MES CHERS AMIS
Puisque vous avez élu domicile cours Sextius, puisque c’est là votre café, votre tabagie, votre tout, je crois donc devoir y adresser mes lettres jusqu’à nouvel ordre. D'autre part, par raison d’économie, la même épître servira pour vous deux : économie de temps, économie d’argent.
Je remets à la fin de cette missive la question voyage. Comme je ne compte vous l’expédier que dans quatre ou cinq jours, j'espère alors pouvoir vous parler avec certitude. Si vous êtes pressés, interrogez donc les dernières
lignes.
Je ne veux aujourd’hui que me désennuyer en bavardant un peu avec vous. — Baille me dit quelque part : ‘* Passons le temps en lettres et en souvenirs ?”. — C’est
bien dit et j’applaudis. Dante se trompe lorsqu'il écrit : ‘* Rien n’est plus douloureux qu’un souvenir de bonheur dans un jour de tristesse ””. Je lui réponds hardiment : ‘< Rien ne repose mieux le cœur, et rien ne fait mieux briller le sourire parmi les larmes que le parfum du temps passé ?”. — Vous me prêchez l’économie ; vous souvenezvous de l’an dernier, lorsque l’argent de Paris se faisait attendre, et que notre demi-tasse et notre partie de dames nous réclamaient au divan. On se cotisait, on finissait toujours par ramasser les quelques misérables sous qui devaient servir à tuer la soirée. Baiïlle tournait à l’économie ; il prétendait comme aujourd’hui faire de nous des thésauriseurs, des avares ; pardonnables et prodigues avares que ceux qu’il rêvait. Mais la franchise avant tout, et je dois déclarer que le péché d’avarice trouvait en lui un terrible adversaire, un autre péché capital, bien gros, bien damnable : la Gourmandise. Il nous débauchait parfois, le saint prédicateur ; t’en souviens-tu, Cézanne? Il me poussait chez Illy, et t’expédiait chez Leydet ; puis, lorsque tu lui rapportais une
fiole d’un liquide quelconque, lorsque je pliais sous une charge de choux à la crème, il se frottait les mains et nous guidait en se léchant les lèvres vers ma mansarde, lieu de nos débauches gastronomiques. Parfois encore, après un long sermon très pathétique, très larmoyant sur l’abstinence, le soir au café, il rêvait une bavaroise, et, sans la commander pourtant, il parlait d’un certain mal de gorge et tâchait de nous apitoyer sur son œæsophage irrité. Monstruosité! une bavaroise! ce liquide coûtait huit sous et la demi-tasse n’en coûtait que cinq. Et voilà les économies! voilà les sermonneurs! en paroles ils boivent de l’eau et mangent du pain bis ; mais en action ils ingurgitent des bavaroises et se bourrent de brioches. — Je me souviens d’un autre méfait de Baïlle, et puisqu'il est sur le banc des accusés, profitons-en pour faire contre lui un réquisitoire foudroyant. C'était au barrage, le jour de l’agréable hospitalité à nous offerte par messieurs les jésuites ; nous avions emporté, s’il m’en souvient, un gigot d’une certaine encolure. Or donc, nous nous mettons à table, c’est-à-dire sur le gazon, près de la fontaine. Je mange du jambon, puis je cherche le gigot : néant, éclipse totale. Je cherche le gigot de plus en plus introuvable. Enfin, j’entrevis le manche, puis, tout au bout, Baiïlle suspendu encore à quelques lambeaux de chair. Ah! monsieur l’économe, que vous en avez mangé ce jour-là du mouton! Dénoûment, je conclus qu’un gourmand est l’antipode d’un avare, un économe même est l’antipode de notre ami. Méfies-toi, Cézanne, pendant qu'il te prêchera, il séchera tout doucement les bouteilles, fumera le tabac, et si tu as la bonhomie de prêter les oreilles et les yeux, tu chercheras, après son discours, vainement et tout effaré, les ingrédients indispensables à la vie d’un honnête homme. — Or ça, Baille, mon ami, je veux, en allant à Aïx, n’être économe que si j'y suis forcé ; sinon, je te promets des choux et des bavaroises et des gigots, — le tout pour fondre ton éloquence de pédagogue, comme la neige aux rayons de mai. — L'économie est un mythe chez vous et je m’en réjouis. Ne serait-il pas curieux que deux jeunes garçons de vingt ans calculent sou par sou leurs plaisirs. Vive Dieu! rions aujourd’hui; demain viendra avec des
pleurs ou des sourires, et la grande sagesse est de le prendre tel qu’il se présentera. Voilà, direz-vous, une bien vilaine morale ; mais je la trouve sublime, bien qu’un peu imprudente. Je me rappelle 2 à ce sujet un mot profond de Cézanne. Lorsqu'il avait de l'argent, il se hâtait ordinairement de le dépenser avant de gagner son lit. Interrogé par moi sur cette prodigalité : ‘* Pardieu! me disait-il, si je mourais cette nuit, voudrais-tu que mes parents héritent? ?” — © Baille, médite cette pensée profonde, et ne prends mes accusations, mes épithètes et mes railleries que comme le jeu d’un ami qui se berce doucement dans de lointains et joyeux souvenirs.
Marguery est à Paris. J’ai déjà passé deux journées avec ce grand dramaturge, ce célèbre vaudevilliste. Que vous dirai-je que vous ne sachiez déjà. L’enfant grandit, mais ne change que rarement ; notre ancien compagnon est toujours ce garçon excellent, cet impuissant romancier qui s’admire avec tant de bonne foi et de naïveté qu’on ne saurait lui en vouloir. Après vous, je l’estime mon meilleur ami ; je préfère sa naïveté enfantine à la fatuité superbe des De Julienne et des Marquezi. — Nous avons couru ensemble la capitale, ingurgitant çà et là quelques cafés. Puis je l’ai mené à l’administration du Journal du Dimanche, La Provence musicale. Enfin je lui ai lu un proverbe que j’ai écrit cet hiver et dont j’ai dû vous parler. Il a applaudi et m’a conseillé fortement de le présenter au théâtre de l’Odéon. Il est vrai que cela me rapporterait peut- “être quelque argent ; mais Je ne veux m'y décider qu ‘après vous avoir consultés, ce que je me propose de faire si je vais à Aix.
Tu m’assures que Cézanne viendra ici au mois de mars. — C’est à Baïlle que je parle, et non à Paul auquel je me suis promis de ne plus parler de cela. — Puisses-tu dire vrai ; j'ai de longues journées d’ennui. Vous avoir près de moi serait une suprême consolation et un encouragement dans la tâche ardue que je me suis imposée. Je ne suis pas de ces êtres qui peuvent s’atteler impunément à leur travail comme à une charrue et traîner péniblement la charge imposée. Il me faut des distractions, des rires et du sérieux, Ah! si vous étiez ici! Je
n si compte pas, je l” espère ; ; c’est tout ce que peut dire un homme.
Je reçois à l’instant votre lue et je reprends ces feuilles, abandonnées et reprises souvent. — Je ne puis que vous remercier des dispositions que vous avez cru bonnes pour notre tableau de famille et les papiers de ma mère. Quand même vous eussiez agi contre mon vouloir, je ne saurais encore que vous en rendre grâce, puisque votre amitié seule vous a conduits. Heureusement que ce déménagement partiel était dans mes vues, et que le plaisir que je trouve à vous voir prendre mes intérêts n’est obscurci par aucun nuage. Merci donc encore une fois. — Quant aux autres objets, misérable mobilier s’il en fût, vous pouvez parfaitement les laisser en place. Ce que vous avez enlevé m'est cher et je n’aurais voulu aucunement les laisser aux hasards des événements et aux mains crochues dont parle Cézanne. Mais le reste, je le livre de bon cœur aux vautours et aux tigres ; je le répète, ne touchez plus à rien.
D'ailleurs, j’ai un reproche à vous faire. Vos lettres sont obscures et je ne saurais y trouver rien de certain. Vous m’accusiez naguère de manquer de franchise, je puis vous renvoyer ce reproche avec plus de droit. Quels sont les objets disparus? Quelles sont les personnes que vous soupçonnez? Si vous avez pris cette mesure extrême de me déménager sans que j’en aie manifesté le désir, il est logique de penser que vous y avez été poussés par de graves événements. Mais, encore une fois, quels sont ces événements ? Craindriez-vous par hasard de m’offenser en me les racontant? Dites toujours, mes pauvres amis, je commence à connaître le monde et, si rien ne m'étonne de la part des autres, rien ne m'’offense de la vôtre. — Ainsi donc dans votre prochaine lettre, soyez explicites pour que je puisse remédier au mal s’il en est temps encore.
Cézanne a la clef de la maison ; qu’il la garde religieusement et tâche de faire oublier qu ’il l’a en son pouvoir. Si même on la lui demandait, n’importe qui, qu'il la refuse tout net et dise, s’il veut se débarrasser, qu’il l’a égarée. Enfin, pour dernière recommandation, je vous dirai d’aller le moins possible à ma mansarde, de ne point
vous en occuper et de laisser les choses en repos jusqu’au jour de mon arrivée — si ce jour doit luire toutefois. — Quant à mes cachets, soyez sans inquiétude. Ce sont de ces choses que je n'oublie pas et auxquelles je remédie longtemps à l’avance.
Maintenant reste à parler de la probabilité de mon voyage. Baïlle m’a écrit qu’il devait rester jusqu'aux premiers jours de novembre. Ainsi donc, voulant passer quinze jours près de vous, rien ne sera désespéré jusqu’au 15 octobre. Mon voyage n’est pas qu’un voyage d’agrément, j'ai certaines affaires qui réclament ma présence à Aix et qu’il serait trop long de vous expliquer ici ; c’est ce qui me fait encore espérer fortement de vous voir. — La proposition de Baiïlle me prouve son affection et je remercie ; mais je ne saurais l’accepter et lui-même dirait comme moi si je pouvais lui expliquer mes raisons. J'aurais toujours grand plaisir à passer une nuit avec lui, à déjeuner parfois à sa table, mais m'installer dans sa maison, que dis-je, dans la maison de ses parents, c’est-à-dire une maison où doit venir une foule de personnes, je ne puis y songer, sans songer en même temps aux bonnes langues d’une ville de province. D'ailleurs, si je pouvais me décider à devenir ainsi parasite, croyezvous que cela allégerait beaucoup ma bourse. En allant à Aix, il me faut emporter une forte somme et ce n’est
as cent francs qui l’augmenteraient de beaucoup. D'ailleurs nous serons économes, c’est entendu. Aussi, lorsque vous aurez la gracieuseté de m'inviter à dîner, j'accepterai de grand cœur ; seulement vous accepterez de même mes invitations.
Je ne saurais trop le répéter, vos lettres m'ont causé une grande joie. J’y lis votre bon cœur et je vous remercie de nouveau de tout ce que vous faites et pensez pour moi, quand bien même votre amitié vous aveugle.
Tâchons donc d’être clair et de ne pas vous donner un désespoir ou une espérance inutile. Rien ne dit encore que mon voyage ne se fera pas : espérons jusqu’au 15 courant. Cette date passée, ne comptez plus sur moi. Nous tâcherons de nous en consoler, comme dit Cézanne, en songeant à notre prochaine réunion et au malheur de ces amis qui sont séparés pour jamais.
Je vous écrirai prochainement et vous enverrai sans doute un conte badin que je termine : il est un peu grivois, mais qu'importe! Quant à vous, écrivez-voi plus souvent que vous ne le faites, et surtout pas de bégueulerie, soyez francs avant tout. — Pour moi, je compte vous expliquer ma position et mes projets de vive voix, et, si je ne le puis, de le faire plus tard par lettre. Je suis jeune, l’avenir est à moi et je n’ai qu’à avoir du courage pour parvenir.
Buvez et fumez à mon intention. Riez surtout, s’il est possible. Rabelais dit que le rire est le propre de l’homme ; suivez donc les préceptes de ce maître passé en joyeuseté.
À bientôt sans doute. Mes respects à vos parents.
Je vous serre la main. Votre ami.
On prie Baille d’écrire un peu plus lisiblement. — Vous avez de la bien belle cire bleue, messieurs les économes, et sans doute elle doit coûter gros. — Je ne sais trop comment j'écris.
Je suis en train d’apprendre la pâtisserie et la cuisine, le tout pour concilier l’économie que Baille prêche et ne pratique pas et la gourmandise qu’il pratique et ne prêche pas. J’ai la recette d’un certain punch aux œufs dont vous me direz des nouvilles. — Ne faut-il pas savoir un peu de tout ici-bas.
AUX MÊMES
Paris, 24 octobre 1860.
MES CHERS Amis,
Quelques larmes sur mon voyage, et n’en parlons plus. Tout est désespéré, tout va de mal en pis. — J'ai fait à deux fois deux cent vingt lieues pour vous serrer la main, c’est à vous de venir à moi, puisque malgré ma bonne volonté et mes efforts, je ne puis aller à vous. J’ai mis tout en œuvre, je n’ai aucun reproche à me faire ; et fatigué de cette vaine lutte, j’attends avec impatience de vous voir, fidèles à votre parole, arriver, l’un au mois
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de mars, l’autre au mois d’octobre 1861. — C’est une nouvelle page noire dans ma vie. Dans mes longs jours d’ennui, l’hiver dernier, je pensais, pour unique consolation, à ce temps présent qui s’écoule si monotone et que je rêvais radieux. Je me disais alors que je rirais d’autant mieux que je bâillais plus longuement. Les mois se sont écoulés ; j’ai toujours bâillé et je bâille encore. — Plus j’avance, plus le doute grandit en moi. Si l’on m’eût dit, il y a six semaines : ‘* Tu n’iras pas en Provence ?”, j'aurais souri d’incrédulité. Mais maintenant qu’une de mes plus chères espérances vient de s’évanouir, si l’on me disait : ‘* Tes amis ne viendront pas ?”, je ne sais trop si je me montrerais aussi incrédule. Trompé, toujours trompé, même dans les réalités, on finit par ne plus croire qu’à ce que l’on voit. Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ; je pense comme le fabuliste. — Faïites-moi renaître à l’espérance, en accomplissant votre promesse ; personne ne le désire aussi ardemment que moi. Je vous attends donc fermement ; je vous attends, non pour rire sans cesse, mais pour partager nos rires et nos pleurs, et marcher plus sûrement sous l’aile d’une franche amitié.
Je suis dans une période bête de la vie, un de ces temps où l’on est incapable même de planter des choux. Depuis quelques jours je fais, le matin, un grand feu dans ma chambre et, jusqu’au soir, je me chauffe les mollets, désespéré, ne pensant à rien, bourrant et fumant ma pipe de la plus détestable façon du monde. Pas une idée neuve, encore moins la ‘force d’en exprimer une de vieille date ; je me battrais vraiment si j’en valais la peine. — Ce qui m'’enpêche de trop m'inquiéter, c'est la connaissance parfaite que j’ai de mon individu ; ce n’est pas la première fois que j’éprouve une pareille attaque de spleen ; et comme chaque fois je n’en suis sorti que plus frais et plus riant, j’attends avec patience que le démon qui me tourmente se lasse et porte sa malice d’ailleurs. — Tout ceci n’est qu’une transition pour arriver à vous faire ingurgiter poliment une de mes élucubrations du mois dernier. Voici mon raisonnement : comme je ne puis, hélas! vous parler de vive voix, comme, de plus, tout ce que je vous écrirais ces jours-ci
serait mortellement ennuyeux, je ne saurais mieux faire que de vous transcrire quelques vers rimés dans une époque meilleure.
N’allez pas vous lécher les lèvres en pensant lire un chef-d'œuvre. Mes alexandrins ne sont guère mieux tournés que la présente prose. Pesez le bon, pesez le mauvais; puis dites-vous que je suis votre ami, et peutêtre la jérémiade ci-jointe vous semblera supportable. Dans un flambeau, parmi les flots de fumée, parfois brillent de radieuses étincelles, et dites-vous que peutêtre, un jour, il s’élèvera un bon vent qui chassera la fumée et permettra au flambeau de briller de tout son éclat. — Comme la pièce présente n’est pas encore corrigée, je recevrai vos critiques avec joie ; je vous prie même, puisque vous êtes oisifs, de me signaler tous les défauts — et ils sont nombreux — que vous remarquerez dans ce morceau.
J'ai fait, ces dernières semaines, la connaissance d’un homme de lettres, mon voisin. M. Pagès (du Tarn) — il a cette singulière manie de joindre à son nom, le nom de son département — M. Pagès (du Tarn) est un de ces mille incompris qui battent le pavé de Paris. D’un certain âge déjà, il a dans sa jeunesse coudoyé nos lyriques, jeunes audacieux alors que la gloire a couronnés depuis. Aussi faut-il voir, lui qui n’a pu parvenir, comme il envie, comme il dédaigne les couronnes de ces parvenus, les déclarant, ainsi que le renard de la fable, trop flétries et bonnes pour des goujats. Victor Hugo, de Musset, piètres auteurs à ses yeux, sachant tout au plus frapper un beau vers par ci, par là. Il explique leur réussite par la réclame, surtout par la camaraderie ; tout leur souriait, dit-il, et ls ge faisaient applaudir Quand même. Puis,
ar une habile transition, il ajoute que pour lui tout était obstacle et semble Sealre que, malgré son talent, que dis-je, son génie, il n’a pu sortir de la commune ornière. Le raisonnement est grossier, et le moins clairvoyant s’aperçoit bientôt que son dédain pour nos contemporains provient de son amour-propre froissé. — Il n’a pu cependant vivre en contact avec les écrivains de 1830 sans leur prendre quelques-unes de leurs idées. Qu’on se garde de lui dire cela, il se fâcherait tout rouge et se
croirait grandement offensé. Cependant la tragédie du xvi1€ siècle lui semble une absurdité, tout comme aux romantiques. Par plusieurs autres points encore il touche à ces derniers, mais, je l’ai dit, il nie cette parenté. Dès lors, ayant rejeté ses premières opinions, la tragédie imitée des anciens et rejetant aujourd’hui le drame romantique, il est forcé de se poser en chef d’école et de suivre un sentier non frayé. £oa1 ambition est noble, et tout homme vraiment artiste doit aspirer au but qu'il se propose. Régénérer 1: théâtre, ne faire ni tragédie, ni drame, genres également faux tous deux, créer un chefd’œuvre de raison et de passion vraiment humaine, puisant sa grandeur dans le vrai, c’est là, je le répète, une noble ambition, mais aussi une tâche lourde et terrible. Qu’a fait M. Pagès (du Tarn)? Pour faire une malice aux romantiques, il a commencé par nommér sa pièce tragédie ; puis il a mis dans la bouche de ses personnages l’alexandrin classique, monotone et fatigant lorsqu'il n’est pas sublime. D'autre part, ne pouvant renier ses premiers dieux et voulant se lancer dans l’innovation, il a vêtu ses héros d’habits noirs et a fait porter des jupons empesés à ses héroïnes. ‘* Voyez-vous, me disait-il dernièrement, je ne veux imiter personne. Je prends mes personnages dans le siècle présent ; je les veux instruits, bien élevés, capables de prononcer les discours que je mets dans leur bouche. Quant à ces discours, je veux que les vers en soient harmonieux, corrects et majestueux ?”. — Le brave homme ne s’aperçoit pas que l’école qu’il croit prêcher le premier est la même que celle de Casimir Delavigne. Fondre le classique avec le romantique, en tirer une tragédie-drame ayant les qualités et les défauts des deux genres, n’est-ce pas en effet le but qu’a atteint l’auteur des Vépres Siciliennes ! Seulement ce que ce dernier a fait, M. Pagès (du Tarn) ne le fera jamais ; l’un était un véritable poëte, chef d’école même, et tout ce qu’il a écrit porte son empreinte. L'autre, je le crains, ne sera jamais qu’un pâle imitateur, qu’un misérable glaneur ramassant quelques épis dans chaque champ et en formant une gerbe, mal faite et mal liée.
D'ailleurs, je ne le juge ici que par une ou deux conver-
sations que j’ai eues avec lui. Jusqu’à présent il ne m’a confié que deux odes d’une faiblesse déploralkle. Il doit me lire prochainement sa grande tragédie, quelque chose comme le programme de son école. Cette tragédie a pour titre: La Nouvelle Phèdre ; je me doute qu’il n’a pas fallu grande imagination pour en tracer le plan ; il doit être plus ou moins copié dans Racine. Cette pièce, bien qu’encore manuscrite, a été répandue, les journalistes de la petite presse en ont fait des gorges chaudes ; Le Figaro surtout s’est beaucoup amusé sur M. Pagès (du Tarn) et sur l’orgueilleux et singulier titre qu’il a choisi pour son œuvre. Moi, je m’abstiens encore et j’attends pour juger définitivement mon voisin de connaître sa tragédie. — Je suis loin de dédaigner ce brave homme. Au milieu des erreurs qu’il avance, parfois brille une pensée vraie et pleine de raison. Je l’ai dit, qu’on ne cherche pas la cause de ses singulières théories, de ses dédains absurdes, qu’on ne cherche pas ailleurs que dans cette haine cachée que porte tout homme resté obscur contre celui qui s’est élevé. M. Pagès (du Tarn), ne voulant imiter personne et incapable de voler de ses propres ailes, doit rester nécessairement et prosaïquement sur la commune terre. C’est là, je m’en doute, un jugement que je n'aurai pas à modifier, même après avoir lu La Nouvelle Phèdre.
Vous vous demandez peut-être, mes chers amis, si je ne lui ai rien montré de ma composition. Si je me taisais sur ce sujet, vous pourriez avec raison penser que je vous cache un jugement désobligeant de mon estimable voisin. Vous connaîtriez donc bien peu les hommes. Je ne suis pour M. Pagès (du Tarn) qu’un débutant, un jeune fou, peu à craindre, et partant qu’on peut louer sans réserve. Aussi, à la lecture de quelques-uns de mes vers, il m’a fait force éloges, m’a conseillé de publier au plus tôt, me prédisant un succès de grâce. Je prends ces éloges pour ce qu’ils valent et ne suis pas assez imprudent pour courir chez un libraire sur l’admiration de M. Pagès (du Tarn). On ne doit pas cueillir un fruit avant sa maturité ; n'est-ce pas votre avis, vous les seuls dont je me déciderais à prendre les Un 7 — Si vous le désirez, je vous parlerai dans une autre lettre de La Nouvelle Phèdre,
Je remarque que, dans cette épître d’une certaine longueur déjà, je ne vous entretiens que de vers, d’auteurs et d’autres choses littéraires. Chacun a son dada ; parfois j’enfourche le mien. Mais qu’à cela ne tienne ; que Baille me parle mathématiques, Cézanne peinture, vos lettres n'en auront pas moins d’intérêt pcur moi, puisqu'elles viennent de vous.
J’ai reçu ce matin une lettre de Paul. Que devient Baille? quelles graves occupations l’ont empêché depuis quinze jours de m’adresser quelques lignes? Où sont donc ces belles promesses de m'écrire chaque semaine lorsque luiraient les jours de liberté? Le long silence, basé sur d’autres travaux plus utiles, va-t-il donc recommencer dans ces temps de farniente? Baille, j’ai bien envie, pour te punir, d’adresser cette lettre rue Mathéron. Quoi! Cézanne m'’écrit, et toi pas un mot, pas un pauvre petit mot! J’admets-encore que cette l:ttre ait été envoyée à ton insu, que n’as-tu fait con mc Cézanne? que n’as-tu pensé à moi depuis deux semaines, à moi qui m'ennuie et qui sttend vos épîtres avec tant d’impa i nce? — Assez de morale; sois sage à l’avenir et n’en parlons plus. Répondsmoi au plus tôt. |
Cézanne m’a donc écrit, c’est à lui que je dois répondre. — La description de ta poseuse m’a fort égayé. Chaillan rrétend qu'ici les modèles sont potables, sans être pourtant d’une première fraîcheur. On les dessine le jour, et Ja nuit on les caresse (le mot caresse est un peu faible). Tant pour la pose diurne, tant pour la pose nocturne ; on assure d’ailleurs qu’elles sont fort accommodantes, surtout pour les heures de nuit. Quant à la feuille de vigne, elle est inconnue dans les ateliers ; on s’y déshabille en famille, et l’amour de l’art voile ce qu’il y aurait de trop excitant dans les nudités. Viens, et tu verras.
Venez, venez tous deux, mes :mis, je vous dirai moi mes longues rêveries ; et peut-être conviendrez-vous, même Baille le réaliste, qu'après tout la vie est comme on veut la prendre et que ma façon n’est pas la plus mauvaise.
Cette lettre est sans doute la dernière que je vous adresse collectivement. Je reprendrai bientôt mes correspondances intimes. — Surtout que Baille n’oublie pas
qu’il me doit une prompte réponse. Je le prie de nouveau de me parler de la fontaine de la rotonde et des inscriptions qui y ont été ou qui doivent y être gravées.
Dès sa rentrée au lycée, ledit Baille devra me donner l’adresse d’un correspondant pour que je puisse lui écrire. Cette lettre est longue et fort mal écrite. Lisez-la à petits traits, sinon, je crains qu’une forte dose ne vous endorme.
= Mes respects à vos parents, je vous serre les mains.
Votre ami dévoué.
Paris, 31 octobre 1860.
MoN CHER AMI,
Ta dernière lettre est bien courte, bien sèche. Moi, qui m'attendais à une longue épître, bourrée de détails et répondant au moins en partie à tout ce que je te demandais, pense quelle déception! Tu ne me parles ni de ce que tu fais, ni de ce que tu rêves, on dirait que tu te bats les flancs pour écrire trois petites pages, et quelles pages : rien sur toi, rien sur les autres. — Tu dis que tu t’ennuies; raison de plus pour m'écrire longuement et souvent. Est-ce la matière qui te manque : parle-moi alors de la première chose venue et dis-moi ce que tu en penses. Mais n’as-tu pas la fontaine de la rotonde à critiquer ; n’as-tu pas à me dire si le nom de mon père a été oublié dans les inscriptions. Ne dois-tu pas me renseigner sur les filles à la mode, sur les changements survenus dans le caractère de ceux que nous appelons nos amis. Que font les Marquezi, les De Julienne, les Seymard et tutti quanti? Quelles nouvelles conquêtes, quels nouveaux déboires à enregistrer dans l’ère de leur vie. Quelles nouvelles prouesses, quelles nouvelles fanfaronnades ? Pas de matière! Pas de détails! Quand tu n’as qu’à sortir un matin et te coudoyer une heure avec un de ces Don Juan bavards pour me défrayer un mois entier avec leurs histoires plus ou moins historiques. Les chers
enfants ignorent que la discrétion est la mère des amours durables, et tu peux aller récolter parmi eux bon nombre d’anecdotes que tu me narreras ensuite. — D'autre part, si ce genre d’épître de déplaît, si tu préfères ne pas parler de ces écervelés, de ces vantards que la mode seule rend vicieux, parle-moi de toi, du monde de pensées qui doit S ’agiter dans ton âme, de tes aspirations êt de tes souvenirs. Ou bien encore entame de ces discussions comme celle que nous avons abandonnée et remise à des temps meilleurs. Mais, par le ciel! écris-moi, écris-moi le plus souvent et le plus longuement possible.
Moi, si je me tais sur ma vie présente, c’est que j'’attends une très prochaine solution à ce problème: savoir ce que je ferai. Je ne suis pas aussi déraisonnable que tu m’as jugé parfois, je sais parfaitement qu'il faut vivre, et que pour vivre il faut manger, et que pour manger il faut de l’argent. Or ce raisonnement conduit tout dé edité a certe combine on Qile travail, le travail qui donne le pain, qui nourrit le corps et qui n’est qu’un moyen pour permettre à l’âme, à l'intelligence de se développer et d’agir. Parfois, le plus souvent même, ce travail qui pourvoit aux besoins du corps est en même temps le champ où s’exerce l’intelligence. C'est-à-dire que toi, sortant des écoles ingénieur, le pain que tu manges est le fruit de tes longues études, de l’ouvrage que tu as toujours fait, que tu fis et que tu feras toujours. Moi, au contraire, il n’en est pas ainsi. La littérature, les vers ne rapportent rien dans les commencements et souvent demeurent des années sans rien rapporter. Si bien que le poëte mourrait de faim, s’il n’avait des avances, ou s’il ne travaillait à toute autre chose qui donne un gain quelconque. Ma position est donc nettement dessinée, ne pas quitter la poésie et pourtant gagner mon pain en faisant autre chose. Mais si un tel projet est facile à faire, combien il est difficile de l’exécuter. Quel métier, quel emploi choisir et surtout trouver? Comment faire accorder la lyre soit avec l’outil de l’ouvrier, soit avec la plume de l’employé. Ce travail en second, fournissant aux besoins matériels, travail où l’intelligence n’est pour rien, travail de la fange pour la fange, voilà mon enfer à moi, mon souci de chaque jour, mon ennui
éternel. Ta carrière est de cent fois préférable ; ce que tu fais ton intelligence y a part, et ton corps aussi y trouve la satisfaction de ses besoins. — N'importe, telle est, je le répète, ma ligne de conduite : ne pas quitter la lyre qui peut-être un jour pourra devenir une source d’honneur et de gain et, en attendant ce jour bienheureux, subvenir au besoin de la vie par un travail, n’importe lequel. — J’espère une prochaine solution et je te jure de marcher droit dans mon sentier, fermement et. audacieusement, dès que j'aurai pu découvrir ce maudit sentier. — ‘ Du courage! ?”’ me cries-tu vers la fin de ta lettre, et tu ajoutes que peut-être tu en a$ encore plus besoin que moi. Le crois-tu réellement ? Lorsque ta voie est tracée, lorsqu'il te suffit d’y marcher, toujours tout droit, presque en aveugle, tu viens me dire que cette voie est plus pierreuse que la mienne, la mienne où tout n’est que buissons et rochers, où la chance seule peut me conduire, où ma volonté, mon intelligence, mon travail sauraient m’empêcher de chanceler! Et moi aussi, je te crie courage! je te le crie parce que je sais qu’en marchant fermement tu parviendras. Mais parfois, en pensant à mon avenir, je me dis : À quoi bon le courage, lorsque le hasard est tout. — Ce sont là de ces découragements que par bonheur je n’éprouve que rarement. Tu me parles ensuite d’un vide que tu sens en toi, d’un besoin d’épanchement. Parfois tu cherches autour de toi quelque chose qui te manque ; un malaise, une oppression te prend et tu es près de pleurer. je croirais que je me moque si Je te comparais, toi vigoureux et barbu, à une blonde jeune fille, frêle et mignonne. Cependant c’est là la seule comparaison possible. Il est un âge pour les jeunes filles où le couvent cppresse, où les nuits d’été sont terribles. La musique, le temple plein de cierges et de parfums ne sont alors que des prétextes, des moyens pour le trop plein du cœur. Cet âge existe aussi pour l’homme ; seulement, comme ce dernier est libre, comme il n’amuse pas ses passions et qu’il les assouvit à mesure qu'elles parlent, il ne s’aperçoit pas même de leur rapide passage. Toi peut-être, ainsi que la jeune fille, tu as voulu étouffer tous les amours qui palpitent en toi, tu as cru qu’on pouvait les remettre à plus
tard, et voici qu'aujourd'hui ils insistent et crient davanrage. Que te dire, et que te conseiller, surtout moi qui me laisse emporter par le premier souffle qui passe? Je ne saurais d’ailleurs te plaindre, tu te sens vivre, et tous ne sauraient en dire autant. Sois jeune fille encore des années et crois que rien n’est plus triste au monde que de se dire blasé.
Je me contente de ces quatre pages aujourd’hui. Ecris-moi une lettre — longue, bien entendu — avant de rentrer au lycée, puis nous réglerons notre correspondance. — J'écris en même temps à Cézanne. — Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. Ton ami.
1 3 = « LS be 7 : D. 2 LL" i
A PAUL CÉZANNE
Paris, 5 février 1861. :
MoN CHER AMI, Es ti
Je ne sais vraiment quelle destinée me poursuit dans le choix de mes logements. Tout enfant, j’ai habité, à Aïx, la demeure de Thiers, Je viens à Paris et ma première chambre est celle de Raspail ; puis aujourd’hui, je ne sais trop par quelle fatalité, je déménage de ce splendide septième, dont je t’ai parlé au printemps dernier et je choisis justement une nouvelle mansarde, celle où Bernardin de Saint-Pierre a écrit la plupart de ses œuvres. Un vrai bijou que cette nouvelle chambrette ; petite, il est vrai, mais égayée par le soleil et surtout originale au possible. On y grimpe à l’aide d’un escalier tournant, deux fenêtres, l’une au midi, l’autre au nord. En ün mot, un belvédère, ayant pour horizon presque toute la grande ville. J’allais oublier de te dire que ma nouvelle rue se nomme Neuve-Saint-Etienne-du-Mont et que mon nouveau numéro est le numéro 24. Adressemoi cependant tes lettres chez ma mère, même rue; 21) — Donc. plus de Saint Victor, mais un Saint Etienne : à. vrai dire, nous n’avons fait que changer de saint. Donne cette adresse à Houchard ; car, bien que le cher
garçon n’ait pas encore daigné m'écrire, par miracle, il pourrait arriver qu’il lui en vienne la fantaisie. — Fais-en de même à l’égard de Marguery.
Je t’écris uniquement pour t’apprendre cette nouvelle, et je ne sais vraiment quoi ajouter. N’importe quelle sottise d’ailleurs à cela t’est indifférent. Entre bavardage et bavardage, il n’est pas de choix.
Le plus facile pour moi est de répondre à ta lettre. — Hélas! non, je ne cours plus la campagne, je ne vais plus m'égarer dans les rochers du Tholonet ', et surtout je ne gagne plus, la bouteille au carnier, la campagne de Baille, cette mémorable bastide de vinsuse mémoire : autres temps, autres mœurs, comme dit la sagesse des nations. Je suis devenu tellement sédentaire que la moindre marche me fatigue, moi, ce viavore qui courais si allègrement jusqu’à Peyrolles, non sans rafraîchissements çà et là ingurgités. Mes grands plaisirs maintenant sont la pipe et le rêve, les pieds dans le foyer et les yeux fixés sur la flamme. Je passe ainsi des journées presque sans ennui, n’écrivant jamais, lisant parfois quelques pages de Montaigne. À parler franc, je veux changer de vie et me secouer un peu, pour me nettoyer de cette poussière de paresse qui me rouille. Il y a longtemps que je médite, il est temps de produire. Tout un volume, épisode par épisode, chapitre par chapitre, est classé dans ma tête ; j’ai pris la ferme résolution de me mettre à l’œuvre et de terminer ce travail vers la fin de l’été prochain. Ur autre triste résultat de la vie que je mène, est que je suis devenu affreusement gourmand. ‘* — Tu l’étais déjà ?’, me diras-tu ; j’en conviens, mais non pas d’une façon aussi damnable. Boisson, nourriture, tout me fait envie, et je prends le même plaisir à dévorer un bon morceau qu’à posséder une femme. Je me montre à nu, je crois, et ma franchise me nuirait sans doute, si j'écrivais à quelque grave philosophe, prêchant ouverte-
(1) Le Tholonet. Village à quelques kilomètres à l’est d’Aix-en- Provence. Le Tholonet devient le village des Artaud, dans La Faute de l’Abbé Mouret. C’est au Tholonet que débouche la gorge des Infernats, où s’élève le barrage fameux, construit par François
Zola.
ment et péchant en secret. Mais à toi, mon bon vieux, si franc et si simple, je puis parler sans hypocrisie, certain que tu ne m’assourdiras pas de ta morale.
Ainsi donc, nous disons que tu vas peindre en plein hiver, assis sur la terre glacée, sans te soucier du froid. Cette nouvelle m’a charmé ; je dis charmé, non pas que je prenne plaisir à te voir risquer un gros rhume et plus ou moins d’engelures, mais parce que je déduis d’une telle constance ton amour des arts et l’acharnement que tu mets au travail. Ah! mon pauvre cher, que je suis loin de t’imiter. — Pour l’instant, mon poêle étant éteint, crainte du froid aux pieds, j'écris dans mon lit, fort peu à mon aise, tu peux croire, car je tiens ma bougie d’une main et de l’autre je griffonne à grand’peine. D'ailleurs, le matin, lorsque je pourrais écrire ceci ou cela, je reste au lit à rêvasser, le tout par paresse d’allumer mon feu. C’est ma chanson éternelle : Je travaillerais bien si j'avais mon poêle allumé, mais rien n’est ennuyeux comme un tel préparatif. Et la conclusion est toujours d’aller me chauffer chez ma mère, en me jurant d’être plus sage au printemps. Pourvu que je ne trouve pas une autre raison d’oisiveté pendant les chaleurs. Un paresseux a toujours quelques belles raisons pour s’excuser de sa paresse, et rien n’est aussi facile que de se prouver à soi-même qu’on a éminemment raison.
Tu me demanderas peut-être pourquoi toutes ces sornettes vides pour toi d'intérêt. C’est que je sors d’une rude école, celle de l’amour réel : de telle sorte que je ne saurais trop aborder un sujet quelconque, tellement mon esprit se trouve abattu. J’en ai bien long à te raconter, lorsque tu arriveras ici. Ce n’est pas par lettres que l’on peut narrer de telles choses ; l’événement en lui-même n’est rien, les détails seuls importent. Je doute même de pouvoir te communiquer dans un récit de vive voix toutes les sensations douloureuses ou riantes que j'ai ressenties. Le résultat est celui-ci, que j’ai maintenant pour moi l’expérience, et que connaissant le sentier, je pourrais y guider sûrement mes amis. Un autre résultat est que je possède de nouvelles vues sur l’amour et qu’elles me serviront grandement pour l’ouvrage que je compte écrire.
Tout ceci, je le répète, est de l'encre et du papier perdus. Si ce n’était pour bavarder avec toi, je m’en voudrais de gaspiller à de telles niaiseries un temps que je refuse même à des œuvres sérieuses. Je ne vois qu’une chose distinctement : que tu dois bientôt venir et que mes ennuis en diminueront. Puis, dans un horizon plus éloigné, que je vais entrer en place, gagner mon pain le jour et travailler le soir à mes belles rêveries. Et enfin; pêle-mêle dans le brouillard, à peine visibles, mon chien qui m'aime un peu, ma maîtresse qui ne m'aime pas du tout, et la foule, cette égoïste, indifférente foule, qui me parle, m’entoure, me coudoie, sans seulement troubler la tranquillité de mon désert. |
Je t’attends. — Ton ami.
Dis à M. Peicard que je m'occupe activement de son vaudeville et que j’attends pour lui écrire la solution. — Quant à Marguery, je crois qu’il m'avait donné une commission. Assure-lui qu’elle sera faite bientôt.
Paris, 22 avril 1861. :
Mon CHER Ai,
Je te remercie de ta lettre ; elle est désespérante, mais utile et nécessaire. La triste impression que j’en ai éprouvée a été en quelque sorte diminuée par la connaissance Vague que j'avais des soupçons qui planaient sur moi. Je me sentais un adversaire, presque un ennemi dans la famille de Paul ; nos différentes manières de voir, de comprendre la vie, m’avertissaient secrètement du peu de sympathie qui devait éprouver pour moi M. Cézanne. Que te dirai-je? tout ce que tu m’apprends, je le savais déjà, mais je n’osais me l’avouer. Surtout je ne croyais pas que l’on püût à ce point me taxer d’infamie ét ne voir dans ma fraternelle amitié qu'un odieux calcul. Je suis franc, je dois avouer qu’une accusation venue d’une telle bouche m’a plutôt surpris qu’attristé.
Je commence tellement à m’habituer à ce monde mesquin et jaloux, qu’une insulte me paraît chose ordinaire, indigne de m'irriter, seulement plus ou moins susceptible de m’étonner, selon celui qui me la jette au visage. Ordinairement je me juge moi-même, et, fort de ma conscience, je souris du jugement des autres ; je me suis fait toute une philosophie pour ne pas me créer mille chagrins dans mes rapports avec autrui; je marche, libre et fier, m’inquiétant peu des clameurs, m’en servant quelquefois avec un amour d’artiste pour étudier le cœur humain ; c’est là, je crois, la plus grande sagesse, être vertueux, doux, aimant le bien, le beau et le juste, sans vouloir prouver à tous sa vertu, sa douceur, sans se révolter lorsqu'on vous accuse de vice et de méchanceté. Dans le cas présent, il m’est cependant difficile de suivre la voie que je me suis tracée ; ami de Paul, je veux être sinon aimé de sa famille, du moins estimé ; si un être indifférent, que j’ai coudoyé et que je ne verrai plus, écoutait complaisammont des calomnies sur mon compte et y ajoutait foi, je le laisserais faire sans seulement tâcher de le dissuader. Mais ici le cas n’est plus le même ; désirant malgré tou: rester le frère de Paul, je me trouve obligé d’avoir des rapports fréquents avec son père, je suis forcé de paraître parfois devant les yeux d’un homme qui me méprise, et auquel j je ne puis rendre mépris pour mépris ; d’autre part, je ne veux à aucun prix mettre le trouble dans cette famille ; tant que M. Cézanne me croira un vil intrigant et tant qu'il verra son fils me fréquenter, il s’irritera contre ce fils. Je ne veux pas que cela soit ; je ne peux garder le silence. Si Paul ne consent pas lui-mim> à ouvrir les yeux à son père, il faut que je songe à le faire. Mon superbe dédain serait ici mal placé ; je ne dois laisser planer aucun doute dans l’esprit du père de mon vieil ami. Ce serait, je le répète, rompre notre amitié ou rompre toute affection entre le père et le fils.
Il est un autre détail que je crois deviner et que tu me caches sans doute par affection. Tu nous enveloppes tous deux dans la réprobation de la famille Cézanne ; et je ne sais ce qui me dit que je suis le plus accusé des deux, peut-être même le seul. S’il en est ainsi — et je ne crois
pas me tromper, — je té remercie d’avoir pris la moitié du pesant fardeau et d’avoir tâché d’atténuer par là la triste impression de ta lettre. Ce sont mille détails, mille saisonnements qui m'ont amené à cette pensée ; d’abord mon peu de fortune, puis mon état presque avoué d’écrivain, mon séjour à Paris, etc. Enfin, pour dernière raison, celle qui l’emporte : lorsqu’ il y a une tuile à tomber, c’est toujours sur ma tête qu'elle tombe ; lorsqu äl y a un pavé plus haut que les autres, c’est toujours celui-là que je rencontre. Je finirai par croire à la fatalité.
La question me paraît celle-ci: M. Cézanne a vu déjouer par son fils les plans qu’il avait formés. Le futur banquier s’est trouvé être un peintre, et se sentant au dos des ailes d’aigle, veut quitter le nid. Tout surpris de cette transformation et de ce désir de liberté, M. Cézanne, ne pouvait croire qu’on préfère la peinture à la banque et l’air du ciel à son bureau poudreux, M. Cézanne s’est mis en tête pour découvrir le mot de l’énigme. Il n’a garde de comprendre que cela était parce que Dieu l’avait voulu ainsi, parce que Dieu, l’ayant créé banquier, avait créé son ft peintre. Mais ayant bien cherché, il comprit enfin que cela venait de moi; que c’était moi qui avais créé Paul, tel qu’il est aujourd’hui, que c'était moi qui enlevais à la banque son espoir le plus cher. Les mots de mauvaises fréquentations furent sans doute prononcés, et voilà comme quoi Emile Zola, homme de lettres, devint un intrigant, un faux ami, et que sais-je encore. — C’est d’autant plus triste que c’est ridicule. S’il y a bonne foi, c’est bêiise ; s’il y a calcul, c’est la pire des méchancetés. — Heureusement que Paul a sans doute gardé mes lettres ; on pourrait voir en les lisant quels sont mes conseils, et si je l’ai jamais poussé dans une mauvaise voie. Au contraire, à plusieurs reprises, je lui montrai tous les inconvénients de son voyage à Paris et lui recommandais surtout de ménager son père. — D'ailleurs, je n’ai que faire de me justifier ici. Si une ombre des soupçons qui pèsent sur ma tête m’accusait dans ton esprit, tu ne pourrais avoir pour moi la moindre affection. La légèreté pourrait seule être mon crime, et je n’ai pas même eu cette légèreté. Dans les conseils que j’ai parfois donnés à Paul, je mettais toujours des restrictions.
Voyant que son caractère s’accommoderait difhicilement d’une position quelconque, je lui parlais des arts, de la poésie, plutôt d’ailleurs par caractère que par calcul. Je désirais l’avoir auprès de moi, mais jamais en lui manifestant ce désir je ne lui ai conseillé la révolte. En un mot, toutes mes lettres n’ont eu pour principe que mon amitié et pour contenu que des paroles telles que me les dictait ma nature. Il ne peut m'être imputé à crime l'effet de ces paroles sur la carrière de Paul ; sans le vouloir, j’ai excité son amour pour les arts, je n’ai sans doute fait que développer des germes déjà existants, effet que toute autre cause extérieure aurait pu produire. Je m'’interroge et je me réponds que je ne suis coupable de rien. Ma conduite a toujours été franche et exempte de tout blâme. J’ai aimé Paul comme un frère, rêvant toujours son bonheur, sans égoïsme, sans intérêt particulier ; relevant son courage quand je voyais qu'il faiblissait, lui parlant toujours du beau, du juste et du bon, tendant toujours à élever son cœur, et à le rendre un homme avant tout.Tels ont été mes rar ports avec Li; je montrerais les lettres avec orgueil et les écrirais si elles n’étaient pas écrites. Voilà ce que je veux que la foule sache, et toi tout le premier, si tu ne le savais déjà. — Ïl est vrai que je ne causais guère argent dans ces lettres ; que je ne lui indiquais pas tel ou tel négoce où l’on gagne des sommes folles. Il est vrai que mes lettres ne lui parlaient tout simplement que de mon amitié, de mes rêves et de je ne sais quelle quantité de beaux sentiments, monnaies qui n’ont cours dans aucun commerce du monde. Voilà sans doute pourquoi je suis un intrigant aux yeux de M. Cézanne.
Je raille, et je n’en ai pas envie. Quoi qu’il en soit, voici quel est mon projet. Après m'être concerté avec Paul, je compte voir M. Cézanne en particulier et d’aborder franchement une explication. N’aie aucune crainte sur ma modération et sur la mesure des termes que j'emploierai. Ici, je puis exhaler en ironie mon amourpropre blessé ; mais devant le père de notre ami, je ne serai que ce que je dois être, d’une logique serrée et d’une franchise appuyée sur des preuves. D'ailleurs, tu parais toi-même me conseiller cet entretien ; je ne sais
si je me trompe, mais quelques phrases vagues de ta lettre semblaient me prier de faire cesser ces calomnies; par une explication. |
Je te dis tout cela, et je ne sais encore trop ce que je ferai. J'attends Care et je désire le voir avant que de rien décider. Son père sera tôt ou tard forcé de me rendre son estime ; si les faits passés sont ignorés de lui, les faits futurs le convaincront.
Je me suis peut-être un peu Top appesanti sur ce sujet et j'avoue que je le quitte à regret, tellement je suis désireux de montrer mon peu de tort et le côté ridicule de ces calomnies. — Consolons-nous de ces misères en parlant de la Muse.
Je viens de lire les poésies de Victor de Laprade ; œuvres et auteur te sont sans doute inconnus. L’auteur est un poëte, provençal, je crois, et académicien depuis 1859 ; ces œuvres me serviront de matière pour faire cette lettre. — Comme tous les poëtes, de Laprade a son idéal, seulement le sien est fort singulier. Adorant la nature comme Dieu lui-même, lassé de nos passions et frappé de la superbe tranquillité des végétaux, il désire leur ressembler, se dresser comme eux, sans souci du monde et, comme il le dit lui-même, prendre vie au sein même de la terre. D’autre part, ne reconnaissant jamais la devise : ‘* Chanter pour chanter ??, esprit beaucoup plus philosophe que poëte, il n’écrit pas deux lignes sans qu’elles aient un but moral avoué. Enfin, ne s’adressant qu’à l’âme, il feint d’oublier que cette âme est entièrement liée au corps, que l’homme n’est pas un ange seulement, mais qu’il tient aussi à la brute par plusieurs côtés. — Ces quelques raisons font que sa poésie n’est nullement vivante ; amant des arbres, êtres vivants 1l est vrai, mais immobiles, il ne met aucun mouvement dans les tableaux qu’il trace ; philosophe et toujours emporté dans les nuages, il nous parle bien des destinées de l’âme, de la vie future, mais 1l oublie la terre, et ses vers ne nous parlent pas de la vie présente ; = enfin, ne considérant jamais que l’âme, ses poésies ne nous présentent l’homme que comme un ange, ou plutôt elles ne nous présentent jamais l’homme, il semble ignorer nos passions, nos travers ; en un mot, il n’est pas
humain. Il s’en défend dans sa préface, mais il n’est pas arrivé à me prouver qu'il était jeune et plein de vie, Voici d’ailleurs son raisonnement : ‘* On m’accuse de ne pas être humain, parce que ma poésie n’est pas passionnée ; mais on ne réfléchit pas que la passion est ce qu’il y a de moins humain dans l’homme, que la brute partage avec nous, que ce que nous pouvons revendiquer comme nôtre, comme humain par conséquent, est la raison, l’intelligence, la religion ””. A cela, je répondrai !: la passion, il est vrai, n’est pas en propre à l’homme ; il la partage avec la brute ; mais l’intelligence, la raison sont-elles donc des qualités que nous possédions seuls et n’y a-t-il donc pas au-dessus de nous la raison, l’intelligence d’un Dieu? L’homme tient donc de la brute et de l’ange, et c’est justement ce mélange qui constitue ce que l’on est convenu d’appeler l’élément humain, c’est justement de la lutte éternelle de l’âme et du corps que naît la morale. Si vous me parlez d’un être marchant droit, s’élevant toujours vers le ciel, sans être arrêté dans son vol, il est évident que, ne livrant aucune lutte, votre héros bien que vivant n’aura pas occasion de me montrer qu'il vit et ressemblera quelque peu à ce végétal auquel vous voudriez ressembler. Nous présenter toujours le ciel, c’est très beau ; mais je suis un homme vivant avant tout et, quoique le commerce des anges soit très agréable, je voudrais rencontrer dans vos vers quelque figure de connaissance qui me repose un peu des rayons célestes, quelques-uns de mes semblables dontles sentiments, les joies et les douleurs m'’intéressent et m’émeuvent, Je ne prétends pas dire que votre psyché ait un mauvais but ; tendre à élever l’âme vers Dieu, lui rappeler toujours son principe et sa fin, rêver un âge d’or, voilà qui va pour le mieux. Mais quatre mille vers sur ce sujet, monsieur, c’est beaucoup ; surtout lorsque j’ai vainement cherché mon semblable dans vos vers, lorsque je n’y trouve rien de mes sensations de chaque jour, mais seulement ce vague élan de toute créature vers son Créateur. Expliquer la chute de l’homme, la rédemption et enfin l’amour de l’âme à son Dieu, et se servir pour cela de la fable grecque de Psvché, je n’y vois aucun mal et même je vous approuve. Mais ce que je n’approuve
pas, c’ést le ton uniforme de votre poëme, c’est cette: presque complète absence de tout écho de la terre: Dans La Divine Comédie, dans Le Paradis perdu, on nous entretient aussi beaucoup du ciel, beaucoup des anges, beaucoup de l’âme, mais, que diable! nous y sentons parfois l’homme palpiter, souffrir, aimer, haïr, etc., etc., et nous palpitons, nous souffrons, nous aimons, nous naissons avec lui ; en un mot, ces poëmes sont vivants et humains, ont une morale aussi élevée que la vôtre, sont plus poétiques, et enfin ont un intérêt que le, vôtre n’a pas ; d’où cela vient-il, je vous prie, sinon qu'ils ont été écrits par des hommes et pour des hommes, tandis que le vôtre n’est que le produit d’un rêve, qui se réalisera, je le crois comme vous, mais où le corps certainement jouera un plus grand rôle que celui qu'il joue (ais votre poëme.
— On peut expliquer la poésie de Victor de Lara par des causes toutes historiques, venue un peu après le mouvement littéraire de 1830 ; succédant aux romantiques qui avaient épuisé tous les sanglots, toutes les passions, il aura voulu suivre un sentier à part, poussé peut-être, d’ailleurs, par sa propre nature. Las de voir toutes les héroïnes se tordre les bras, las de tant de cris et de tant de délire, il se sera retiré à l’ombre et se sera juré, par réaction, de ne pas mettre le moindre petit sanglot dans ses vers. La poésie devient alors un véritable cri de guerre, paisible il est vrai, contre l’école romantique, je dis contre les furieux transports de cette écolé seulement. Avide de paix et de silence, il est tombé dans l’excès contraire, et, craignant de mettre trop de vie, trop de passion dans ses poëmes, il n’en n’a plus mis du tout. Il a quitté la terre pour le ciel, si bien que s’il amuse quelquefois les dieux, il finit souvent par ennuyer les hommes. — Lorsque je lis un auteur quelconque, surtout un poëte, Je rapporte toujours sa méthode à ma méthode, son idéal à mon idéal, je compare et juge si je suis le bon sentier. Îl est peu d’auteurs qui m aient autant troublé que M. Victor de Laprade. Moi aussi, j’ai eu cette pensée de réaction contre le romantique ; moi aussi, las de sanglots et de passions désordonnées, j’ai rêvé un ciel pur et paisible : Paolo est un fils de ces pensées. Maintenant
encore, je crois fermement que l’école romantique est morte et qu'il faut absolument réagir contre elle. Mais de voir l’écueil opposé qui m’attendait de lire des vers incolores et sans vie, cela m’a effrayé. Cependant, peu à peu, j'ai repris mon calme habituel ; tenté un moment d’accepter la poésie de Victor de Laprade, je l’ai ensuite repoussée ; et, fort de cette lecture, j’ai ainsi formulé ma conduite à venir. Oui, il faut réagir contre ces élans passionnés qui sont ridicules quand ils ne sont pas sublimes ; oui, il faut laisser là les Muses de l’égout, les effets ts lente criardes, les héros dont la singularité physiologique fait toute l’originalité. Non, il ne faut pas se jeter dans un excès contraire, non, il ne faut pas qu’une poésie manque de vie, ne soit écrite que pour les poëtes seuls et n’ait pour résultat que l’amour. — D'ailleurs, de Laprade a de la verve, de la puissance, mais il manque de ce quelque chose que Musset possédait à un si haut point, l’intérêt.
J’interromps cette analyse trop rapide et trop indigne, pour m'écrier : ‘* J’ai vu Paul!!!?? J’ai vu Paul, comprends-tu cela, toi; comprends-tu toute la Mélodie de ces trois mots. — Il est venu ce matin, dimanche, m'appeler à plusieurs reprises dans mon escalier. Je dormais d’un œil; j’ai ouvert ma porte en tremblant de joie et nous nous sommes furieusement embrassés. Puis il m’a rassuré sur l’antipathie de son père à mon égard ; il a prétendu que tu avais un peu exagéré, par zèle sans doute. Enfin il m’a annoncé que son père me demandait, je dois aller le voir aujourd’hui ou demain. Puis nous sommes allés déjeuner ensemble, fumer une foule de pipes, à une foule de jardins publics, et je l’ai quitté. Tant que son père sera ici, nous ne pour: rons nous voir que rarement, mais dans un mois nous comptons bien loger ensemble. — À mon autre lettre pour les détails de ma vie matérielle. Depuis ma dernière épître, j'ai écrit les deux premiers chants de L’ Aérienne: Dis-moi encore que je suis paresseux.
Ecris-moi quand tu pourras. Pour moi, dans une quinzaine de jours, nous te serrerons la main, Cézanne et moi.:
i.Ton ami.
Paris, 17 mai 1861.
Mon CHER AMI,
Ton silence dure depuis si longtemps que je viens d’être obligé de regarder ta dernière lettre pour savoir au juste le nombre des jours écoulés. Elle est datée da 13 mars. Voici donc six grosses semaines que tu n’as pensé a moi. Je sais que tes examens approchent et que tu dois être accablé de travail. Aussi ne t’accuserai-je pas d’oubli complet, mais seulement d’un peu de paresse.
J’ai terminé depuis quelques jours le poëme de I,’ Aérienne. Je ne sais trop ce qu’il vaut. Comme toujours, je me suis laissé emporter par l’idée première, écrivant pour écrire, ne faisant aucun plan à l’avance et me souciant assez peu de l’ensemble. Je sais bien que ce n’est pas là le chemin des chefs-d’œuvre. Mais que m’importe! je fais surtout à présent des vers pour vaincre la forme, pour acquérir le mécanisme. Puis, c’est là ma façon de voir ; je marche beaucoup mieux lorsque je marche en liberté, j’ai confiance dans |” inspiration du moment ; j’ai même reconnu que les vers qui arrivaient spontanément étaient de beaucoup supérieurs à ceux que je ruminais des jours entiers. Je jette done mes sourires et mes pleurs au hasard. D'ailleurs, mon grand secret est celui-ci : lorsque mon œuvre est presque terminée, je la relis attentivement, je pèse toutes les pensées, tous les incidents ; et alors, dans une sorte de dénoûment basé sur le commencement de l’œuvre, je donne un air de famille entre mes derniers et mes premiers vers. Ce n’est pas à dire que, lorsque je traite un sujet: quelconque, je n’aie pas un certain plan dans la tête. Mais ce plan est si vague, je le change tant et tant de fois devant l’exécution, que rien ne ressemble moins que ce que j’ai fait à ce que je voulais faire.
Je voudrais pouvoir te donner une certitude sur ma position matérielle. Malheureusement, rien n’est moins certain que cette partie de mon avenir. Depuis plus d’un
an, je fais une chasse féroce aux emplois ; mais si je cours bien, ils courent mieux encore. J’ai adressé demande sur demande ; je me suis présenté à une foule d’administrations : partout des longueurs, jamais un résultat. — Tu ne saurais croire combien je suis difficile à placer. Non pas que j'impose des conditions, que je veuille faire ceci plutôt que cela ; dans le commencement, j’avais cet orgueil, rien n’en reste aujourd’hui. Mais parce que je sais une foule de choses inutiles et que je ne sais précisément pas celles qu’il faudrait savoir. Rien n’est plus rare que de trouver une place nous convenant, à nous, qui sortons des lycées. Inaptes dans la pratique, chevauchant sur des mots, sur des chiffres et des lignes, nous ignorons par excellence les menus détails de la vie, les combinaisons pourtant si simples qui peuvent se présenter dans un milieu social. Il nous faut un apprentissage plus ou moins long, partant un surnumérariat plein d’ennui et vide de gain. — C’est bien pis quand l’échappé de collège me ressemble ; qu’il est plus ou moins poëte et plus ou mci:s philosophe, qu'il se soucie de la socifté ct de la richesse comme d’une paille, et ne réserve ses caresses, son adoration que pour la liberté. Alors l’impossibilité de le placer prend des proportions extravagantes ; les portes s’épaississent, les directeurs deviennent plus hargneux ; puis la voix intérieure se révolte et gourmande le corps de ce qu’il a besoin de travailler pour vivre. — Souvent cette scène s’est répétée pour moi: J’adresse une demande à une administration ; on me répond de passer chez le chef. J’entre, je trouve un monsieur tout de noir habillé, courbé sur un bureau plus ou moins encombré; il continue d’écrire sans j lus se douter de mon existence que de celle du merle blanc. Enfin, après un long temps, il lève la tête, me regarde de travers, et, d’une voix brusque : ‘* Que voulez-vous? ?? Je lui dis mon nom, la demande que j’ai faite, et l’invitation que j’ai reçue de me rendre auprès de lui. Alors commence une série de questions et de tirades, toujours les mêmes et qui sont à peu près celles-ci : Si j’ai une belle écr ture? si je connais la tenue des livres? dans quelle administration j’ai déjà servi? à quoi je suis apte? etc., etc., puis: qu'il est accablé de demandes, qu’il n’y a pas de vacances dans
ses bureaux, que tout est plein et qu’il faut me résigner à chercher autre part. — Et moi, le cœur gros, je m’enfuis au plus vite, triste de n’avoir pu réussir, content de n’être pas dans cette infâme baraque. Je sens tressaillir en moi tous mes bons instincts, tous mes amours, tout ce que Dieu m’a accordé ; je maudis la société qui n’emploie de l’homme que les plus misérables facultés ; j’éprouve un immense dédain pour ce rôle de machine que j’allais être réduit à jouer et j’entends comme une voix qui me murmure à l’oreille mes rêves chéris où vibrent doucement les noms de Liberté, d'Amour, de Paix et de Dieu. — N'importe ! je continuerai ma chasse jusqu’à ce que je réussisse. Ma proie sera de la pire espèce, quelque corbeau dur et indigeste ; mais une impérieuse nécessité me pousse en avant. — Tu es mon ami, mon frère, et sans doute tu t’inquiètes de mon avenir matériel. Sois sans crainte, j'ai un fond de philosophie stoïque, je me plierai à tout et je ne serai jamais par trop misérable. |
Je suis allé dimanche dernier à l’exposition de peinture avec Paul. Quoique j’aime les arts, je ne pourrais guère te parler de cette dernière manifestation de nos artistes. Tu ignores leurs noms, les diiiérences d’école qui les séparent, leurs œuvres précédentes, et ainsi le moindre compte rendu serait sans intérêt pour toi. Attends d’être à Paris, de te passionner pour tel ou tel maître, et alors nous pourrons admirer, si notre dieu est lemême, discuter, si nous sommes dans des camps opposés. — Je vois Paul fort souvent. Il travaille beaucoup, ce qui nous sépare parfois ; mais je ne me plains pas de ce genre de paresse à me voir. Nous n’avons pas encore fait de parties, ou plutôt celles que nous avons ébauchées ne valent pas l’honneur de la plume. Demain dimanche, nous devions aller à Neuilly passer la journée au bord de la Seine, nous baigner, boire, fumer, etc., etc. Mais voilà que le temps s’assombrit, le vent souflle, il fait froid. Adieu notre belle journée ; je ne sais trop comment nous l’emploierons. — Paul va faire mon portrait.
Tu te plaindras peut-être du peu de longueur de cette lettre. J'avais la pensée de t’en écrire une fort longue, mais le temps et le courage m’ont manqué. Attendons le mois de sptembre. — Quant à toi, — pour terminer
eomme j’ai commencé, — je t’accuse d’un peu de paresse. Ecris-nous au plus tôt, ne serait-ce que pour me dire que tu as reçu mes deux lettres et pour me rassurer sur ta santé.
Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. — Ton ami.
AU MÊME
Paris, 10 juin 1861.
Mon CHER AMi,
Je subis depuis quelques jours une rude attaque de spleen. Cette maladie offre chez moi des caractères singuliers ; abattement mêlé d’inquiétude, souffrance physique et morale. Tout me semble couvert d’un voile noir ; je ne suis bien nulle part, j’exagère tout en douleur comme en joie. De plus, d’une indifférence presque complète du bien et du mal ; ma vue troublée, incapable de juger. Et enfin un ennui immense décolorant et déflorant toutes mes sensations ; un ennui qui me suit partout, changeant ma vie en fardeau, annulant le passé et souillant l’avenir. Plus je vais, et plus je vois nettement ma malheureuse position. Résolu de faire un travail quelconque pour vivre, je ne puis pas même trouver ce travail. Ce n’est pas assez de douleur d’avoir dit adieu à la vie que je rêvais, il faut encore que la réalité ne veuille pas de moi, lorsque je le soumets à elle. Pauvre oiseau qui consentirait à laisser couper ses ailes, puis qui, le sacrifice accompli, chancellerait sur ses pattes et ne pourrait marcher! D'ailleurs, si je trouvais un emploi, quel chemin de traverse pour en arriver à mon but! Quels obstacles à vaincre, quelle lutte de chaque jour! Accomplir un rôle de machine, travailler le jour pour du pain, puis dans les moments perdus revenir à la Muse, tâcher de se créer un nom littéraire, certes, c’est le rêve le plus irréalisable que j’aie fait! Je t’avouerai cependant, ce n’est pas cette existence de lutte sourde qui m’effraye ; il ne s’agit que d’avoir de la constance et de l’espoir.
Mon tourment de chaque jour est de voir mes recherches vaines jusqu'ici ; décidé à prendre la première place venue, je tremble que cette place ne me cloître entière ment, qu’elle n’exige toutes mes heures, même celles que je destine à la Muse. C’est cette vague terreur de l’inconnu qui me trouble ; c’est en quelque sorte la cause du spleen dont je parlais tantôt. Joins à cela, je ne sais qu’elle maladie physique, sur laquelle aucun médecin ne m’a répondu d’une manière satisfaisante. Mon système digestif est profondément troublé. J’éprouve des pesanteurs dans l’estomac et les entrailles ; tantôt je mangerais un bœuf, tantôt la nourriture me dégoûte. Ce mal tout physique réagit sur le moral ; et on ne saurait trouver un garçon de plus mauvaise compagnie que moi, lorsque, tout à la fois, mon ventre et l’avenir m'in-
quiètent.
Après tout, si ma position doit s’améliorer un jour, — et il faut l’espérer, — je n’en veux pas trop au ciel de
me faire connaître le revers de la médaille. Au fond, ma gaîté est toujours vivace ; un mot, un geste, un rien la fait éclater, rieuse et bavarde. La surface seule est triste chez moi; si quelquefois le découragement pénètre plus loin, ce n’est que pour un temps ; bientôt la moindre pensée me distrait, le moindre plan de poëme ou de nouvelle, je caresse cette pensée, et, lorsque je reviens à la réalité, je la vois tout différemment ; les contours trop aigus se sont arrondis, les laideurs ne sont plus repoussantes. Je la vois sans trop de chagrin, nous finissons même par faire bon ménage. Et la conclusion est toujours que je ne saurais être misérable, que je ne suis pas un imbécile et que je parviendrai à me suflire. — D'ailleurs, j'ai fait une grande provision de philosophie ; je lis et relis Montaigne ; homme de grand sens, ne se prononçant jamais pour telle ou telle secte, ou plutôt se prononçant tour à tour pour le bien qu’il remarque en chacune d’elles, il possède en quelque sorte une philosophie essence de toutes les philosophies. Je me plais beaucoup avec lui. [l m’apprend une foule de choses, me console et m'’encourage toujours, enfin me fais supporter mes peines avec un sourire et accepter mes joies sans éclats insensés. C’est là l’homme qu’il me fallait : point de
pédantisme, point de ces grands mots qui m’effarouchent, une raison droite, parfois railleuse, toujours élevée. Il n’est pas jusqu’à son style, ce bon vieux style français qui ne m'’attache à lui ; j’aime cette lecture libre, cette grammaire, cette orthographe si peu stables ; j’aime ces tournures singulières, mais justes, ces phrases mal polies, contournées et bizarres, mais puissantes et toujours vraies. En un mot, je suis son disciple, son fervent admirateur ; et c’est bien le moins de lui donner mon amour, à lui, qui me donne sa fermeté, sa gaîté.
Je ne sais trop, à vrai dire, quel sera le résultat des mois qui s'écoulent. Si je n’avais pas ma mère, je me serais fait soldat. Ne crois pas que ce soit une pensée d’enfant né dans une heure de tristesse ; c’est tout simplement la conclusion de ce qui m’arrive en idées et en faits depuis un an. Comme je n’ose seulement pas en parler à ma famille, je continue donc à chercher un emploi. Je te l’ai souvent répété : un travail pour vivre et pour me faciliter la littérature, c’est là ce qu’il me faut trouv:r ; c’est là en quelque sorte le pivot sur lequel doit tourner mon existence, le but que je poursuis, tantôt riant, tantôt pleurant.
Je vois Cézanne rarement. Hélas! ce n’est plus comme à Aix, lorsque nous avions dix-huit ans, que nous étions libres et sans souci de l’avenir. Les exigences de la vie, le travail séparé, nous éloignent maintenant. Le matin Paul va chez Suisse, moi je reste à écrire dans ma chambre. A onze heures nous déjeunons, chacun de notre côté. Parfois à midi, je vais chez lui, et alors il travaille à mon portrait. Puis il va dessiner le reste du jour chez Villevieille ; il soupe, se couche de bonne heure, et je ne le vois plus. Est-ce là ce que j’avais espéré? — Paul est toujours cet excellent fantasque garçon que j’ai connu au collège. Pour preuve qu’il ne perd rien de son originalité, je n’ai qu’à te dire qu’à peine arrivé ici, il parlait de s’en retourner à Aix ; avoir lutté trois ans pour son voyage et s’en soucier comme d’une paille! Avec un tel caractère, devant des changements de conduite si peu prévus et si peu raisonnables, j’avoue que je demeure muet et que je rengaine ma logique. Prouver quelque chose à Cézanne, ce serait vouloir persuader
aux tours de Notre-Dame d’exécuter un quadrille. Il dirait peut-être oui, mais ne bougerait pas d’une ligne. Et observe que l’âge a développé chez lui l’entêtement, sans lui donner des sujets raisonnables de s’entêter. Il est fait d’une seule pièce, raide et dur sous la main ; rien ne le plie, rien ne peut en arracher une concession. Il ne veut pas même discuter ce qu’il pense ; il a horreur de la discussion, d’abord parce que parler fatigue, et ensuite parce qu'il faudrait changer d’avis si son adversaire avait raison. Le voilà donc jeté dans la vie, y apportant certaines idées, ne voulant en changer que sur son propre jugement ; d’ailleurs, au demeurant le meilleur garçon du monde, disant toujours comme vous, effet de son horreur pour la discussion, mais n’en pensant pas moins selon sa petite tête Lorsque ses lèvres disent oui, la plupart du temps son jugement dit non. Si, par hasard, il avance un avis contraire et que vous le discutiez, il s’emporte sans vouloir examiner, vous crie que vous n’entendez rien à la question et saute à autre chose. Allez donc discuter, que dis-je ? converser seulement avec un garçon de cette trempe, vous ne gagnerez pas un pouce de terrain et vous en serez quitte pois avoir observé un caractère fort singulier. J’avais espéré que l’âge aurait apporté quelques modifications en lui. Mais je le retrouve tel que je l’ai laissé. Mon plan de conduite est donc bien simple : ne jamais entraver sa fantaisie ; lui donner tout au plus des conseils très indirects ; m’en remettre à sa bonne nature pour la continuation de notre amitié, ne jamais forcer sa main à serrer la mienne ;en un mot, m'effacer complètement, l’accueillant toujours avec gaîté, le cherchant sans l’importuner, et m’en remettant à son bon plaisir pour le plus ou le moins d’intimité qu’il désire entre nous. Mon langage t’étonne peut-être, il est cependant logique. Paul est toujours pour moi un bon cœur, un ami, qui sait me comprendre et m’apprécier. Seulement, comme chacun a sa nature, par sagesse je dois me conformer à ses humeurs, si je ne veux pas faire envoler son amitié. Peut-être pour conserver la tienne emploierais-je le raisonnement ; avec lui ce serait tout perdre. Ne crois pas qu'il y ait quelque nuage entre nous ; nous sommes toujours très unis, et
tout ce que je viens de dire vient assez mal à propos de circonstances fortuites qui nous séparent plus que je pe le voudrais.
J’ai une véritable indigestion d’alexandrins. Le poëme de L’Aérienne que je viens de terminer a environ douze cents vers. Tu ne saurais croire l’effet que me produit ce travail achevé ; c’est comme une lassitude mêlée de désenchantement. Je hais l’écriture ; mon rêve une fois sur le papier n’est plus à mes yeux qu’une rapsodie. Ah! qu’il est préférabe de se coucher sur la mousse, et là, de dérouler tout un poëme par la pensée, de caresser les diverses situations sans les peindre par tel ou tel mot. Que ce récit, aux contours vagues, que l’esprit se fait à lui-même, l’emporte sur le récit froid et arrêté que raconte la plume aux lecteurs! Dans l’un, l’idée règne seule, légère et lumineuse ; dans l’autre, la matière pèse sur les ailes du poëte et dispute l’espace à son vol. Par malheur, on veut se faire entendre et, dès lors, il faut écrire ; il est peu de poëtes assez sages pour consentir à n'être poëte que pour eux ; et pourtant c’est le seul moyen de conserver sa poésie fraîche est gracieuse. La matière, voilà ce qui tue, voilà l’éternel antagoniste de l’idée, ce qui met un frein à toute inspiration. Que de fois on pense bien, tout en disant mal.
Une période de douze syllabes, coupée en deux membres égaux par une césure et de plus terminée par une rime, voilà le vers, voilà l’outil, toujours le même, donné au poëte pour exprimer toutes les harmonies possibles, l’éclat de rire et le sanglot, les bruits des mers, des vents, des forêts. Certes, la matière est ingrate, le Iyre n’a qu’une corde et que d’habileté il faut pour en tirer plusieurs sons. L’école romantique, qui a tout osé, n’a pas cependant augmenté ni diminué le nombre des syllabes d’un alexandrin. C’est dire qu’on ne l’osera jamais, pas plus moi qu’un autre. Quant à la césure, elle a été fort maltraitée par zdite école romantique. Ils se sont plu à qui mieux mieux à la rejeter qui au commencement, qui à la fin du vers ; la place où on la voit le plus rarement dans certaines pièces de Musset est justement le milieu du vers où elle trônait depuis des siècles. Le vers qui est né de ces espiègleries, coupé et ne marchant
que par saccades, a eu son temps et ses applaudissements. Mais il serait maladroit de vouloir le faire revivre ; outre qu'on encourrait à juste titre le reproche de pastiche, on rééditerait une singularité qui, pour être originale, n’en est pas moins d’un certain mauvais goût. Ce que l’on supporte dans les écrivains de 1830, en raison de la puissante impulsion qu’ils ont imprimée en littérature, on le blâmerait dans un poëte de nos jours. Ces vers-là ont pour excuse leur acte de naissance ; puis on les pardonne à un auteur qui a fait ses preuves ailleurs et qui, dans un jour de boutade, semble dire au public : *‘ Je 1e fais de mauvais vers, mais je pourrais en faire de bons, si je voulais ””’. L’étude des romantiques est certes une des plus importantes pour les grands poëtes. Ils ont semé les germes de l’avenir ; seulement, comme ils réagissaient contre un autre principe, ils ont tout exagéré. Les classiques étaient d’une rigide exactitude à l’égard de la césure, ce qui coupait mathématiquement leurs vers et produisait à l’oreille le bruit monotone de six syllabes revenant toute la durée du morceau ; il faut joindre, pour bien comprendre cet effet, l’absence entière des rejets. La jeune école, impatientée de cette lourde musique, se lève en masse et casse les vitres ; alors tombe un véritable déluge de vers estropiés, on abolit la césure et l’on proclame le règne du rejet. Bizarre manifestation entièrement vicieuse chez le poëte sans talent, mais revêtant une allure décidée et originale lorsqu’un Musset la produit. Que fera donc le poëte de nos jours devant les classiques si lourds et les romantiques frisant de si près le mauvais goût. Evidemment, il prendra un juste milieu, il déplacera la césure lorsque son idée le demandera et lorsque l'harmonie y gagnera au lieu d’v perdre ; il emploiera le rejet soLrement, surtout il ne l’emploiera jamais sans raison, mais comme La Fontaine pour produire un effet de style. Telles sont mes opinions sur le rejet et la césure. — Si je passe maintenant à la rime, j'avouerai que dans un vers c’est elle dont je prendrai le moins de souci. Je la prends comme elle vient ; riche, suflisante, pauvre, ce m'est tout un ; c’est une rime et c’est ce qu’il me faut. J’aime mieux un mot naturellement amené par la pensée et rimant vrai, qu’un mot rimant
bien et couchant avec la pensée elle-même. D'ailleurs, je ne me suis jamais expliqué la religion de la rime riche. On allègue, je crois, l’harmonie qu’elle met dans le vers. C’est tout bonnement une grossière erreur ; Victor Hugo, qui a perdu la césure dans l’esprit des honnêtes gens, ne s’est pas aperçu qu’en proclamant l’excellence de la rime riche, il créait une autre césure de beaucoup plus tyrannique et monotone. Est-il rien, en effet, qui endorme l’esprit comme la répétition de deux ou trois syllabes identiques. Je prendrai pour exemple la pièce de ce poëte intitulée Navarin. Tu te souviens sans doute des petits vers : ‘* Où sont, enfants du Caire... ?”? Appelle-t-on cela de l’harmonie ? Pour moi, ce n’est qu’une succession de mêmes sons, un chant monotone, fort propre à bercer un enfant. D'ailleurs, il est complètement faux de faire résider la musique du vers dans la dernière syllabe ; selon moi, les onze autres pieds ont le droit de réclamer. Pour conclure, si l’on me demandait de quoi dépend l’harmonie du vers, je répondrais : D’abord de l’arrangement des syllabes longues ou brèves, ouvertes ou fermées, puis de la position habile de la césure ; enfin des rejets que l’on se permet en chemin. Je ne veux pas dire par là que la rime est inutile et que peu importe qu’elle existe. Au contraire, je reconnais sa nécessité, sans elle le vers ne serait pas. Mais ce qui m’exaspère, c’est de voir des poëtes, hommes de génie d’ailleurs, mettre une cheville pour avoir le plaisir de rimer richement. Eh! rimez richement, lorsque votre pensée le voudra, mais lorsqu’il faudra changer votre pensée, pour obéir à l’harmonie qui n’est que dans vos cervelles, rimez pauvrement. On me dira peut-être que je crie après les rimes riches, parce que je n’en ai que de pauvres à mon service. Si mes raisons ne te semblent pas bonnes, pense ce que tu voudras. — J’ai une sainte horreur de la cheville. C’est, à mon avis, la lèpre qui ronge le vers. Un vers est-il mauvais, cherchez bien, c’est qu’il cache une cheville. Cette hideuse chose ne se présente pas toujours sous l’aspect d’un adjectif malencontreux. Quelquefois, une épithète bien choisie n’est qu’une heureuse cheville. D’autres fois, elle se dissimule sous l’apparence d’un hémistiche, d’un vers tout entier. C’est dans ces deux cas surtout que je
la déteste, d’autant plus qu’elle échappe à la foule, qu ’on ne peut la montrer du doigt et la faire huer, mais si elle ne s’étale pas aux yeux, on la sent, le vers est mou, filandreux, il y a longueur dans le sujet, rien ne se détache et tout crie : Cheville! Cheville! Cheville!. Elle m'irrite encore, lorsque, pour se faire supporter, elle choisit quelque joli petit mot qui ne signifie rien, mais après lequel on n’a pas lé courage de crier, tant il est grêle et menu. Telles sont les épithètes, fleurs, frais, parfumé, etc: Tu pourrais croire, d’après ce que je te dis, que mes vers sont exempis de toute cheville. Hélas! que tu te trompes. Mon vers idéal est sobre, nerveux, sans exclure la grâce ; mais combien mon vers pratique est encore bavard, mou et plein d’afféterie. — Je voulais te donner mes opinions sur la forme en poésie, mais je suis obligé de m’arrêter avant la fin et après avoir omis une foule de choses, crainte de manquer de papier.
Tu gardes un silence tant soit peu égyptien. Le travail t’accable, c’est fort bien ; mais tu oublies que tu as des amis à Paris que pourrait inquiéter ta mauvaise santé. Je t’ai écrit trois lettres depuis ta dernière épître. Une, de huit pages, répondant à ces soupçons que M. Cézanne. avait eus sur nous, les deux autres plus courtes et contenant chacune quelques lignes de Paul. Les trois ont été adressées chez M. de Battini. Comme ton silence pourrait me faire croire que notre intermédiaire est infidèle, je t’envoie celle-ci chez tes parents, assuré qu ’elle te parviendra toujours. D'ailleurs, même si tu n’as pas reçu mes lettres, ce ne serait pas une raison pour garder le silence pendant deux mois. Ainsi donc vite une réponse me rassurant sur ta santé et me donnant des nouvelles de ton travail. Dis-moi aussi si tu as reçu mes trois lettres. Je ne t’écrirai qu'après ta réponse. — Courage. —
Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. Ton ami.
AU MÊME
Paris, 18 juillet 1861.
MoN CHER AMI,
: Ce serait d’aventure un bien gros livre que celui qui aurait pour titre : Le poëte ; et certes l’homme qui entreprendrait un pareil ouvrage avec quelque talent ne ferait pas une œuvre médiocre. Pour moi, voici quels seraient mes sujets d'étude, ou plutôt ce que devrait renfermer le volume.
D'abord, de l’histoire comparée des littératures, déduire d’après quelle loi se manifeste le grand poëte. Je suis certain qu'on arriverait à une formule presque mathématique, ayant sans doute des exceptions, mais exacte dans la plupart des cas. Ainsi nous avons deux genres de poëtes ; les uns, peintres fidèles des mœurs de leur époque, aussi grands qu’on voudra d’ailleurs, ne nous attirent plus que par une curiosité de savant ; les autres prennent de l’homme, non la mode d’un instant, mais la manière d’être éternelle, non les ridicules et les splendeurs d’une époque, mais les travers et les qualités de l’humanité à tous les âges ; de sorte que le livre est celui de tous les temps. Evidemment, ces derniers l’emportent. On pourrait donc dire dès lors au poëte : Ne voyez, ne voyez pas les hommes, mais l’homme ; peignez les siècles et non votre siècle. — Je ne veux pas pour cela que le poëte vive en dehors du temps ; au contraire, qu’il étudie ses contemporains, leurs faits et leur parole ; qu’il les mette même en scène, non qu'il n’en fasse pas des êtres à part, et que dans Mille ans le lecteur puisse se reconnaître dans ses héros.
D'ailleurs, je compte peu sur le progrès social, sur la civilisation, pour amener un progrès quelconque en poésie. Je m’explique ; on pourrait me dire qu’il serait profitable au poëte d’étudier èt de peindre un siècle comme le nôtre ; la science s’élève chaque jour et les rapports entre les hommes sont de moins en moins barbares ; à cela je répondrai par Homère qui vivait dans les premiers siècles * ét qui cependant, au dire de tous, est le plus grand des
poëtes. Il faut se représenter la nymphe Poésie assise sur une roche solitaire et regardant, immobile, le flot des âges s’écouler devant elle ; depuis six mille ans elle chante l’homme, le combat éternel de l’âme et du corps, sans jamais se préoccuper des hommes ; et six mille ans pourront passer encore qu’elle fera vibrer les mêmes refrains sur sa lyre. On ne s’aperçoit pas du peu de sens ‘en poésie de ces mots : Science, civilisation. — A quoi bon aller dire en méchants vers ce que tant de manuels et de traités vous expliquent en bonne prose? d’autre part, que peut importer à la Muse les dehors plus ou moins policés de l’homme, elle qui ne veut être que la peinture de son âme? Nous sommes fort polis, nous ne mangeons plus avec nos doigts, nous n’allons plus tout nus ; c’est fort bien ; mais la déesse s’en soucie peu, elle à qui plaît parfois un peu de barbarie. Je sais bien, pour la science, qu’on ne me demande pas de rimer une algèbre, et qu’on me prétendra que, cette algèbre, que je lirai en prose, m'ouvrira le jugement et me servira indirectement dans mes vers ; en un mot, on m'observera que les sciences, surtout les sciences naturelles, me donneront une connaissance plus intime de l’homme et des choses et qu'’ainsi leur influence devra faire de moi un plus grand poëte que je ne l’aurais jamais été il y a deux siècles. Je ne nie pas cette influence ; mais elle m’éclaire si peu sur cette énigme qui s’appelle l’homme, elle féconde mes pensées d’une façon si indirecte que je la subis peut-être, mais sans m'en douter. D'ailleurs, si j’ai tort théoriquement, l’expérience est pour moi. Je citerai de nouveau Homère, j'ajouterai la Bible et, dans toute notre génération d’hommes savants et policés, je cherche vainement un tel homme et un tel livre.
— Je ne veux pas soutenir ici de paradoxes ; je serais désolé que tu visses dans mes paroles un parti pris de crier après la science et la civilisation. Je veux donc être aussi tolérant que possible à leur égard et les reconnaître en poésie autant qu’elles peuvent y entrer. J’accorde qu'elles ouvrent des horizons nouveaux au poëte ; elles peuvent être une source d'inspiration. En un mot, la poésie vit parfaitement sans elles ; mais elle peut les employer comme tout autre élément. Quant à savoir si
cet élément est préférable aux autres, je suis dans le doute, de même que j’ai douté qu’un progrès en science et en civilisation puisse en apporter un en poésie. On pourrait résoudre la question en s’appuyant encore sur les histoires comparées des littératures. Ainsi nous voyons à mesure que Rome se civilise la littérature latine baisser, de même que l’art grec s’altère aux temps les plus policés d’Athènes. Que conclure de là? Sinon que grande civilisation et grande poésie ne sont pas synonymes. Et, en effet, ce mot civilisation, comme je te le disais jadis, a son bon et son mauvais sens ; des mœurs efféminées, un mensonge perpétuel des dehors, ce sont là les mauvaises qualités des hommes policés; évidemment, de telles choses n’enfantent pas de grands poëtes. Au contraire, une religion mieux entendue, une science lumineuse et solide, une liberté sociale sans désordre, sont les bonnes qualités des temps civilisés, qui doivent élargir les ailes de la poésie. Si la civilisation de Rome et d’Athènes a nui à la littérature et à l’art, c’est que les mauvaises qualités l’emportaient sur les bonnes. De nos jours, je ne sais trop où en est la balance. Mais si nous voulons encourager nos poëtes, disons-leur, sans employer les grands mots de science et de civilisation : ‘* Voyez : l’astronomie compte et mesure les étoiles ; l’histoire naturelle a sondé le corps humain, fouillé la terre et classé chacune de ses productions ; la physique et la chimie nous ont appris, l’une les phénomènes que produisent ou que subissent les corps, l’autre la composition et les propriétés des corps ; les sciences exactes sont l’échelle de toutes les autres connaissances. D'autre part, la justice, la religion s’épurent ; la liberté grandit ; les hommes marchent vers une fusion générale d’où naîtra sans doute une seule nation libre et selon l’esprit de Dieu. Voilà ce que vous offre le siècle: puisez à pleines mains. Soyez grands avec cette matière ’’. — Alors peut-être, avec de tels éléments, naîtrait une œuvre sublime qui ferait bon marché de mon dédain de poëte pour notre siècle de lumière, Peut-être aussi le poëte préférera se retirer sous les grands arbres et chanter tout simplement l’homme tel que l’ont chanté ses pères. Mais, je m'aperçois que je me suis diablement écarté. Je traite ici en courant la matière d’un second
livre ou du moins d’un long chapitre qui pourrait avoir, pour titre : De la science et de la civilisation à l'égard la poésie.
Comme tout ceci est fort diffus et que j exprime mes, pensées, sans trop savoir si elles se contredisent dans le cours de mes jugements, je veux me résumer ici. J’ai dit que je comptais peu qu’un progrès scientifique et. social amenât un progrès en poésie ; que la poésie peut vivre grande et forte, en dehors d’une science et d’une, civilisation avancées ; que cependant ce sont là deux éléments qui s’offrent au poëte et qu'il peut en faire jeilir le sublime, comme il l’a fait jaillir quelquefois de la barbarie et d’ignorantes hypothèses. — Tout cela ne porte pas sur mon idée première, qui est de considérer comme le plus grand poëte celui qui se détache des hommes de son temps pour nous peindre l’homme de tous les âges. On peut évidemment être tel, tout en, étant un poëte savant et civilisé.
J'aurais dû te dire plus tôt que mon livre est un art: poétique ; non pas l’art poétique de Boileau, se bornant à classer les différents genres et à donner quelques conseils. nus et froids sur la forme et quelques règles générales que tout le monde sait ; mais un art poétique universel. embrassant la forme et l’idée, donnant en un mot la. philosophie de l’histoire littéraire. Celui que je nommerais le poëte serait en quelque sorte tous les grands poëtes du passé, comparés et fondus en un seul, autant qu’ils le permettraient. Après avoir étudié ses manières d’être, ses formules d’existence, après avoir reconnu les milieux dans lesquels il se manifeste, on passerait à l’étude de. ses rapports avec les différents éléments qui se sont pré-. sentés à lui. Ainsi on chercherait ce qu’il y a en lui d’idéal et de réalité, par quels points il touche au ciel et par quels. points à la terre ; on verrait quel emploi il a fait des pas-. sions humaines, surtout de l’amour ; quel emploi de la. science, de la philosophie, de la religion, de la politique. On pourrait ensuite, connaissant ce qui l’a amené, cher-. cher ce qu’il a produit : je veux dire que, sachant le milieu, sur lequel il a paru, sachant de plus quels ressorts le. meuvent, on étudierait l’effet produit par lui sur son. époque, sur ses contemporains.
Puis on passerait en revue les grandes qualités qui dominent en lui ; par exemple, l’originalité, etc., etc. ; et encore l’harmonie, la grâce, le sublime, etc., etc. En étudiant ainsi le poëte par excellence, on étudierait par comparaison les poëtes de second et de troisième ordre ; de sorte que l’étude serait complète.
Enfin on arriverait à la forme. Après avoir comparé rapidement les différentes langues et les différents rythmes, on verrait quel usage en a fait le poëte, etc.
Tout ceci ne serait évidemment qu’une étude préparatoire. Ce que je veux, ce n’est pas faire une histoire des littératures, mais m’appuyer sur elles pour fonder une nouvelle poétique. Je veux dérober aux grands poëtes les raisons de leur grandeur, et dans l’idée et dans la forme, pour établir des règles qui puissent faire naître des grands poëtes. Le poëte à qui je donnerais toutes les qualités des anciens chantres, serait le poëte à suivre.
Après avoir suivi le poëte dans les âges, je le poserais au milieu de la génération actuelle. C’est là où j’en voulais venir : demander à l’histoire quel rôle il doit jouer ‘ de nos jours, demander si les temps lui sont favorables. Aïnsi, pour ne m'occuper que de la littérature française que je connais un peu, j y remarque trois époques nettement déterminées. La première, le moyen âge, présentant les caractères suivants : des poëtes vivant de leur propre imagination, sans modèles véritablement nationaux ; cette littérature naît dans les chants celtiques, brille un instant dans les chansons de geste et dans les poésies légères des troubadours, puis s’éteint. La seconde, la renaissance, se caractérise ainsi : une violente réaction contre le moyen âge, si violente qu’elle dépasse le but et tombe dans l’absurde avec Dubartas ; puis Malherbe règle la nouvelle école ; le xvrie siècle la fait briller et le XVIIe la mène tout doucement au tombeau. Enfin la troisième, le romantisme, notre époque elle-même, dont le mouvement n’est pas achevé ; nous n’avons eu encore que la réaction violente ; nous attendons un Malherbe. Il faut observer que cette troisième époque réagit, comme la seconde, contre celle qui la précède et que, par analogie, on doit supposer que toutes les phases en seront les mêmes. Tu vois comme je prétends me servir de l’histoire : cher-
cher par la comparaison des siècles passés au nôtre quel doit être le poëte de nos jours, son rôle ; et quelles, ses aspirations, ses matières. Bien entendu, par l’exemple ci-dessus, je n’entends rien formuler. Je jette mes idées au courant de la plume ; ce n’est pas même un plan que j'écris ici, c’est la matière telle qu’elle me vient, sans ordre, d’un plan que je pourrai faire quelque jour.
Je te parle de ce projet d’une poétique parce qu il m'est venu une certaine idée. C’est là un de ces sujets que tu pourrais traiter au sortir des écoles. Il demande une connaissance parfaite de l’histoire, une critique fine et judicieuse, un raisonnement serré et lumineux : tu possèdes ces qualités à un plus haut degré de moi. D’autre part, un poëte a une singulière façon de composer une poétique. [Il commence par faire son œuvre la plupart du temps sans règle arrêtée, au hasard de l’inspiration, pis, son poëme achevé, il le relit, voit le chemin parcouru et de quel pas, et alors, dans une préface, il justifie sa manière et donne comme règle ce qu’il n’a suivi luimême qu’à l’aventure. Je ne lui en fais pas un reproche ; ce qu’il a établi, après l’expérience, vaut peut-être mieux. œue ce qu’un prétendu bon goût érige sans en avoir fait l’application. D'ailleurs, lorsque ses raisons sont bonnes, il a pour Jui que l’exemple à coup sûr suit le précepte. Il est vrai qu'il n’a pour autorité que ses propres Vers ; sa manière frise l’orgueil en ce qu’il se pose comme chef d’école. Il est juge et partie à la fois : il se donnera donc raison. Cependant, je le répète, sa préface peut être d’une grande utilité, on doit la prendre en considération, mais n’accepter ses jugements qu'après les avoir jugés. Toutefois, si le poëte fait sa poétique, un homme désintéressé peut faire la poétique. Il prendra les façons de voir de tous les poëtes, les comparera, les fondra en une seule, et en fera sortir les principes éternels de la poésie. On me dira sans doute qu’il faut un poëte pour juger et diriger les poëtes. Aussi je n’entends pas confier cette œuvre à un maquignon, ou à un marchand de vin, mais à un homme, amant du grand et du beau, à un poëte par l’esprit et le caractère et non par des vers plus ou moins bons ; surtout à un homme qui n’ait pas à défendre quelques milliers d’hémistiches. Le volume serait en
prose ; d’autant plus que s’il était en vers, l’auteur, devant prêcher d’exemple, gâterait les meilleurs préceptes par de méchants alexandrins ; d’autre part, la prose est plus maniable et, voulant avant tout faire un traité littéraire et non un poëme, l’auteur s’en servira en tout avantage. Je prendrai comme exemple les arts poétiques d’Horace et de Boileau ; ils renferment de bons et beaux vers ; mais celui qui chercherait autre chose, n’y trouverait que quelques préceptes généraux, fort bons en euxmêmes, mais qui traînent partout ; des lois qui sont en quelque sorte les lois naturelles de la poésie et qui sont innées chez le poëte de goût. Par ce que j’ai dit plus haut, tu vois que telle ne doit pas être ma nouvelle poétique. — Toutes ces raisons me font répéter et conclure que tu seras très apte à un pareil travail.
J’ai parcouru dernièrement La Légende des siècles, dernier ouvrage édité de Victor Hugo. Mais je n’ai pu avoir que le second volume et j'étais si pressé que je ne peux t’en parler avec assurance. Toutefois, je puis te dire ceci : les défauts du grand poëte, ces défauts qui sont presque des qualités, sont encore plus marqués dans ses derniers poëmes. Le vers est plus dur, plus coupé, plus saccadé, mais aussi plus vigoureux, plus serré, [lus expressif. Tu connais d’ailleurs ce vers sobre, nettement frappé, se détachant comme à l’emporte-pièce. Seulement, ici, il exagère encore ses qualités, que l’on cst parfois tenté d’app l'r défauts. Les images sont toujours bizarres, mais singulièrement frappantes : on voit la chose plutôt qu’on ne la lit. D’autre part, il fait un peu abus de la description ; mais ses descriptions sont tellement réelles dans leur poésie qu’on ne s’en fatigue pas. Il me semble qu’il se trouve dans cette œuvre moins de sensibilité, d’émotions jeunes, que dans les autres. — Je ne formule rien ; je n’ai lu qu’en courant quelques passages d’un côté et de l’autre. Le poëte a-t-il baissé depuis les Feuilles d'automne ; j’en ai peur, mais je ne puis le dire sciemment. — Je ne me rappelle qu'un seul vers qui m’a frappé par sa singularité. Un certain faune est introduit devant les dieux de l’Olympe assemblés. Le maraud est fort laid, velu, difforme, etc. À son aspect les dieux et les déesses sont pris de ce fou rire qu’Homère
leur prête. Ce sont des éclats formidables ; tout rit dans le ciel. Or, dans son énumération des rieurs, le poëte commet ce vers-Cl :
Le tonnerre n’y put tenir, il éclata.
Un bon goût pointilleux s’offenserait de cet alexandrin ; et, en effet, ce n’est que l’esprit qui parvient à en sauver la bizarrerie. Pour moi, il m’a fait rire et je serai content de le retrouver plus tard ; c’est une de ces pointes dont le génie lui-même ne peut se défendre ; elle tremble au bout de notre plume, il faut absolument que vous l’écriviez ; puis, on n’a plus le courage de l’effacer.
Tu me demanderas peut-être pourquoi cette lettre vide d'intérêt, vide de détails sur ce qui pourrait t’inté: resser. J’ai deux raisons : La première, c’est que ma mère devant quitter d’un jour à l’autre son logement, je désire te donner une adresse plus stable. Adresse-moi désormais tes lettres rue Saint-Nicolas-du-Chardonnet, n° 3. La seconde, c’est que les détails que tu désirerais sont tellement insignifiants qu’on ne saurait les écrire. Pourtant, les voici en trois mots :
Depuis quelque temps je vois Cézanne assez rarement. Il travaille chez Villevieille, va à Marcoussis, etc. Pourtant rien n’est brisé entre nous. — Je pense toujours entrer en place bientôt. Ce qui est certain, c’est que je tiendrai mon emploi quand tu viendras ici. — Je suis lié avec un économiste dont je retouche les ouvrages, quant au style. De son côté, il me cherche un éditeur et compte me présenter à certains écrivains. — Enfin, et malheureusement, ma santé est fort mauvaise. Voici longtemps que je n’ai passé un jour sans douleurs. Organes digestifs affaiblis, oppression de la poitrine, éruptions de sang, etc. ; j'hésite à me mettre entre les mains des médecins ; je préfèrerais qu’une bonne et belle maladie se délire ; au moins je serais débarrassé ; mais comme le mal ne se dessine pas, je laisse faire la nature.
Je compte beaucoup sur toi. Il me semble que ton arrivée ici sera pour moi le sujet d’un mieux moral et physique. Travaille et arrive ; et pour cela, courage! —
Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. Ton ami.
Aussitôt ton examen passé, écris-m’en le résultat. ‘N'oublie pas la nouvelle adresse que je te donne et dismoi où je dois t’adresser mes lettres à l’avenir.
Ne lis cette lettre que pendant une récréation ; elle ‘est complètement littéraire et sans intérêt direct.
AU MÊME
Sans date.
Elle a dû être écrite en août 1861.