu’il en soit, parlons d’abord de la forme. — Je ne puis lire Shakespeare que dans une traduction, ce qui ne permet guère d’apprécier le style. Telle comparaison qui me paraît de mauvais goût, extravagante, déplacée, est peut-être à sa place dans l’original ; les Italiens disaient traduttore, traditore, — traducteur, traître. — Néanmoins, comme je suis obligé de juger d’après ce que je lis, j'avoue que je trouve bien des choses qui me choquent,
les phrases ici précieuses, là trop crues. Dieu me garde d’être bégueule ; tu sais combien je désire la liberté dans l’art, combien je suis romantique, maïs avant tout - Je suis poëte et j’aime l’harmonie des idées et des images. Maintenant que j’ai fait cette petite chicane, il ne me reste plus qu’à admirer. La charpente du drame est toujours un chef-d’œuvre ; les scènes sont courtes et nombreuses ; la décoration change chaque fois et ce -perpétuel va-et-vient qui nous choquerait peut-être, nous habitués à la vieille unité du lieu, sert merveilleusement le poëte, en lui permettant de nous montrer toute «l’action. Rien de plus habilement tissé ; le drame se déroule de lui-même, sans secousse, avec le tableau de la vie elle-même ; ici les pleurs, là le rire; ici le terrible, là le grotesque. Mais rien de heurté ; nous rentrons en nous-mêmes, nous voyons dans nos rues les contrastes se coudoyer ainsi, et nous ne pouvons nous empêcher d’avouer que la vérité a conduit la plume de l’écrivain. Tout en restant réel par excellence, Shakespeare n’a pas rejeté l’idéal ; de même que dans la vie l’idéal a une large place, de même dans ses drames nous voyons toujours floiter une blanche vision : Ophélie, et sa folie si poëtique ; Juliette, et son amour si pur. Parfois l’idéal n’est plus l’ange de lumière, mais l’ange des ténèbres, c’est Caliban, le démon de la Tempête, ce sont les trois sorcières de Macbeth. D'ailleurs, comme bien des poëtes, Shakespeare se sert souvent de comparaisons prises dans le monde mystérieux pour peindre l’épouvante, l’amour, etc. Ou bien encore il tire de l’horrible des effets magnifiques, comme dans le monologue de Juliette, prête à boire le narcotique. On doit la descendre dans le tombeau d’où elle fuira avec son amant. Mais, au moment de porter la coupe à ses lèvres, elle se demande si ce n’est pas là du poison ; elle a peur de s’éveiller seule dans les entrailles de la terre ; elle voit les cadavres de ses ancêtres, entend leurs gémissements, leur arrache leurs linceuls, se joue de leurs ossements et, folle de terreur, s’en frappe le crâne. Puis l’amour l’emporte, et dans un sublime mouvement elle boit en s’écriant : ‘‘ Je viens, Roméo! je bois à toi! ?” Ce morceau est des plus beaux, et on ne peut préférer que l’entretien des amants, lors-
qu'ils se séparent à l’aurore naissante. — Pour mieux faire comprendre ma pensée, je dirai que souvent dans Shakespeare la forme idéale recouvre une pensée réelle, un être humain ; qu’il faut fouiller au fond et ne voir dans les mots que des exclamations arrachées par leurs passions à des êtres réels, mais grands par ces mêmes passions. C’est même cet emportement dans la parole qui me choque parfois, cette extravagance dans les actions ; mais ces taches sont s1 rares, et les beautés si nombreuses qu’on n’a que le temps d’admirer. — Victor Hugo, a-t-on dit, a imité Shakespeare. Bien peu, selon moi. Le poëte français ose moins que le poëte anglais : l’alliance de la comédie à la tragédie qu’on lui a tant reprochée, règne à un bien plus haut point chez son devancier. Ainsi Shakespeare ne craint pas de faire suivre par des musiciens une conversation joyeuse et bouffonne près du lit de mort de Juliette. On serait choqué si on ne réfléchissait. En effet, la garde, femme qui veille un cadavre, se soucie peu de lui, babille et rit. On passe en chantant auprès du malheur d’autrui. C’est cette vérité que peint Shakespeare, et au lieu de critiquer, on admire. — Aussi chez lui, à chaque instant, de petites digressions ; deux mots seulement, et une grande lumière se fait. Ce qui est particulier à son génie, c’est que cela ne nuit en rien à l’action principale. Hamlet est surtout un prodige en ce genre ; mille incidents surviennent ne semblant appartenir au sujet, et cependant en les retranchant on n’aurait plus qu’une froide et pâle tragédie. Une remarque singulière encore sur ces digressions : d’ordinaire, les drames sont courts, et l’on s’étonne après les avoir le qu ’ils puissent contenir tant de choses. C’est grâce, je crois, à ces scènes épisodiques. — Le poëte prend donc un sujet très simple par lui-même, seulement il le retourne sous toutes les faces, le soumet à toutes les nuances du prisme, le met en présence de toutes les lentilles. De là, je te l’ai dit, ce grand nombre de petites scènes, n’entravant UeMene la marche de l’action, la grandissant et l’éclairant plutôt. Mais qu’un poëte médiocre ne s’avise pas de suivre un tel procédé, il faut être Shakespeare pour coordonner ces morceaux divers, pour les lier solidement et faire un tout homogène de
parties hétérogènes, pour mêler ainsi les couleurs les plus disparates, faire un monde de ce chaos et en tirer la vie humaine avec ses rires et ses sanglots, ses blasphèmes et ses prières, sa grandeur et ses misères. Le sentier est étroit et l’abîme est profond ; si vous n’êtes as sublime, vous allez être diffus et détestable. — D'ailleurs, la digression ne semble pas volontaire ; elle vient naturellement et devrait plutôt se nommer alors développement. Surtout, et c’est là ce qui la fait accepter, elle est fondée sur l’observation, et n’apparaît que pour révéler un des côtés de l’action tragique ou comique. Ne la condamnez pas avant d’avoir pensé longuement : souvent l’idée est cachée sous la forme. Réfléchissez, et le sens véritable ne peut manquer de vous éblouir. — Je voudrais résumer ma trop courte et trop indigne appréciation dans quelques mots saillants ; j’adore les conclusions lumineuses qui mettent à nu la pensée entière sous les yeux. Shakespeare me semble donc voir dans chacun de ses drames une matière à peindre la vie. Üne action quelconque n’est pour lui qu’un prétexte à passions, non à caractères. Elle n’est que secondaire ; ce qui lui importe, c’est de peindre l’homme et non les hommes. Chaque drame est comme un chapitre séparé d’une œuvre d’humanité ; il y peint un de nos côtés, quelquefois plusieurs, largement soucieux de ne rien omettre, introduisant tout ce qui peut lui servir. Othello, ce n’est pas un homme jaloux, c’est la jalousie ; Roméo, l’amour ; Macbeth, l’ambition et le vice ; Hamlet, le doute et la faiblesse ; Lear, le désespoir. Point de mesquines ou d’étranges exceptions, une généralité grandiose, point de tendances réalistes ou idéalistes, une conception vraie, contenant comme la vie et du réel et de l’idéal. — Quant au style, je le répète, je ne puis le ] juger. — Je voulais parler d’abord de la forme, ‘puis apprécier deux ou trois drames pour arriver à la pensée. Je m'aperçois que j’ai mêlé les deux sujets. Tant pis, ou plutôt tant mieux! N’ayant pas lu Shakespeare, tu ne m'’aurais pas compris si j'étais entré dans les détails. Je préfère t’avoir dit mon jugement sans avoir eu recours à l’examen de tel ou tel drame. Cela d’ailleurs m’eût entraîné fort loin. Un de ces jours je
ne désespère pas de faire une étude consciencieuse sur Shakespeare ; pour l’instant, contente-toi de ces quelques lignes. D'ailleurs, tu feras mieux de l’étudier en le lisant, qu’en lisant mes pâles et peut-être fausses appréciations. Je le juge tel que je l’ai compris à une première lecture ; je puis me tromper. K
Si tu étais libre, je te dirais : ‘‘ Lis-le à ton tour et dis-moi ce que tu penses ; peut-être la lumière se fera du choc de nos deux jugements. Mais il faut forcément remettre cela à plus tard. — J’ai babillé et c’est tout ce qu’il me fallait. Que mes erreurs me soient légères, si grosses qu'elles puissent être.
Je lis dans les journaux de province — par exemple dans Le Mémorial d’Aix — de fréquents articles sur la décentralisation littéraire. À quoi bon tant de paroles, un seul fait plaiderait mieux la cause. Qu’un auteur de département fasse un chef-d'œuvre, qu’il se résigne à n’être admiré que dans sa petite ville, qu'il laisse là Paris, qu’il en dédaigne les applaudissements, et cet auteur, ce chef-d'œuvre, cette abnégation seront des arguments bien plus forts que toutes les déclamations possibles. Pour moi, je suis bien loin d’être partisan de cette décentralisation. Lorsque j’examine ceux qui la prêchent, je vois que ce ne sont pas les lecteurs, surtout intéressés dans la question, maïs de petits écrivains que la fortune a jetés loin de Paris, qui ont romans et comédies dans leurs tiroirs et qui voudraient écouler doucement ces produits ; la capitale n’en veut pas, la province n’imprime pas : vive donc la décentralisation! Quel mal cela fait-il, je le demande, que Paris soit le foyer intellectuel ; il n’y a qu’un soleil pour toutes les contrées de la terre, et il les éclaire et les réchauffe toutes. Paris est l’astre de l’intelligence, il envoie ses rayons jusque dans les provinces les plus reculées. Paris est la tête de la France ; plus la tête s’élève, plus le corps grandit ; plus elle pense, plus tout s’améliore. — La décentralisation politique a été rejetée, pourquoi la décentralisation littéraire ne le serait-elle pas de même? On a redouté, avec raison, la naissance des tribunes secondaires, où de secondaires journalistes viendraient faire les grands bras. Mais ne doit-on pas redouter aussi d’éparpiller
les hommes de talent, de créer dans chaque bourg une académie où les sots ne peuvent manquer d’être en majorité? Ne vaut-il pas mieux que chaque ville envoie à Paris son grand homme, et que toutes ces lueurs éparses se réunissent pour former un splendide flambeau ? — D'ailleurs, la décentralisation est chose impossible et je ne sais trop pourquoi je l’attaque. Le papillon vient toujours voltiger autour de la lampe lumineuse ; le génie viendra toujours se faire applaudir à Paris. Ce n’est pas que l’on ne puisse bien écrire en province, c’est qu’il n’y a que la capitale pour mieux juger et distribuer des couronnes durables. Voici quel serait mon système : composer en province et publier à Paris.
Dans ma dernière lettre, celle que je crois perdue, je te demandais plusieurs choses. Des nouvelles d’Aix, dont Cézanne s’obstine à ne point me parler ; tes espérances sur tes examens écrits ; ton jugement sincère sur mon poëme, que tu as dû lire. L’épître que je viens de recevoir ne peut me contenter ; il faut que tu m’écrives de nouveau, et au plus tôt. D'ailleurs, je te l’ai dit, je veux savoir avant tout si mes lettres te sont fidèlement remises. Un mot donc dans la première semaine d’août, et réponds-moi sur tout ce que je te demande. Indiquemoi aussi l’époque à laquelle tu comptes venir à Paris ; j'ai besoin de cette date pour fixer mon voyage.
Le temps est assez maussade ici ; ce qui fait que je ne sors pas. Je n’ai donc vu ni Matheron, ni Raoul.
Courage, et à bientôt.
Mes respects à tes parents.
: Je te serre la main. Ton ami.
1% bonjour à Raynaud Jules. — Viendra-t-il cette années à l’Ecole polytechnique?
À BAILLE | Juillet 1860.
Mox BON VIEUX,
Je ne sais vraiment pas que t’écrire pour remplir trois à quatre pages, je vais toujours commencer par te copier une longue tartine que j’ai écrite dernièrement en lisant .
Victor Hugo. Voici la susdite tartine : Dans la préface du Dernier jour d’un Condamné, il est deux ou trois points sur lesquels l’auteur n’a pas assez insisté.
Et d’abord la justice humaine étant faillible, elle ne saurait infliger un châtiment sur lequel elle ne peut revenir. Mettez l’homme en prison parce que, son inno-. cence reconnue, vous pouvez en tirer les verrous ; maïs ne le mettez pas dans un tombeau dont la porte est close à jamais. Il n’y a que Dieu qui puisse punir éternellement parce que Dieu ne saurait se tromper ; c’est une insulte à ce Dieu de lui disputer ce droit de suprême justice, de disposer en créateur de ses créatures, d’ôter ce que l’on ne peut donner. La peine de mort est un blasphème, un sacrilège.
D'autre part, vous enlevez au criminel le remords, c’est-à-dire la rédemption. Cet homme qui a mal fait, vous ne lui laissez pas le temps de bien faire pour se racheter. Et ici encore j’invoquerai la religion ; vous désobéissez au Christ, qui releva la Madeleine, vous qui ne savez punir le crime qu’en l’écrasant du talon. La pécheresse eut la seconde moitié de sa vie passée dans les larmes et le repentir, pour effacer les péchés de la première. Votre criminel à vous n’a que quelques heures, et encore, dans l’état de trouble terrible où il se trouve, il ne saurait en profiter. Cet homme est donc damné par votre faute et, s’il y a une justice au ciel, cette damnation retombe sur votre tête, sur l’humanité tout entière. Je conclus donc une seconde fois que la peine de mort est un blasphème et un sacrilège.
Victor Hugo me semble ne pas réfuter entièrement les grands arguments des amants de la guillotine, celui de l’exemple. Il ne paraît pas l’attaquer franchement ; on dirait qu’il feint d’ignorer que l’idée est celle-ci ; l’homme sur le point de commettre son crime n’est-il pas arrêté par l’idée de la mort, cette loi du talion qui fait dans sa réalité terrible pâlir les plus courageux. L’exemple, pour moi, n’est pas dans le hideux tableau ; le couperet, le bourreau, la foule accourue, n’ont rien à voir là dedans ; il est dans cette pensée du misérable, avant le crime : ‘‘ Si tu tues, il est des lois qui te tueront ””’. Certes, envisagé sous ce point de vue, cet argument est formidable ; que sont les
bagnes, que sont les prisons cellulaires auprès de la mort ? Tous vous crieront : ‘* La prison, la prison éternelle, mais laissez-moi vivre! ?” Aïnsi, la peine capitale par son atrocité même semble devoir arrêter tous les crimes. En est-il ainsi? Hélas ! non, et la réalité est là pour nous prouver que l’échafaud, loin d’ arrêter les assassinats, n’en est qu ’un de plus, juridique, il est vrai. Alors, pourquoi ce sinistre épouvantail ; religion, morale, tout est contre lui, utilité même, et vous persistez à l’agiter vainement comme un lambeau ensanglanté. C’est une atrocité inutile, et futelle utile d’ailleurs, il faudrait la rejeter puisque tout vous le défend. Que ne cherchez-vous une autre peine? je sais qu’il est plus facile d’amputer une jambe que de soigner'des années, mais cette amputation sera d’autant plus odieuse que la jambe pourrait être guérissable. Ne venez donc plus me dire que tous ont peur de la mort, ce qui est une naïveté ; que cette menace de mort arrête les assassins, ce qui n’est pas vrai ; qu'enfin Vous vous servez de la guillotine parce que vous n ’avez pas d’autre châtiment aussi terrible et aussi aisé, ce qui est à la fois un aveu d’impuissance, de cruauté et de paresse.
À l’œuvre donc, législateurs ; refaites le Code pénal, si le Code pénal est mal fait, mais ne souffrez pas qu’il soit dit que la justice humaine est impuissante, paresseuse et cruelle. Que dis-ie? immorale, sacrilège, offensant les hommes et Dieu lui-même.
Je crois que tu as lu Le Dernier jour d’un Condamné. C’est bien l’œuvre la plus étrange qu’on puisse lire ; un frisson d’épouvante vous prend dès la première ligne ; on subit toutes les angoisses du misérable, on monte sur l’échafaud avec lui. Je ne fais pas un crime à l’auteur de vous briser ainsi ; il n’avait qu’un but, rendre odieuse la peine de mort ; voulez-vous donc qu’il fît une idylle? Il a pris le chemin le plus court, s’adresser à vos cœurs, à vos nerfs, faire dresser les cheveux, vous apitoyer, mêler en vous l’épouvante à la pitié. Quand on veut la fin, il faut vouloir les moyens.
Il se sera dit, sans doute : ‘‘ Plus ma peinture sera horrible, plus je gagnerai ma cause, qui, après tout, est une cause grande et belle ?”. Ce reproche d’horreur est donc un éloge ; il ne peut lui être adressé que par ceux-là
mêmes qui condamnent et que son roman vient troubler chaque nuit par de troublantes visions. Faites disparaître la peine de mort, faites de ce livre, terrible réalité, un vain rêve, et tous RON tranquilles et l’on ne verra qu’une question d’art où s’agite affreusement une question morale. Qu’on ne me demande pas surtout de quel droit l’auteur a employé toute sa poésie à rendre plus terrible cette idée, de quel droit il a choisi et traité cet atroce sujet. — Du droit de tout honnête homme, répondrai-je, du droit de celui qui découvre hardiment une plaie dévorante que des gens que je ne qualifierai pas croient plus prudent de cacher. Voici le mal, voici le cancer, guérissez-le au plus tôt, ne le laissez pas s’étendre. et ronger le corps tout entier. — Mais, me dira-t-on, ce poëte n’a pas été condamné à mort ; il parle au hasard des souffrances des criminels, il se trompe sans doute, il invente. Eh! qu'importe! Croyez-vous qu'ici l’imagination puisse dépasser la réalité? croyez-vous que les tortures réelles le cèdent à ces tortures inventées? Vous tremblez devant ces sanglots que rêve le poëte, que seraitce donc si vous entendiez de véritables cris, si vous voyiez de véritables pleurs? Je le dis avec vous, l’auteur se trompe sans doute ; ce ne sont peut-être pas là les sensations du condamné, mais si éloignées de l’horrible réalité: qu’elles soient, elles suffisent pour soulever un coin du rideau sanglant et nous faire entrevoir la vérité mille fois plus hideuse. Je m’épouvante, je pleure de pitié, je crie presque au martyre, et c’est ce que veut le poëte: — La religion s’est cru attaquée dans différents chapitres. Ainsi, l’aumônier des prisons, présenté comme habitué: à ces sortes de scènes et incapable d’émouvoir, de consoler, de convertir, a soulevé bien des cris. Perte être y a-t-il d’ FA PS exceptions ; mais dans cette question: de vie ou de mort, de salut et de damnation, si l’on avoue un seul cas où le poëte soit dans le vrai, la peine de mort devient aussitôt une chose impie. On ne se contente pas alors de tuer le corps, on tue l’âme. Il est d’ailleurs des pages charmantes dans ce chaos de râles et de sanglots. Le chapitre XXXIII, par exemple, où le condamné, quelques heures avant sa mort, se souvient de son premier amour. Cette Pépa qui vient lire par-dessus son épaule,
dans le grand jardin, aux dernières lueurs du crépuscule ; ce baiser de deux enfants de quinze ans, cette naïveté de jeune fille, c’est un de ces doux rayons qui vous reposent et vous font sourire. Et cette scène d’une navrante tristesse, où la fille du condamné vient le voir une dernière fois, quelle est la mère qui ne pleure, qui ne maudisse alors l’échafaud, ce couperet stupide qui frappe
l’innocent comme le coupable. 1 | (Fin de la tartine).
Je suis fort occupé en ce moment. Je termine une nouvelle intitulée Un Coup de vent, style simple et gracieux.
Quand je serai à Aix, je te la ferai lire, et tu me diras ton avis. Je compte en composer cinq ou six pareilles et les faire éditer ensemble sous le titre général de Contes de Mai. Mon rêve est de faire paraître avant deux ans d’ici, deux volumes, un de prose et un de vers. Quant à l’avenir, je ne sais ; si je prends définitivement la carrière littéraire, j'y veux suivre ma devise : Tout ou rien! Je voudrais par conséquent ne marcher sur les traces de personne ; non pas que j'ambitionne le titre de chef
d’école, — d’ordinaire, un tel homme est toujours systématique, — mais je désirerais trouver quelque sentier inexploré, et sortir de la foule des écrivassiers de notre temps. Le poëme épique — j'entends un poëme épique
à moi et non une sotte imitation des anciens — me paraît une voile assez peu commune. Îl est une chose évidente, chaque société a sa poésie particulière ; or, comme notre société n’est pas celle de 1830, comme notre société n’a pas sa poésie, l’homme qui la trouverait justement serait célèbre. Les aspirateurs vers l’avenir, le souffle de liberté qui s’élève de toutes parts, la religion qui s’épure : voilà certes les sources puissantes d’inspiration. Le tout est de trouver une forme nouvelle, de chanter dignement les peuples futurs, de montrer avec grandeur l’humanité montant les degrés du sanctuaire. Tu ne peux nier qu’il y ait là quelque chose de sublime à trouver. Quoi? je l’ignore encore. Je sens confusément qu’une grande figure s’agite dans l’ombre, mais je ne puis saisir ses traits. N’importe, je ne désespère pas de voir la lumière
un jour ; c’est alors que cette forme d’un nouveau poëme épique, que j’entrevois vaguement, pourra me servir. En attendant la maturité de ces idées, en attendant d’être homme, je veux, comme je te l’ai dit, préparer ma voie, faire deux premiers pas, c’est-à-dire jeter au public un volume de vers et un volume de prose.
Il m’est poussé ces jours derniers une certaine idée dans la tête. C’est de former une société artistique, un club, lorsque tu seras à Paris, ainsi que Cézanne. Nous serons quatre fondateurs, vous deux, moi, Pajot, jeune homme pour lequel je te demande ton amitié. Nous serons excessivement difficiles pour recevoir de nouveaux membres ; ce ne serait qu'après une longue connaissance et du caractère et des opinions que nous les accepterions dans notre sein. Nos réunions hebdomadaires, par exemple, seraient employées à se communiquer les uns aux autres les pensées que l’on aurait eues, les remarques que l’on aurait faites durant la semaine ; les arts seraient, bien entendu, le grand sujet de conversation, bien que la science n’en soit nullement exclue. Le but surtout de cette association serait de former un puissant faisceau pour l’avenir, de nous soutenir mutuellement, quelle que soit la position qui nous attende. Nous sommes jeunes, l’espace est à nous, ne serait-il pas sage avant de nous élancer de nous serrer la main, de former un nouveau lien entre nous, pour qu’une fois dans la lutte nous sentions à nos côtés un ami, ce rayon d’espoir dans la nuit humaine. Outre cet avantage futur, nous aurions celui de passer une agréable journée, chaque semaine, de vivre et de fumer quelques bonnes pipes.
— Si tu le désires, nous reparlerons de vive voix de ce projet. |
Cézanne a dû te parler de Chaïllan, du fameux Amphyon qu’il a gâché d’après mon scadémie. Ce Chlle est un garçon fort curieux, bon homme au fond, mais d’une surface tellement dépolie qu’on ne peut le prendre d’aucun côté sans éprouver un désenchantement. Il n’est pas fat, et c’est là ce qui fait que je l’aime presque ; s’il n’a pas de talent, au moins ne s’en croit-il pas, ce qui le rend très supportable. J'aime mieux aussi me promener avec lui qu'avec un Marquezi ; et il est pourvu de plus d’une
certaine dose de bon sens qui fait qu’on l’écoute sans déplaisir. C’est le seul être avec Pajot que je fréquente ici; nous avons vidé et nous vidons encore maintes bouteilles de vin blanc, voire de Champagne ; nous fumons, nous rions et une heure se passe sans trop d’ennui.
Cette lettre est sans doute bien peu intéressante. Je ne veux plus recommencer notre ancienne discussion, ni même en entamer une autre ; d’un autre côté, ma vie est des plus monotones, et, dès qu’il vient une idée sous ma plume, je la rejette en me disant : ‘* J’aime mieux la lui dire de vive voix ””. Toutes ces causes réunies font donc que je ne sais trop que te dire et que j’emplis cahin-caha mes huit pages de sottises. Qu’elles te soient légères ?
Enfin, finissons la page en parlant un peu de mon voyage. Je compte aller à Aix le 20 et y attendre ton arrivée de Marseille. Si tout marche selon mes désirs, je ne t’écrirai plus ; c’est-à-dire que dès mon arrivée à Aix je t’en préviendrai par une letire datée de cette ville. Autrement, si je ne puis être à Aix le 20, je t’écrirai encore une lettre de Paris vers cette époque, lettre dans laquelle je te dirai si tu peux m'écrire les résultats de ton examen et les dispositions que tu prends pour les vacances. Ainsi donc, de toute manière, ne m'’écris pas avant de recevoir une lettre de moi, datée soit de Paris, soit d’Aix, et te disant dans ces deux cas ce que je dois faire.
S'il faut te l’avouer, mon voyage n’est pas encore bien décidé, c’est-à-dire j’espère tout et ne tiens rien. En tout cas, j'éprouve un tel besoin de vous voir, de vivre un peu, que je suis disposé à mettre Pélion sur Ossa (classique) pour arriver à mon but. Compte donc sur moi.
O jeune homme qui a pâli sur les livres! secoue, secoue la poussière scientifique, bourre ta pipe et remplis ton verre ; or, voici le mois des folies!
Ma lettre est fort plate. Bonsoir. Je te serre la maïn.
Mes respects à tes parents.
Ton ami.
Une charmante expression trouvée dans une lettre de “Cézanne : ‘‘ Je suis en nourrice chez les Illusions ”. Ces trois dernières pages sont d’un pitoyable français.
A BAILLE
Juillet 1860.
Mon CHER AMI,
Un peu d’indisposition et beaucoup de paresse m’ont empêché jusqu’à ce jour de t’écrire. Qu'importe d’ailleurs notre correspondance, le vide d’intérêt est si peu propre à échanger nos idées. Le grand point est que nous n'oublions pas que nous possédons un ami dont nous connaissons le cœur. Tu vois que je me range à tes silences si prolongés et que je ne raille plus tes lettres aux rares apparitions. Attendons d’être réunis, et alors nous chercherons à nous connaître de nouveau ; je suis certain que les changements survenus en nous ne seront pas un obstacle à notre amitié.
Toutefois la paresse me pèse, et je commence une longue épître, peu soucieux du contenu, écrivant pour écrire. C’est là une louable habitude ; je me traîne bien des mois, je bâtis des romans, puis un beau matin, las de rêver, je me remets au travail, jetant sur le papier les premières pensées venues. Causons donc de ceci et de cela ; te rappeler mon souvenir, me rappeler le tien, tel. est mon but ; et je l’atteindrai quel que soit mon sujet, le ciel, l’enfer, l’idéal ou la réalité.
Voici ma transition trouvée, puisque transition il faut, prétendent les classiques. Tu me parles justement de l’idéal et de la réalité, et tu me proposes de recommencer notre ancienne discussion sur ce sujet, seulement en changeant Îles positions, toi devenant l’idéaliste et moi le réaliste. Une telle idée ne saurait me plaire ; j’ai écrit selon ma façon de voir et, si je m’examine, je ne trouve aucun changement dans ma pensée. Je me mentirais à moi-même si je t’adressais à cette heure les lettres que tu m’as adressées anciennement. Je ne puis devenir réaliste dans le sens que tu donnais à ce mot et, me faisant une loi des nécessités matérielles, étouffer tous les nobles élans de la créature. Mais, comme je ne cessais de te le répéter, je me suis souvent heurté à la réalité ; je la connais et, si tu désires, je puis te la montrer.
quitte à te parler ensuite du ciel et à te découvrir une étoile dans chaque bourbier que je sonderai. Ce qui m'irritait profondément autrefois était cette persistance de ta part à ne pas vouloir comprendre ma philosophie. J'avais beau te crier : ‘‘ La réalité est triste, la réalité est hideuse ; voilons-la donc sous des fleurs ; n’ayons de commerce avec elle qu’autant que notre misérable humanité l’exige ; mangeons, buvons, satisfaisons tous nos appétits brutaux, mais que l’âme ait sa part, que le rêve embellisse nos heures de loisir ?”’. Tu me répondais invariablement que je me perdais aux nues, que je ne voyais pas ce qui m’aveuglait. Ne pas le voir, bon Dieu! Je détourne les yeux du fumier pour les porter sur les roses, non pas que je nie l’utilité du fumier qui fait éclore mes belles fleurs, mais parce que je préfère les roses, si peu utiles pourtant. Tel je me montre à l’égard de la réalité et de l’idéal. J'accepte l’une comme nécessaire, je m'y soumets selon la nature ; mais, dès que je puis m’échapper de cette ornière commune, je cours à l’autre et Je m'égare dans mes prairies bien-aimées.
Quant : ARIOL jeine t'ai pas soupçonné un instant de mauvaise foi re la proposition que tu me fais. Je te crois incapable de parler contre ton opinion et de t’amuser à un misérable jeu en défendant aujourd’hui ce que tu as attaqué hier. Laissons cela à une science si improprement appelée le droit. Au contraire, je me réjouis d’une chose ; puisque tu défends l’idéal, je t’ai donc converti et tu as donc enfin jeté aux orties ces raisonnements puérils sur la nécessité du boire et du manger. Nous avons nos rayons et nos ombres, nous, pauvres humains. Nos ombres sont ces liens matériels et vitaux qui nous attachent à la terre ; nos rayons, ces ailes qui nous ‘emportent aux cieux. Lorsque le laboureur, la sueur au front, a passé la journée à féconder son champ, il rentre et goûte de douces heures près du foyer domestique. Soyons ce laboureur, mon pauvre vieux, et sachons faire habilement succéder les rayons aux ombres. Que le Corps se repaisse, puis que l’âme ait son tour.
Parmi les réalités navrantes qui viennent assombrir notre jeunesse, il en est une. contre laquelle se brise chaque cœur généreux, la désillusion de l’amour. A
seize ans, nous faisons de beaux rêves; notre sang bout dans nos veines, et nous brûlons de les réaliser. Aussi nous jetons-nous en aveugle à la poursuite de notre chimère ; la première femme rencontrée est celle que nous cherchons ; notre poésie nous la montre telle que nous l’avons rêvée, et, en fous que nous sommes, nous plaçons. en elle tout un avenir de bonheur! Hélas! ce beau ciel ne tarde pas à s’obscurcir ; un jour nous avouons avec angoisse que nous nous sommes trompés. Mais nous sommes jeunes encore ; nous poursuivons de nouveau notre idéal, nous aimons de nouvelles maîtresses, et ce n’est que lorsque nous avons parcouru tous les rangs, depuis la fille publique jusqu’à la vierge, que brisés, nous déclarons que l’amour n’existe pas. C’est là ce que les vieux appellent de l’expérience, c’est là ce qu’ils regardent comme une qualité et nous jettent à la face pour dominer. Veuille le ciel que je reste toujours fou à ce. prix et que, vieillard, j’aie encore toutes ces illusions qui nous font traiter d’écervelés!
Il est, il me semble, une question que le jeune homme devrait se poser avant tout, question, il est vrai, qui n’empêcherait pas son rêve de s’évanouir, mais au moins qui pourrait le guider et le faire agir en connaissance de cause. Cette question est celle-ci : Dans quelle sorte de femmes vais-je choisir mon amante? Sera-ce une fille de joie, une veuve, une vierge? — Tu me demandais de la réalité ; le sujet vient de lui-même et je ne puis le refuser. Fouillons donc la fange, mon ami, et montrons la presque impossibilité de rencontrer celle que nous cherchons.
Je puis te parler savamment sur la fille à parties. Parfois il nous vient, à nous autres, cette folle idée de ramener au bien une malheureuse, en l’aimant, en la. relevant du ruisseau. Nous croyons remarquer en elle un bon cœur, une dernière lueur d’amour, et, sous un souffle de tendresse, nous tâchons d’activer l’étincelle et de la changer en un brasier ardent. D’une part, notre amour-propre est en jeu, de l’autre, nous répétons debelles pensées telles que celles-ci: que l’amour lave toute souillure, qu’il suffit à lui seul pour contre-balancer: tous les défauts. Hélas! que toutes ces formules sont.
belles, mais combien elles sont menteuses! La fille à parties, créature de Dieu, a pu avoir en naissant tous les bons instincts ; seulement l’habitude lui a fait une seconde nature. Je ne dis pas que son cœur soit toujours corrompu par caractère, mais toujours la trace des débauches y demeure, toujours le bien y a été effacé par le mal. D’une légéreté sans exemple, due sans doute à son instabilité, elle passe d’un amant à un autre, sans regretter l’un, sans presque désirer l’autre. D’une part, rassasiée de baisers, fatiguée de volupté, elle fuit l’homme quant au corps ; de l’autre, sans nulle éducation, sans aucune délicatesse de sentiment, elle est comme privée d’âme, et ne saurait sympathiser avec une nature généreuse et aimante. Voilà celle qu’il nous prend parfois la fantaisie d’aimer, créature détournée du sentier, intermédiaire en quelque sorte entre la femme et la femelle. Maintenant, suppose un jeune homme désirant ramener cette misérable enfant. Il l’a rencontrée dans un bal public, ivre, appartenant à tous. Quelques mots prononcés sans suite l’auront touché ; il l’emmène et commence immédiatement la cure. Il lui prodigue mille caresses, lui remontre doucement combien la vie qu’elle mène est maudite, puis, passant de la théorie à la pratique, veut qu’elle change sa toilette affichante contre des vêtements plus simples, plus décents, et surtout qu’elle l’aime, s’attache à lui et oublie peu à peu ses habitudes de bal, de café. J'entends que notre jeune homme ne soit ni un sot, ni un jaloux ; qu’il s’y prenne avec habileté et ne lui demande pas une vertu parfaite dès le premier jour. Mais, quel que soit son amour, quelle que soit sa finesse, je puis jurer qu'il n’arrivera qu’à se faire détester! On le nommera tyran, on le froissera de mille façons, lui parlant de tel ou tel ancien amant plus beau, plus généreux que lui, lui racontant mille et mille fredaines, plus sales les unes que les autres, ne l’entretenant que de débauches, que de sottises, que de riaiseries. Si bien que, las de frapper sur chaque fibre sans rien en tirer, las de prodiguer des trésors d’amour et de n’éveiller aucun écho, il laissera faiblir sa tendresse et ne demandera plus à cette femme qu’une belle peau et de beaux yeux. C’est ainsi que finissent tous les rêves que nous faisons sur les
filles perdues. Par bonheur, nous retirons de cet amour trompé un excellent résultat. Nous nous sentons pris d’une horreur profonde pour la débauche, et si nous cherchons encore le vice, ce n’est qu’à contre-cœur et en sachant que nous agissons mal. Tu crois peut-être que ce n’est ici qu’un cas particulier, et qu’en te racontant cette histoire, je ne saurais parler de la généralité. J’ai bien peur, pour un seul échantillon, de connaître l’espèce entière. Règle générale : toute rer adore ces poseurs de café qui le leur rendent en les méprisant, en les traîtant encore plus mal qu’elles ne le méritent. Pourvu qu’on leur jette de la soie, des pièces de cent sous, qu’on ne les fatigue pas trop d’amour ni de morale, elles poursuivent, persuadées que vous êtes un fripon, un imbécile, que vous les insultez! voire même que vous prenez un bâton. Mais qu’elles rencontrent un cœur noble, qui tâche de les relever par l’amour, et qui, avant tout, voulant pouvoir les estimer, cherche à les rendre honnêtes femmes, ah! celui-là, elles le bafouent, le gardent parfois pour son argent, mais ne l’aiment jamais, même dans le singulier sens qu’elles donnent à ce mot. De sorte qu’on arrive par cette observation à cette bizarre formule : ‘6 Aimez la lorette, elle vous méprisera ; mépris elle vous aimera ? :
Notre jeune Homme trompé une première fois s ’adressera-t-il à une veuve? Ici l’expérience me manque et je ne puis que deviner et dire mon propre goût. Il est pourtant une remarque que je fais : d’où vient qu’à vingt ans, lorsque nous rêvons une amante, cette amante n’est jamais une veuve? c’est-à-dire une femme faite, passée maître en fait d’amour et dont nous ne serions, à coup sûr, que les écoliers peut-être maladroits. Cela ne viendrait-il pas de cette pensée que notre amante doit tout tenir de nous et, d’autre part, de cette timidité d’enfant qui recule devant une expérience plus grande, de cette exquise jalousie de l’amant qui veut la rose dans tout son parfum pour l’effeuiller facilement? Quoi qu’il en soit, je constate le fait ; la veuve n’est pas l’idéal de nos rêves : cette femme libre, plus âgée que nous, nous effraye. Je ne sais quel pressentiment nous avertit que, honnête, elle nous amènera prosaïquement
et sans amour au mariage, et que légère, elle fera de nous un jouet qu’elle jettera ensuite pour un autre. Nous préférons tenter la femme entretenue, tenter le vice, comme je te le disais tantôt, que de nous heurter à une vertue fardée. Nous préférons la femme libre par une émancipation volontaire que celle à qui un triste accident vient de rendre une liberté, peut-être désirée ; nous préférons enfin, emportés par nos jeunes cœurs, essayer une bonne action, nous battre au nom du bien contre la débauche, que d’aimer une femme déflorée aussi, et dont l’amour ne présente ni les difficultés, ni la poésie de l’autre. Effet de nos cerveaux fêlés, me dira-t-on. C’est possible ; non, je le répète, une veuve nous effraye et nous ne la choisissons que rarement pour première maîtresse. Je suis d’ailleurs peu au courant de ces dames, et je n’affirme pas pour réel ce que je viens de dire.
Reste la vierge, cette fleur d’amour, cet idéal de nos seize ans, vision qui sourit à nos chevets, amante pure du poëte qui le console dans ses rêves dorés. La vierge, cette Eve avant le péché : dernier rayon du ciel sur la terre, suprême manifestation du beau, du bien, de la divinité elle-même. Hélas! où est-elle cette créature divine, si innocente que la fange des hommes ne saurait la souiller, libre comme l'oiseau, n’agissant que par elle-même et agissant toujours bien? Je vois çà et là de petites pensionnaires, des jeunes filles fraîches du couvent. On me les donne comme vierges ; je veux bien le croire ; mais c’est une mauvaise raillerie de me parler de la virginité physique lorsque je demande la virginité morale. Que me fait que ces demoiselles sachent bien faire la révérence, qu’elles sachent ceci et cela ; que même on ait pu les cloîtrer si étroitement que nulles lèvres d'homme ne se soient encore posées sur les leurs. Ce que je voulais en elles, c'était la chasteté de l’âme, l’amour du grand et du beau, la liberté d’action, sans laquelle on n’arrive qu’à l’hypocrisie et qu’au vice. Et encore ces prétendues qualités dont je n’ai que faire, on me les vend au poids de l’or ; on fait sonner haut à mes oreilles les yeux baissés, l’air enfantin et niais de la jeune poupée ; puis, lorsqu’on m'a bien détaillé ses mérites, sans seulement qu’il soit
question de mon amour et du sien, sans qu’on me per-. mette de la connaître et de sympathiser avec elle, on me crie, au nom des mœurs : ‘* Monsieur, cela coûte tant ; mariez-vous d’abord, vous vous aimerez ensuite, si faire se peut ”’. On l’a dit avant moi, nous étalons la prosti-tution en plein soleil, mais nous cachons à tous les yeux la virginité. De sorte que, ne pouvant pénétrer jusqu’au sanctuaire, dégoûtés par la vénalité des vendeurs du temple, nous nous adressons au ruisseau. La vierge pour nous n’existe pas ; elle est comme un parfum sous triple enveloppe que nous ne pouvons posséder qu’en jurant de le porter toujours sur nous. Est-il donc si étonnant que nous hésitions à choisir ainsi en aveugle, tremblant de nous tromper de sachet et d’en acheter un d’une odeur nauséabonde. Ma vierge idéale est libre avant tout ; ce n’est qu'à cette condition que son âme est pure, exempte de feinte ; ce n’est surtout qu’à cette condition que je peux sympathiser avec elle, l’estimer et enfin l’aimer.
Telle est pour moi la navrante réalité : la noceuse est à jamais perdue, la veuve m'effraye, la vierge n’existe pas. Tu nies donc l’amour? me diras-tu, et tu as renoncé à trouver sur la terre une amante. Je ne nie point l’amour et je ne désespère de rien : seulement j’attends quelquebon ange, quelque rare exception aux règles que je viens de poser. Je sais parfaitement que je rêve tout éveillé, que mon désir ne se réalisera peut-être jamais ; mais il y a un peut-être et c’est là ma branche de salut. Je me cramponne à cette idée de possibilité, et je pars de là pour hâter de longs romans où tout est pour le mieux et où, près de ma compagne, je me couronne de roses et m’enivre de volupté céleste. Puis, lorsque mon rêve s’évanouit, je doute parfois que ce soit un rêve, je crois. réellement avoir été le héros de ce poëme. Je n’en demande pas plus au ciel qui m’a doué d’une imagination assez. vive pour m'illusionner ainsi. Dans mes heures de réalité, je suis d’ailleurs bien moins absolu qu’autrefois. Je demande à ma maîtresse de m’aimer seulement pendant la minute que je la tiens dans mes bras ; d’être gracieuse avec moi, surtout de feindre plus d’amour qu’elle n’en a et de ne jamais me désabuser des rêves que je puis faire.
Mais, à te vrai dire, toute cette réalité présente me semble hideuse ; je ne l’accepte que parce qu’elle s’impose, Combien je préfère mes instants d’espérance et de rêverie!
J’ai changé de demeure et ma nouvelle adresse est rue Neuve-Saint-Etienne-du-Mont, n° 21. J’habite là un petit belvédère, occupé autrefois par Bernardin de Saint- Pierre et où il a, dit-on, écrit presque toutes ses œuvres. Une mansarde de bon augure pour un poëte. — Ne m'en veux pas trop si je garde de longs silences. J’ai de grosses occupations, d’abord à paresser, puis à travailler à un long poëme que je viens de commencer, puis à faire un petit acte en prose pour un nouveau théâtre qui se monte aux Champs-Elysées, puis enfin à courir de côté et d’autre pour un emploi que je sollicite et que je compte obtenir bientôt. Tu vois que je songe à une position.
— Voici Cézanne qui va venir me retrouver. Et toi, mon pauvre vieux, à quand ton bien heureux voyage? Je t'attends toujours au mois d’octobre ; et je serai charmé de cesser cet échange de lettres, si plates le plus souvent et où nous disons si peu. Que cela ne t’empêche pourtant de me répondre au plus tôt. Quant à moi, je ne resterai pas un mois sans t’écrire, et je pourrai sans doute te parler plus sûrement sur ma situation matérielle et morale.
Je te serre la main. Ton ami.
Mes respects à tes parents.
Je n’ai jamais eu les yeux malades et je ne sais trop
qui a pu mettre en circulation un tel canard. Mes entrailles seules me font souffrir de temps en temps.
A PAUL CÉZANNE
Paris, 1°T août 1860.
Mon CHER PAUL,
En relisant tes lettres de l’année dernière, je suis tombé sur le petit poëme d’Hercule, entre le vice et la vertu ; pauvre enfant égaré, que tu as oublié sans doute, et qui
«était également sorti de ma mémoire. Je ne sais, j’ai ressenti un grand plaisir à cette lecture ; divers passages, : quelques vers isolés m'ont plu infiniment. Toi-même, j’en suis persuadé, si tu les parcourais, tu t’étonnerais, tu te demanderais si c’est bien toi qui as écrit cela. — C’est, - d’ailleurs, l’effet que me font à moi-même les hémistiches perdus que je retrouve parfois sur mes vieilles paperasses. :— Je dis donc que ces vers oubliés m’ont semblé meilleurs que jadis, et le front dans la main, je me suis mis à réflé- :chir. Que manque-t-il, me suis-je dit, à ce brave Cézanne, pour être un grand poëte? la pureté. Il a l’idée ; sa forme est nerveuse, originale, mais ce qui la gâte, ce qui gâte tout, ce sont les provençalismes, les barbarismes, etc. — : Oui, mon vieux, plus poëte que moi. Mon vers est peutêtre plus pur que le tien, mais certes, le tien est plus poétique, plus vrai; tu écris avec le cœur, moi, avec l’esprit ; tu penses fermement ce que tu avances, moi, souvent, ce n’est qu’un jeu, un mensonge brillant. Et ne CroiIs pas que je plaisante : ici ; ne crois pas net que je te vante ou que je me vante moi-même ; j'ai observé, et je te communique le résultat, rien de plus. — Le poëte a bien des manières de s’exprimer : la plume, le pinceau, le ciseau, l’instrument. Tu as pris le pinceau, et tu as bien fait : on doit descendre sa pente. Je ne veux donc pas te conseiller maintenant de prendre la plume et, laissant la couleur, travailler le style ; pour faire une chose bien, il faut faire une seule chose. Seulement, permets-moi de pleurer sur l’écrivain qui meurt en toi ; ‘je le répète, la terre est bonne et fertile ; un peu de culture, et la moisson devenait splendide. Ce n’est pas que tu ignores cette pureté dont je te parle ; tu en sais peut-être plus que moi. C’est qu’emporté par ton caractère, chantant pour chanter, peu soucieux, tu te sers des plus bizarres expressions, des plus drôlatiques tournures provençales. Loin de moi de t’en faire un crime, surtout dans nos lettres, au contraire, cela me plaît. Tu écris pour moi, et je t’en remercie ; maïs la foule, mon bon vieux, est bien autrement exigeante ; il ne suffit pas de dire, il faut bien dire. Maintenant, si c'était un crétin, : une croûte qui m’écrive, que m'’importerait que sa forme : fût aussi déguenillée que son idée. Mais toi, mon rêveur,
toi, mon poëte, je soupire quand je vois si pauvrement vêtues tes pensées, ces belles princesses. Elles sont étranges, ces belles dames, étranges comme de jeunes bohémiennes au regard bizarre, les pieds boueux et ia tête fleurie. Oh! pour ce grand poëte qui s’en va, rendsmoi un grand peintre, ou je t’en voudrai. Toi qui as guidé mes pas chancelants sur le Parnasse, toi qui m’as soudain abandonné, fais-moi oublier le Lamartine naissant par le Raphaël futur. — Je ne sais trop où je suis. Je voulais te rappeler en deux lignes ton ancien poëme, et t’en demander un nouveau plus pur, plus soigné. Je voulais te dire que je ne me contentais pas des quelques vers que tu m'’envoies dans chaque lettre ; te conseiller de ne pas quitter entièrement la plume, et, dans tes moments, de me parler de quelque belle sylphide. Et voilà — je ne sais trop pourquoi — que je me perds, que je dépense: futilement le papier. Pardonne-moi, mon vieux, et contente-moi ; parle-moi de L’Aérienne, de quelqu'un, de quelque chose, en vers, et longuement. Bien entendu, après ton examen, et sans entraver en rien tes études au musée.
Le temps est déplorable ; de l’eau, de l’eau, puis encore de l’eau. Quelqu'un a dit spirituellement que l’hiver: était venu passer l’été à Paris. Le fait est qu’en écrivant cette lettre, je vois, de ma fenêtre, les fiacres se cahoter dans les ruisseaux, éclaboussant chacun ; les grisettes: sauter de pavé en pavé, sur la pointe des pieds, effarées, relevant leurs jupes ; la foule se précipiter, les parapluies s’agiter lourdement comme d’énormes phalènes ; et la: pluie, railleuse, insolente, fouetter au visage le noble comme le vilain, la jolie fille comme la laide, l’aveugle comme son chien. Spectacle de fraternelle égalité qui me fait rire parfois, j'aime — est-ce instinct du mal? — j'aime voir patauger les sots, les épiciers dans la boue. — Puis, les jolies choses qu’un jour de pluie vous fait. voir ; la jambe fine et ronde, qui craint le soleil, montre hardiment ; plus l’averse est forte, plus les jupes: remontent, on aime mieux — c’est au moins étrange — tacher un bas blanc bien propre, bien tiré, qu'un, vieux jupon de couleur ; certes, c’est un goût que je ne blâme pas, Ô jeunes filles, relevez, relevez ces voiles
incommodes ; si le jeu vous en plaît, il me plaît davantage. — N'importe, ce ciel gris m'’attriste, m’indispose. Je suis boudeur, rechigné comme lui; je sors encore moins, je m’ennuie, je bâille. Que Dieu m'envoie, avec un rayon de soleil, un rayon de joie et d’espérance.
J'ai reçu ta lettre ce matin. — Permets-moi de te dire mon avis sur les sujets que vous avez discutés, toi et Baille. — Je dis également comme toi, que l’artiste ne doit pas remanier son œuvre. Je m'explique : que le poëte, en relisant son œuvre entière, retranche un vers par-ci, par-là, qu’il change la forme sans changer l’idée, je n’y vois pas de mal, je crois même que c’est une nécessité. Mais qu'après coup, des semaines, des mois, des années écoulées, il bouleverse son œuvre, abattant ici, reconstruisant plus loin, c’est selon moi une sottise et du temps perdu. Outre qu’il détruit un monument portant en quelque sorte le cachet de son époque, il ne fait jamais d’une pièce médiocre, mais originale, qu’une pièce tiraillée, froide. Que n’emploie-t-il plutôt ces longues heures d’une stérile correction à composer un nouveau poëme, où son expérience acquise fera merveille. Pour ma part, J ai “toujours mieux aimé écrire vingt vers que d’en corriger deux ; c’est un travail des plus ingrats et que je soupçonne fort d’être contraire au développement de l'intelligence. D'ailleurs, où en serions-nous s’il fallait toujours corriger les défauts que le temps nous montre dans nos œuvres? chaque édition différerait de la précédente ; ce serait une Babel inextricable et la pensée passerait par tant de formes qu’elle changerait du blanc au noir. Ainsi donc, je suis complètement de ton avis : travaillez avec conscience, faites le mieux que vous pourrez, donnez quelques coups de lime, pour mieux ajuster les parties et présenter un tout convenable, puis abandonnez votre œuvre à sa bonne ou à sa mauvaise fortune, ayant soin de mettre au bas la date de sa composition. Îl sera toujours plus sage de laisser mauvais ce qui est mauvais et de tâcher de faire meilleur sur un autre sujet. — Comme toi, je parle ici pour l’artiste en général : poëte, peintre, sculpteur, musicien.
Quant au début d’un poëte, je goûte l’idée de Baille. I] serait naïf de dire qu’il vaut mieux publier en premier
CORRESPONDANCE Dul
un chef-d'œuvre qu’un livre médiocre ; c’est d’une complète évidence. D'ailleurs, si Baïlle pensait comme moi, en avançant cet avis, qu'il se rassure. Je sais bien que je patauge encore, que je ne suis pas mûr, que je cherche ma voie. D’un autre côté, je suis ignorant de tout, de la grammaire comme de l’histoire. Ce que j’ai fait jusqu'ici n’est pour ainsi dire qu’un essai, qu’un prélude. Je compte rester longtemps encore sans rien publier, me préparer par de fortes études, puis donner leur essor aux ailes que je crois sentir battre derrière moi. Certes, ce sont là de beaux rêves, et je ne les dis qu’à vous, pour que, si je tombe, ma chute soit moins ridicule et moins retentissante. N'importe, rêvons toujours, cela ne fait de mal à personne et sert de consolation. — J’aime la poésie pour la poésie et non pour le laurier ; personne ne comprend mes rêves, la plume et le papier sont mes confidents ; j'aime mes vers comme des amis qui pensent comme moi, je les aime pour eux, pour ce qu'ils disent. Non pas que je fasse fi de la gloire ; l’immortalité est une sublime ambition. Mais je pense avec Baille qu’il faut laisser mûrir le fruit avant de le cueillir, le laisser dorer par le soleil et se satiner sous les gouttes de rosée. — Attendons ;
i vivra verra. Et je dis cela pour toi comme pour moi.
Baille, me dis-tu encore, regarde l’art comme un sacerdoce : c’est penser en poëte. Oui, l’art est un culte, le culte du bon, du beau, de Dieu lui-même. Sous les vers il y a l’âme, comme le visage sous le masque. Alexandrin, hémistiche, rime, voilà la matière, voilà l’outil dont toute main peut se servir ; mais planant au-dessus de ces moyens grossiers, il y a l’Idée, fécondée par le cœur ; l’Idée, ce don céleste, cette empreinte du doigt de Dieu. Aussi, comme tu l’ajoutes, on n’admet pas tout le monde à l’adoration de l’Idole ; moi, j’aurais peut-être ditide Dieu, car poésie et divinité sont synonymes à mes yeux. Après avoir mis si haut le poëte, je n’oserai te dire que je le suis ; maïs, en toute sincérité, je puis avancer que je tâche de l'être et que je comprends la sublimité à laquelle je tends, ce que ne fait pas le vulgaire qui ne voit dans un poëte qu’une machine à césures et à rimes. — Quant au profit qu’on peut retirer d’un ouvrage, je suis en désaccord avec Baille. Je ne veux pas que l’on
fasse une œuvre en vue de la vendre, mais une fois faite, je veux qu’on la vende ; puisque le poëte n’est pas soutenu par la société, comme le prêtre par exemple, puisque Hégésippe Morbau et, avant lui, Gilbert sont morts à l’hôpital, presque de faim, je veux qu'il s’assure du pain par son travail ; ce qui n’a rien que d’honorable. D’ailleurs, l'éditeur vend l’œuvre au libraire, le libraire au public ;iln y aurait donc que le pauvre poëte qui mourrait de famine, lui qui fait vivre tous ces gens-là. Ce ne serait ni sage, ni logique. Maintenant, qu’un romancier ne s’attèle pas à sa plume, comme un bœuf à sa charrue ; qu’il n’écrive pas à tant la ligne, comme Ponson du Terrail par exemple. Cet homme est un commerçant et non un littérateur ; c’est le menuisier du coin, plus il fait, plus il gagne. — Faites donc votre poëme, votre roman en artiste consciencieux, mettez-y deux ans s’il le faut, ne pensez pas à l’argent et que cette pensée ne vienne pas entraver celle de l’art ; mais, que diable! quand vous aurez bien travaillé, vendez votre ouvrage et ne commettez pas une folle générosité dont au reste on ne vous saurait aucun gré. — L'idée de Baille était peutêtre celle-ci : le débutant, celui qui n’a pas de nom, ne doit pas chercher à faire de l’argent de ses ouvrages, maigre marchandise, d’ailleurs ; il ne doit pas prostituer l’art ; qu’il gagne plutôt sa nourriture à l’aide d’un métier manuel, puis, qu'il place dignement ses jeunes poëmes, attendant d’être célèbre et de jouir de la position que les lecteurs doivent à tout grand poëte. Je suis alors complètement de son avis, plus même qu’il ne pense, l’avenir t’apprendra ce que je veux dire ici.
Quant à la grande question que tu sais, je ne puis que me répéter, te donner les conseils déjà donnés. Tant. que deux avocats n’ont pas plaidé, la cause en est toujours au même point ; la discussion est le flambeau de toute chose. Si donc tu restes silencieux, comment veux-tu avancer et conclure ? c’est matériellement impossible. Et remarque que ce n’est pas celui qui crie le plus fort qui a raison ; parler tout doucement et sagement ; mais par les cornes, les pieds, la queue, le nombril da diable, parle, mais parle donc!!!
Baille ne devant être libre que le 25 septeb je
n’irai jamais à Aix que le 15 du même mois, c’est-à-dire
dans environ six semaines. Nous aurons ainsi une semaine
à passer seuls ensemble ; je désire beaucoup marcher et
escalader les rochers ; d’ailleurs, nous babillerons et nous
fumerons à qui mieux mieux. — J’ai écrit à Houchard. Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. — Ton ami.
À BAILLE
Paris, 10 août 1860.
Mon cHER BAILLE,
Le poëte a deux armes pour corriger les hommes : la satire et le cantique, l’ éclat de rire de Satan, et le sourire de Dieu ; l’une, jouet qui corrige en déchirant, l’autre, baiser qui rend meilleur en faisant entrevoir le ciel. Je m'explique : le poëte satirique met à nu l’homme et ses perversités, il les fait rougir et combat son vice par sa honte ; le chantre lyrique, au contraire, crée une chimère, un homme idéal, le présente à l’homme réel et ramène ce dernier à la vertu par la sublime couleur dont il l’a peint. Ainsi donc, d’un côté fouiller la fange, en faire exhaler tous les miasmes, de l’autre, ouvrir les cieux, les montrer pleins de rayons et de parfums. Le but, me dira-t-on, est le même ; c’est possible, mais puisque l’expérience n’a pas encore conclu pour tel ou tel moyen, puisque le choix est permis entre le cantique et la satire, je préfère de beaucoup le cantique. Je crois même, laissant là mon goût, que les splendeurs célestes sont plus capables de ramener les pêcheurs que l’enfer ; que l’on me peigne dans ma fange, il est possible que j'en sorte, mais que l’on me montre mon voisin, l’auréole au front, j'en sortirai plus vite encore. D'autre part, la satire mène à l’hypocrisie ; on m’accuse de tel défaut, je le cache sans moyen de le cacher ; c’est la peur qui me fait agir, et non l'envie de bien faire. Le cantique ne saurait avoir ce résultat : il me montre le bien dans tout son idéal, j’admire, je me sens emporté vers Dieu, pour
Dieu lui-même ; mes vices s’effacent, d’autant plus que j’approche de la Divinité. Aïnsi donc le chantre lyrique agit, selon moi, avec bien plus d'efficacité et de puissance
Si maintenant, laissant l’humanité, je considère le poëte et les résultats qu’auront sur lui-même ses propres chants, je préférerais une seconde fois le cantique. Quand on remue la fange, il reste toujours quelques souillures aux mains ; quand à l’aurore on s’égare dans les champs, on rentre parfumé de fleurs et de rosée. Le poëte satirique, voyant toujours l’homme par ses mauvais côtés, finit par le prendre en pitié, en mépris, en haine ; son rire, d’abord railleur, devient amer ; son désir de corriger se change en celui de flageller ; plus il va, plus la vase est profonde, plus il devient dur, impitoyable ; son dernier cri est un blasphème. Il est d’une naïve évidence de dire que le chantre lyrique n’a pas à craindre ces terribles effets ; ne chantant que le bon, le juste et le beau, ne présentant à l’homme que des spectacles de lumière, il se relève lui-même en tâchant de relever autrui. On peut, me dira-t-on, rester honnête homme tout en faisant des satires. Je n’en disconviens pas; mais si l’on est artiste consciencieux, si l’on se pénètre bien de son sujet, et surtout si l’on croit ce qui est écrit, il est clair que le poëte deviendra morose et misanthrope.
Pour me résumer et te faire même mieux comprendre ma pensée, je te dirai que, selon moi, une lecture de Lamartine est de beaucoup plus fertile en vertus qu’une lecture de Juvénal ; l’un vous emporte d’un coup d’aile jusqu’au trône de Dieu, l’autre, comme Dante, vous fait d’abord passer par l’enfer. J’ajouterai — ce ne peut être ici qu’une hypothèse, mais une hypothèse basée sur le bon sens, sur une stricte déduction, — j’ajouterai que Lamartine doit être meilleur que Juvénal, si du moins on les juge d’après leurs écrits, si l’on veut bien se dire que l’œuvre laisse toujours sa trace dans l’âme du poëte ; chez l’un, la morale chrétienne fécondée par ses chants d’amour, chez l’autre, l’intolérance et la misanthropie qui ont dû faire naître nécessairement ses sanglantes satires.
Après ce que je viens de te dire, je n’ai pas besoin de conclure que j’ai choisi le cantique. Ce n’est pas que la
satire, l’ironie amère n’éclatent parfois même chez Lamartine ; chacun a ses heures de peine et de découragement. L'âme se brise, ce ne sont plus des pleurs, ce sont des sanglots et des cris. Ces rares coups de fouet ont alors d’autant plus de résultats qu’ils tranchent sur la douceur habituelle ; d’ailleurs, n’en auraient-ils aucun, on ne peut empêcher de soigner l’âme blessée. Mais tailler ma plume et me mettre à noircir l’homme de parti pris, lui ôtant ses rares qualités et faisant ressortir ses nombreux défauts, c’est ce que je ne saurais aimer. La société, je te l’ai dit de trop, n’est certes pas telle qu'il la faudrait ; mais, puisqu’on a deux remèdes pour la ramener au bien, qu’on use au moins du plus certain et du plus inoffensif pour soi-même.
Il est d’autres considérations plus élevées qui me feraient encore choisir le cantique, je les puiserai dans l’idée que je me suis faite du poëte moderne. Qu’on ne s’y trompe pas, l’artiste est un soldat : il combat au nom de Dieu pour tout ce qu’il y a de grand. Ce n’est pas comme autrefois un vain rêveur, se laissant aller à sa fantaisie, chantant pour chanter et se souciant fort peu des échos qu'’éveille sa lyre. Dans nos temps de matérialisme, dans notre siècle où le commerce absorbe chacun, où les sciences si saines et si grandes déjà rendent l’homme orgueilleux et lui font oublier le savant suprême, le poëte a une mission sainte : montrer à toute heure, en tout lieu, l’âme à ceux qui ne pensent qu’au corps, et Dieu . à ceux dont la science a tiré la foi. L’art n’est autre chose ; c’est un flambeau splendide qui éclaire la voie de l’humanité, et non une misérable bougie dans le taudis d’un rimeur. Il ne s’agit pas seulement de faire de beaux vers il faut que ces vers soient une sublime leçon de vertu ; dans les deux cas, on peut être un grand artiste, mais dans le premier, on se sert mal du feu sacré donné par Dieu ; dans le second, on devient un disciple, un apôtre de la Divinité. En effet, qu’appelle-t-on art, si ce n’est pas la perfection, la sublimité divine, la divinité ellemême ; Dieu, poésie, mots synonymes pour moi. Vous donc qui vous dites artistes, vous qui vantez Dieu en vous, croyez-Vous que vous n’aurez pas à rendre compte -de l’emploi de la sainte étincelle. Le Maître vous mit sur
la terre, comme il y mit autrefois les prophètes, qui étaient ses poëtes eux aussi ; il vous mit, phares lumineux, dans la vie humaine, pour indiquer le ciel à l’homme. Chantez donc, et que vos chants servent à l’humanité ; remplissez votre mission, soyez apôtres du progrès et dites-vous qu’une lyre est une arme et non un jouet. Si l’art ne sert à rien, si, comme on le dit souvent, les poëtes ne sont que de brillantes inutilités, disons à notre tour que Dieu n’existe pas, que le grand et le beau sont des mensonges.La chose dont je voudrais qu’on fût persuadé est celle-ei : que l’art doit être avant tout utile, soit directement, soit indirectement ; qu’il est aussi nécessaire à une société que le manger et le dormir, surtout que c’est un bienfait de Dieu, une étoile des mages placée sur le front du prédestiné pour sortir du bourbier et guider vers la plaine fleurie l’humanité chancelante. Dès lors, on ne hausserait plus l’épaule en parlant d’un poëte.
En plaçant l’art si haut, j’ai par là même élevé l’artiste ; plus le dieu est parfait, plus le pontife tend à la perfection. L'artiste, — poëte, peintre, sculpteur, musicien, — est un véritable grand prêtre. Je l’ai tantôt comparé à un prophète ; c’est la meilleure comparaison possible. Avant la venue d’un Dieu, des hommes, et ce sont les prophètes, : annonçant le Messie futur ; puis, après son ascension. glorieuse, d’autres hommes, et ce sont les artistes, le: rappelant aux siècles suivants ; mais au fond, prophètes, artistes, mêmes fronts marqués du doigt de Dieu. N'est donc pas artiste qui veut, l’étincelle ne tombe que sur quelques élus. Mais il est toujours glorieux d’essayer ; si l’haleine vous manque, qu'importe! vous tombez grand encore d’audace.
Laissons ce martyr et parlons du véritable artiste. Comme il est homme malgré son génie, il peut se tromper. dépenser follement l’étincelle, comme Alfred de Musset, de qui on peut dire heureusement que plus tard il brûla ce qu’il avait adoré et adora ce qu’il avait brûlé. Ou bien. comme V. Hugo, se mêler de politique, écrire sur l’événement présent une pièce qui n’aura plus de sens demain. Ou enfin, comme Lamartine, ne parler que de l’âme, dé lhumanité en général ; et c’est là le poëte usant bien dela flamme sacrée. L’artiste doit planer sur les misérables.
considérations d’un jour ; il ne doit pas plus se faire chantre du vice que le héraut politique d’une époque. L’humanité, voilà son livre, voilà sa vaste carrière ; qu’il considère l’homme et non les hommes ; qu’il soutienne le faible et encourage le fort ; surtout, qu’au-dessus de nous, il nous montre un Dieu, et nous donne avec une âme immortelle l’espérance du ciel. L’Evangile est un livre éternel, par cela même qu’il s’adresse à l’humanité tout entière, et non à quelques hommes seulement. Tel doit être le livre du poëte : vrai pour tous, consolant et améliorant chacun ; non par l’image de telle ou telle société, mais par celle du genre humain, non par l’enthousiasme sur une action, sur un sentiment particulier, mais par le chant immortel de la vertu, de la liberté, de l’amour, etc., etc. ; et, pour revenir à mon point de départ, non par la peinture de tel siècle corrompu, mais par celle de la splendeur éternelle des cieux. — Voilà, selon moi, la vraie poésie, le vrai poëte moderne, l’homme du progrès, l’artiste sublime se servant dignement de la lyre que Dieu lui a confiée.
Je parle en général, ne t’y trompe pas. Un poëte écri-
vant, comme V. Hugo, Le Dernier jour d’un Condamné ne sort pas de la voie tracée, puisqu'il s’occupe d’une question particulière. Il n°y a pas de règle sans exception même nécessaire. — D'un autre côté, c’est l’idéal du poëte que je trace et non peut-être le poëte réel ; la fantaisie règne toujours plus ou moins dans une cervelle humaine ; chacun a ses égarements, chacun ses heures de doute.
Maintenant tu pourras me demander, puisque je m'occupe de l’art, quelle forme je crois la meilleure pour arriver au but, quel genre je choisirai. Je te répondrai que je cherche encore ma voie, que la meilleure forme est celle dont on se sert le mieux. L'idée, voilà le principal ; le reste n’est qu’une question d’étude et d’aptitude. D'ailleurs, ne crois pas, après avoir exalté l’artiste, que j'ose prendre ce titre ; je tâche, rien de plus, je tâtonne, je cherche à arriver au mieux dont je suis capable, et alors seulement je me déciderai à élever la voix. — Le drame est un puissant mobile, il s’adresse aux masses, les étreint, les corrige toujours un peu,
mais il a aussi un grand inconvénient : écrit pour la scène, il perd son prestige à la lecture ; sans acteur, il. ressemble à une arme sans poudre ; en un mot, il est incomplet et ne dure qu’un instant. D’un autre côté, mon esprit ne se prête pas à ce genre ; ce n’est donc pas le moyen que je peux choisir. Je préfère le poëme, au roman ou vers ; Paolo, ma dernière œuvre, serait en quelque sorte mon essai. Dans une série d’ouvrages semblables, j'idéaliserai tour à tour tous les nobles sentiments ; bien. entendu, je tâcherai d’être plus correct, plus artiste, même plus réel. Ce ne sont encore que des projets ; peutêtre une meilleure idée viendra-t-elle les chasser. Nous. en parlerons. — Je te dirai plus tard ce que je pense du vers, cet outil est à tous, cette manière terne ou brillante selon la main qui l’emploie. Le vers est le corps d’un ouvrage et l’idée l’âme.
L'autre soir je me trouvais entre un protestant et une vieille dame catholique et dévote. Je ne sais trop pourquoi, j'étais plus expansif que de coutume ; je me laissai aller à avancer quelques-unes de mes opinions sur la vie, surtout sur la religion. Mes deux auditeurs ne tardèrent pas à se récrier, chacun prêchant pour son saint, puis. ils se réunirent et conclurent également que je n'étais d’aucune secte religieuse. Je fus obligé de conclure tout. bas qu’ils avaient raison. — Quelles que soient leurs religions, les peuples s’accordent sur l’idée de Dieu ; chez. tous, c’est toujours le même Etre puissant, juste et bon ; chez tous, jusqu’à un certain point, c’est l’idée d’une vie future de peines ou de récompenses, selon les mérites. Etrange bizarrerie! les juifs, les protestants, les catholiques ont la même base religieuse : la Bible. Leurs dogmes, leur morale sont puisés à la même source ; la loi écrite est la même ; d’où vient donc l’énorme différence qui les sépare? Des commentateurs évidemment, des différentes manières d’expliquer le texte. Si ce n’est pas une pitié! leur Dieu est le même, la manifestation la même, et les voilà s’entre-tuant pour un mot mal défini. Chacun d’eux convient de l’Etre suprême, mais chacun veut avoir le sien ; bataille de mots plutôt que d'idées, puérilités qui font hausser les épaules. Dieu a-t-il demandé qu’on l’adore de telle ou telle manière?
ne lui suffit-il pas qu’on se prosterne, qu’on le reconnaisse, Jui et l’âme, son souffle divin. Que lui importe le nom dont on l’appelle? Jéhovah, Dieu, Allah, etc., etc.? n’est-ce pas toujours le Créateur, l’Intelligence qui régit le monde ? Son temple est l’univers, et la prière la plus fervente est pour lui la plus agréable, n’importe le nom sous lequel: on la lui adresse. — Outre les commentateurs, le clergé, la classe sacerdotale : voilà la plaie, l’homme qui sert d’intermédiaire entre son semblable et le ciel, faire de son Dieu, à sa propre image, un être jaloux, petit et mesquin. — ‘‘ Hors de l’église, crie-t-il, point de salut! ”? — c’est-à-dire hors des prêtres. — ‘* Le Seigneur n’écoute que moi, je suis infaillible, et, lorsque je parle, c’est leciel même qui parle. Vous avez beau être vertueux, croire: en Dieu, croire à l’âme, si vous ne vous courbez pas sous. ma loi, si vous n’accomplissez pas les pratiques que je vous impose, vous n’en irez pas moins en enfer. J’ai tout pouvoir sur vous, moi le ministre du Tout-Puissant. Je puis m'occuper de politique comme de religion, comprimer la pensée et la liberté la croix à la main. Et si vous bougez, si vous vous révoltez, je vous excommunie de par le paradis et de par tous les saints ?”.
— Et ce n’est pas d’un clergé en particulier que je parle, c’est de tous. Îl vient toujours un moment dans. chaque société où la théocratie règne, où l’homme fail-lible et fragile gouverne ses semblables au nom du ciel, et met ses vices, ses mauvaises actions sur le compte de Dieu. Point de clergé donc, je n’en ai que faire ; la prière, voilà le seul intermédiaire que j’accepte entre le Seigneur et moi. Point de commentateurs ; j’ai l’idée d’une Puissance éternelle et je l’adore, sans vouloir subtiliser. Dans nos temps d’examens philosophiques, ce qui a tué la foi, ce sont et les prêtres et les commentateurs : les prêtres, surtout les catholiques, mensonges nouveaux, êtres à part dans la société, êtres impossibles et contre l’esprit divin ; les commentateurs, les uns démolisseurs stupides, comme les appelle Musset, renversant tout sans rien réédifier, les autres fanatiques forçant les mots ec les phrases du bec et des ongles pour créer une Divinité de fantaisie. Mais, si l’on eut été tolérant, si l’on eut laissé à chacun son Dieu, le même pour tous sans exalter le sien, sans surtout démolir
celui du voisin, je le demande, la foi serait-elle morte? Et d’ailleurs, la foi en Dieu est-elle bien morte? Chacun ne reconnaît-il pas une suprême Puissance, chaque cœur généreux ne sent-il pas son âme tendre vers le ciel? Je le dis en vérité, ce qui est mort, ce qui se meurt, ce sont les prêtres, les faiseurs de systèmes, les stupides fanatiques, les commentateurs. Mais tant que l’humanité vivra elle pensera à son Créateur et l’adorera en levant les yeux vers le ciel. Chaque secte religieuse a sa profession de foi, je veux faire ici la mienne : ‘* Je crois en un Dieu tout-puissant, bon et juste. Je crois que ce Dieu m’a créé, qu'il me dirige ici-bas et qu’il m’attend dans les cieux. Mon âme est immortelle et, me donnant le libre arbitre, le Maître s’est réservé le droit de peines et de récompenses. Je dois faire tout ce qui est bien, éviter tout ce qui est mal, et compter surtout sur la justice et sur la bonté de mon Juge ”’. Maintenant je ne sais si je suis juif catholique, juif protestant ou mahométan, je sais que je suis créautre de Dieu, et cela me suffit.
Si l’on me demandait si je reconnais Jésus-Christ comme Dieu, je l’avoue, j’hésiterais à répondre. Jésus est plutôt pour moi un législateur sublime, un divin moraliste ; s’il n’est pas Dieu, c’est un de ses saints envoyés. Car, si je le devine, je perds dès lors l’idée si nette que je me fais du Très-Haut. Je reconnais bien qu'avec sa puissance le Créateur peut tout faire ; même se dédoubler, venir sur la terre et rester dans les cieux. Mais voici en foule les prêtres et les commentateurs tiraillant Jésus sur sa croix, les uns le déclarent infâme scélérat, les autres Dieu, et donnent chacun à ses paroles un sens opposé. Je chancelle, ma raison humaine ne suffit plus ; il me faut tout rejeter, ou m'incliner stupidement devant un Christ de convention et subir en son nom des pratiques instituées par les hommes. La raison, me disait souvent l’aumônier du lycée Saint-Louis, la raison est suffisante en matières religieuses, et je ne suis pas de son avis ; la foi a été inventée pour les femmes et pour les enfants. Je ne veux donc considérer le Christ que comme le devineur des prophètes, comme un homme marqué du doigt de Dieu, comme le réel prêtre infaillible, parlant véritablement en son nom. En tout cas, s’il est
vraiment fils de Dieu — remarquez que ce titre qu’il s’est donné devant Pilate et devant Hérode, tu pourrais également le prendre en qualité de créature de Dieu, —s’il est fils de Dieu, dis-je, je l’adore dans son père. Ce n’est pas que j’ai plaisir à nier sa divinité ; si chrétien veut dire disciple du Christ, je prends hautement ce nom ; ses préceptes sont les miens, son Dieu le mien. C’est que cette divinité me paraît inutile, c’est qu’elle a été exploitée par mes cauchemars, les prêtres et les commentateurs, c’est que je n’en ai aucun besoin pour l’aimer et le vénérer. Il n’en est pas moins glorieux pour moi dans le ciel, il n’en a pas moins accompli sa sublime mission. Je le prie comme un saint, comme le bras du S.igneur sur la terre, comme son révélateur. N'est-ce pas assez, et mes paroles sont-elles des blasphèmes? D'ailleurs, je suis aussi ignorant en théologie qu’en toute autre science. Peut-être, si j’étudiais, je reviendrais sur ces opinions ; peut-être aussi nierais-je plus fortement : doute et science sont frère et sœur. N'importe, je me résume et je conclus que j'adore le Dieu que le Christ nous révéla.
Je te signalais dernièrement un mot qui m’agaçait, le mot position ; aujourd’hui c’est une expression qui jouit du même avantage, celle de un homme comme il faut. Un homme comme il faut porte un habit noir, une cravate blanche, parfois une épingle et une chevalière d’or ; il s’exprime à peu près en français ; il prise, prend toujours le haut du pavé et se gonfie à crever toutes les fois qu’il dit mon argent. D'ailleurs, c’est peut-être le plus insigne coquin, le fripon le plus impudent ; mais que diable! — inclinez-vous, — c’est un homme comme il faut. Un homme comme il ne faut pas, c’est cet ouvrier qui habite ce taudis ; sa blouse est noire de travail, sa cravate pend, déguenillée ; il ne sait rien, le malheureux, pas même lire ; il se glisse comme une chose immonde dans la fange des rues, et porte, ainsi que Bias, toute sa fortune sur lui. Il est vrai qu’il est honnête homme, que la misère ne l’a pas encore conduit au vol, qu’il sait souffrir et se taire ; mais pouah! — écartez-vous — c’est un homme comme il ne faut pas. Si ce n’est pas pitié! si cela ne crie pas vengeance!
Il m’est échappé une faute grossière dans mon Paolo, que Cézanne me dit t’avoir remis. Dans la prière qui termine le poëme se trouve ce vers :
Et lancer de ton pied dans l’hyperbole immense …
Je voulais dire parabole, figure géométrique, et non hyperbole, fleur de rhétorique. Aie donc l’obligeance de
remplacer cet infâme alexandrin par celui-ci : Et lancer de ton pied dans son ellipse immense
Le dernier hémistiche est un peu sifflant, tant pis! Remarque générale : chaque fois que je veux faire de la science ou de l’histoire, je commets des énormités. Je n’ai pour moi que mes rêves, mes imaginations et mon amour de l’harmonie ; chacun son lot — et, sans vanité, je ne me plains pas du mien.
Cette lettre faite depuis longtemps attendait ta réponse pour partir. Je viens de la recevoir et de la lire tout en fumant ma pipe. — Je ne puis donc y répondre que dans ma prochaine missive ; permets-moi seulement que je me disculpe de quelques accusations graves. — Ce n’est pas S... que j’ai aimée, que j’aime peut-être encore ; c’est l’Aérienne, un être idéal que j’ai moins vu que rêvé. Que m'importe qu’une fille d’ici-bas que j’ai courtisée une heure ait un amant. Me crois-tu assez fou pour empêcher la rose d’aimer chaque papillon qui la caresse? — Ne me fais pas l’injure de penser que je rejette la forme en poésie. Tu as fait quelque cauchemar, rien de plus. Moi, renier la forme! où diable as-tu pêché cela? Quant à la critique de Paolo, si tu l’as écrite, garde-la ; nous la discuterons au mois de septembre. Crois seulement une chose : c’est que je n’ai pas écrit un seul vers sans intention ; il sera bien difficile de retrancher et d’ajouter ; je te ferai voir pourquoi et tu te rendras à mes raisons.
: Mes respects à tes parents. Je te serre la main.
Ton ami.