A VICTOR HUGO
8 septembre 1860.
MONSIEUR
L'homme de génie, dit-on souvent, se doit à la jeunesse ; un de ses devoirs les plus saints est d’encourager ceux qui ont reçu l’étincelle divine, d’arrêter à temps. ceux qui se trompent de sentier. Le jeune homme qui écrit cette lettre ose donc s’adresser à son poëte bienaimé, à l’homme de génie dont la sollicitude paternelle pour tout ce qui est jeune, libre et aimant, lui est bien connue.
Au sortir du collège, n’ayant plus au monde qu’une excellente mère, je voulais ne devoir qu’à moi des opinions en toutes choses. En littérature surtout les voies étaient nombreuses ; j’essayai de toutes les écoles, et revins enfin penseur plus recueilli, à vos idées sur l’art, ces idées si justes et si vraies qu’enfant j’avais acceptées avec la foi de l’enthousiasme.
Aujourd’hui, j’ai vingt ans, croyant entendre en moi un écho lointain de cette voix sublime qui vous inspire, je laisse parfois mes pensées chanter mélodieuses. Mais ma lyre, voilée encore n’éveille ni sifllets, ni applaudissements ; solitaire et inconnu jusqu ’à ce jour, Je bégaye dans l’ombre mes premières chansons, marchant sans flambeau et me heurtant souvent aux bornes de la route. . Un jour vient où cette solitude pèse ; on comprend que Fon n’est pas encore mûr pour la foule et pourtant on est las de n’entendre que silence autour de soi. On s’assied découragé, et l’on attend un élge ou un blâme pour avancer ou rétrograder, s’il en est temps encore. Telle est ma situation, fatigué de marcher sans que rien ne m'indique mon vrai chemin, je me suis soudain arrêté, et, promenant mes regards autour de moi, j’ai cherché dans ma nuit le flambeau conducteur. C’est alors, monsieur, que j’osai penser à vous ; c’est alors qu’un enfant, humble et sans nom, eut l’idée d’élever la voix jusqu’au plus grand et au plus célèbre poëte de son
époque. D'ailleurs, dans cette audace, je ne vis rien que d'ordinaire, c'était un élève qui s’adressait au maître, un jeune homme rêveur et passionné qui s’inclinait devant l’auteur d’Hernani et d:3 Feuilles d’ Automne, un amant de la liberté et de l’amour qui rendait hommage au chantre sublime de ces deux divinités.
J’ignore, monsieur, le bel art de m'’extasier et je crois fermement que mes enchantements ne sauraient dorer mes vers à vos yeux. Mon envoi, mon audace même, sont les preuves de mon amoureuse admiration pour vos œuvres et de ma confiance dans votre bonté. Puisse ma faible voix vous rappeler que cette France que vous aimez tant, se souvient toujours de son poëte, et que les jeunes cœurs, cherchant vainement un écho autour d’eux, sont obligés de quitter la patrie et de voler à votre terre d’exil.
Il me reste, monsieur, à m’excuser de mon importunité et de la longueur de la pièce que je vous envoie. Je sais combien vos moments sont chers à notre littérature et je ne puis alléguer que mon fervent désir d’être mieux connu de vous. D'ailleurs, je vous adresse une œuvre bien imparfaite sans doute, œuvre d’un commençant qui tâtonne encore, hymne de paix et d’amour, s’accordant bien peu avec le moment politique. Pour vous intéresser à mon héros d’un autre âge, je n’invoquerai que sa réalité. Ce n’est pas un vain fils de mon imagination, il existe au soleil, n’ayant que deux passions, l’air du ciel et sa bien-aimée. Puisse-t-il, monsieur, trouver quelque sympathie auprès de vous. Je suis en tout cas persuadé que vous saurez découvrir les rares épis parmi l’ivraie et, malgré ma crainte de vous importuner davantage, j’ose vous demander de précieux conseils.
Veuillez, monsieur, agréer l’assurance du profond res-
pect avec lequel j’ai l’hoaneur d’être votre très humble admirateur.
A BAILLE
Paris, 21 septembre 1860.
Mon PAUVRE VIEUX,
J’ai reçu ta lettre avant-hier matin et, dans l’espérance de te donner une réponse décisive, j’ai attendu jusqu’à ce jour. Je me décide enfin à t’écrire, bien que mon voyage ne soit pas encore certain et que je ne puise t’en fixer la date. — Tu dois en être persuadé : les obstacles ne dépendent nullement de moi, ma volonté n’y est pour rien, et je désire peut-être plus que toi d’aller m'égayer quelque temps, sous votre beau ciel. Si je pouvais partir aujourd’hui, je partirais ; je travaille du bec et des ongles pour aller vous serrer la main, et si vous ne me voyez pas venir, dites-vous que j'ai tout fait et que rien n’a réussi. — D'ailleurs, j’espère fortement et, si je ne craignais de vous causer une fausse joie, je vous dirais de compter sur ma venue. Tout ce que je redoute, c’est un retard plus ou moins long, c’est de laisser passer les jours de vacances. Ecris-moi donc la date de votre rentrée, combien tu comptes passer de temps à Aix, afin que je fixe le dernier jour possible de mon départ. Je pense rester au moins quinze jours auprès de vous, et tant que tu auras ce laps de temps libre, je ne désespère de rien. — Je ne saurai trop me pluire à te le répéter : pour moi, mon voyage est presque une certitude. Vous pouvez chaque jour recevoir une lettre vous annonçant définitivement ma venue. Mais ce qui me désespère aujourd’hui, ce qui nous chagrine, vous et moi, c’est de ne pouvoir vous dire : allez tel jour m'’attendre à la gare. — N'importe, tâchons de tuer le temps en attendant cette bienheureuse lettre que j'aurai autant de plaisir à vous écrire que vous à la recevoir. Ecris-moi au plus tôt ce que je te demande : la durée de ta liberté. Ta lettre me trouvera encore à Paris, et dans le cas contraire, que vous importe.
Dis à mon vieux Cézanne que je suis triste et que je ne saurais répondre à sa dernière épître ; cette lettre est pour vous deux. Il est presque inutile qu’il m’écrive,
jusqu’à ce’que la question du voyage soit résolue. Qu'il attende une lettre de moi, soit pour lui annoncer nos longues causeries, soit pour lui dire de reprendre notre banale conversation écrite.
J’ai à te blâmer d’une chose, blâmer n’est pas le mot, mais n'importe. Il y a cinq à six semaines, tu m’annonçais tes examens écrits et tu ajoutais : ‘* Je n’ai aucune espérance ?”. Moi, je te crois et j’en gémis. Mais point du tout, te voilà bel et bien déclaré admissible. Voilà donc que j’ai poussé des gémissements en vain. Aujourd’hui tu m'’écris que tu as passé tes examens oraux et, comme la première fois, tu me dis être très mécontent et désespérer entièrement. Donc, dois-je m’attrister de nouveau ? ce ne serait ni logique, ni raisonnable. D’une première expérience, je déduis qu’il ne faut nullement me fier sur les jugements que tu portes sur toi-même, et qu’il est sage d’attendre les résultats pour pleurer ou sourire. — Ne te serais-tu pas fait le raisonnement suivant : ‘* Je viens de me présenter à l’Ecole polytechnique, c’est-à-dire de subir des épreuves redoutables. De deux choses l’une : ou je suis refusé, ou je suis accepté. Disons alors que je compte être refusé et le profit est clair des deux côtés. En effet, si je suis réellement refusé, la mauvaise impression est diminuée d’autant qu’elle est préparée depuis plus de temps ; si au contraire, je suis accepté, la bonne impression est d’autant plus grande qu’elle est moins attendue ?”. Merveilleuse tactique que celle-là, et si vraiment tu la suis avec conscience, elle te fait honneur. En tout cas, si ce n’est qu’une de mes inventions, je te conseille d’en user sciemment après en avoir usé par hasard. — Quant à moi, je compte donc sur ton admission tout comme avant ta lettre ; ce n’est qu’après avoir lu la liste des vainqueurs que je prendrai le deuil ou que j'ingurgiterai en ton honneur un liquide quelconque.
Marguery est à Mâcon ; il vient de m'écrire de cette ville en m’annonçant sa prochaine arrivée à Paris. Si j’y suis malheureusement encore, j’aurai donc le plaisir de bavarder une heure avec cet excellent garçon. Il est en route pour les bords du Rhin : charmant voyage que celui-là et que j’ai toujours rêvé. Ne pourrons-nous jamais réaliser ce songe?
Je suis presque continuellement indisposé. L’ennui me ronge ; ma vie n’est pas assez active pour ma forte constitution, et mon système nerveux est tellement ébranlé et irrité que je suis dans un état perpétuel d’excitation morale et physique. Je suis incapable d’entreprendre quoi que ce soit, et je sens combien les distractions d’un voyage et la joie de vous voir seraient efficaces contre cette longue insomnie. — La nuit dernière, comme je dormais à moitié d’un sommeil fiévreux, il m’est venu une idée que je crois grande et belle. Un long poëme à faire hurler ou applaudir la foule à mes pieds. La pensée est encore vague pour que je puisse la communiquer ici. D'ailleurs, c’est une œuvre tellement sérieuse et d’une portée si grande qu’on ne saurait trop la méditer et la soumettre à des amis. Aussi je compte prendre tes conseils et tâcher de mettre un peu d’ordre dans ce nouveau cahier.
Buvez et riez, mes bons amis. J’ai tant de choses à vous dire, à vous demander : mes projets, les vôtres. J’ai tant de choses à voir : les panneaux de Paul, la moustache de Baille. Puis, d’ailleurs, n’est-ce donc rien que de fumer une pipe près de vous, même sans parler ; d’aller faire quelques lointaines courses, de revoir les objets, les personnes qui me rappellent ma première jeunesse, qui me parlent de vous et de nos rires enfantins. — Je veux aller à Aix ; je le jure sur ma pipe!!!
Je ne saurais t’en écrire davantage. C’est à regret que je t'envoie cette lettre si vague et si pleine d’inquiétude; que ne puis-je me plier en quatre comme ce flexible papier et m’expédier sous enveloppe pour la modique somme de vingt centimes!
Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. À bientôt cependant. Ton ami.
Vous avez tort de m’accuser de manquer de cordialité et de confiance à votre égard. Vous êtes les seuls à qui j'ose confier mes rêves, bien insensés sans doute. Si je ne vous entretiens pas de ma vie privée, si je ne mets pas par-devant vous mon intérieur, c’est que ces détails matériels ne sauraient augmenter ou diminuer notre amitié, et n’auraient pour résultat que de m'’attrister.