Paul Claudel à André Suarès
Francfort-sur-le-Mein, le 3 décembre 1 9 1 1 , St François-Xavier.
Merci de votre aimable lettre, cher ami.
Non, je ne regrette pas du tout d'avoir quitté Prague, ce silo à betteraves ! La « liberté » comme d'habitude a fait fuir devant elle l'art et la poésie. Les grands vieux Palais construits par les vainqueurs de la Montagne-Blanche, berceau de la dernière féodalité qu'ait connue l'Europe et parmi lesquels est née la musique moderne, sont maintenant déserts ou remplacés par d'indescriptibles bâtisses. L'Allemand est fin à côté
du Tchèque et réellement ces gens du Rhin, qui ont plutôt la bille ronde du Romain, colon assidu de ces rcgi<jns, que l'affreux billot souabe, me sont assez sympathiques, fort polis d'ailleurs envers les Français et presque déférents. Les Juifs aussi ont affiné les mœurs. Ils sont étonnants. La baronne de Rothschild, vieille dame fort distinguée de 75 ans, que je suis allé voir l'autre jour, était au courant des noms les plus récents de notre littérature.
Je reviens d'un petit voyage à Mayence qui m'a fait la plus vive impression. La Cathédrale est formidable. Elle est tout entière conçue par dés, par larges caissons cubiques coiffés du bonnet impérial. Elle n'a point de portail et se compose, par une disposition fort rare, de deux Autels, de deu.x Trônes, de deux énormes Absides, placées face à face et qui se regardent intérieurement, rappelant ces paroles du Psaume : Abyssus Abyssum iniocal. Elle est construite de cette magnifique pierre rouge des Vosges, à qui le mélange irrégulier de matériaux gris et blancs ôte la déplaisante uniformité de ton du dôme de Strasbourg. Elle est vraiment teinte du suc impérial. Au lieu de portail un fronton très simple sous lequel s'arrondit délicieusement la ligne courbe d'une abside. A côté deux murs nus dont on n'a pas pris la peine de dissimuler le parpaing. Aucune sculpture. Tout cela est d'un art grandiose et supérieur et d'un caractère profondément vénérable. Celle-là aussi est une Notre-Dame, mais non plus la mère mystique des poètes et des guerriers, mais le Vaisseau Orthodoxe, la génitrice du Logos, la Théotokos du Concile d'Éphèse. C'est l'Église émergeant enfin après dix siècles de définitions et plantant pour l'éternité ses caissons dans ce sol barbare, sur cette marche disputée de la civilisation catholique. — Au musée on voit une quantité de vieux souliers de légionnaires trouvés dans une source. C'est émouvant à regarder. On songe qu'après avoir foulé le monde entier, ils ont/ui jusqu'ici. Ces dures semelles ferrées, l'équipement du soldat romain, ce glaive, cet admirable casque, sont des merveilles de bon sens, comparées à l'absurde harnais du Moyen Age. — Le Rhin aussi, cette masse d'eau qui descend directement vers le Nord et qui a l'air d'une Voie plus que d'un fleuve est une chose superbe. Ici on a vraiment le sens de VEurope et non plus d'une seule nation.
— En rentrant j'ai trouvé une lettre fort émouvante d'un jeune ami qui est en ce moment à Rome et qui a assisté aux cérémonies du dernier Consistoire. Tout y portait la marque d'une tristesse poignante. Il me dépeint le vieux Pape, cet homme de douleurs, avec sa figure presque noire et décomposée et son air de pauvre vieille femme, chancelant, comme ivre
de tristesse, sur la Sedia et ayant à peine la force de bénir son peuple. C'est vraiment à lui que s'appliqueraient ces paroles lugubres des Ténèbres que vous connaissez : « Vraiment il a porté nos douleurs et il a été frappé de nos plaies. — J'ai cherché celui qui s'attriste avec moi et je ne l'ai point trouvé. — Les mangeurs se moquaient de moi, et contre moi juraient ceux qui boivent le vin». Je ne sais si vous avez lu l'allocution Consistoriale, c'est peu probable, elle est de la plus grande beauté, surtout quand il parle de la France et qu'il rappelle aux nouveaux cardinaux que la pourpre aujourd'hui n'est plus une couleur de triomphe, mais de deuil, de foi, de martyre et de sacrifice. Mais une figure encore plus émouvante, me dit Henrion, était celle du cardinal Rampolla (le futur Pape sans doute au règne duquel est réservée la terrible devise : Religio depopulata) . Il marchait le mouchoir sur la bouche, tout en larmes et ne pouvant contenir ses sanglots, figure véritablement tragique et imposante. — Ah, comme on est heureux d'être chrétien aujourd'hui, de se dire que malgré toutes ses fautes on appartient à l'Église et qu'on n'a jamais cessé de la confesser devant les hommes, et d'essayer de rendre à cette mère injuriée la tendresse et le respect que tant de fils ingrats lui dénient. Vraiment nous sommes aujourd'hui sous le pressoir, patimus pressuram. Nous sonrunes sous les pieds des bestiaux et nos cœurs, unis à la chair adorable du Christ, sont piétines sous les sabots maladroits de ces quadrupèdes. L'idée de la haine féroce, diabolique, qui poursuit tout ce qu'il y a de sacré et de vénérable au monde, est parfois accablante à soutenir.
J'ai moi-même dans ma famille d'autres sujets de tristesse. Il est possible que je sois obligé d'aller à Paris très prochainement. Heureusement mes petits vont bien.
Je ne reçois pas La Grande Revue, mais je lis de temps en temps des épisodes de cette grande lutte que vous soutenez contre l'Univers entier : Suarès contra mundum. Vous aussi, que vous avez l'air triste, et que je voudrais voir une croix derrière vous!
Je vous serre la main. P. Claudel.