‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 125 sur 142 · Paul Claudel à André Suarès · texte numérisé non relu

Paul Claudel à André Suarès

Francfort, 11 avril igi2.

Cher ami,

Merci de penser encore à moi! Je m'en veux de ne pas avoir été vous voir lors de mes divers passages à Paris, mab je n'y reste jamais que quelques jours, toujours pris, ahuri et bousculé par des affaires absurdes.

Je suis content que vous ayez quitté la boîte franc-maçonne et radicale, où vous avez passé quelques années, comme dit Rimbaud, « nourri du vin des cavernes et du biscuit de la route ». A la jVRF vous vous trouvez parmi des gens décents et capables de vous apprécier. J'ai beaucoup aimé votre premier article. Quel escrimeur vous faites, protégé par l'étrange divisibilité que vous confère, comme aux dieux de l'Iliade, la parfaite incapacité de l'adversaire à comprendre qui vous êtes. Sur Chateaubriand, je diffère d'avis avec vous, mais c'est peut-être parce que vous le connaissez mieux. J'ai lu les Mémoires d'Outre-Tombe que j'admire profondément, mais, je l'avoue, aucune considération divine ni humaine ne m'amènera jamais à ouvrir Le Génie du Christianisme ou les Natchez.

Je me plais assez à Francfort. Les Allemands sont une race assez bonasse qui dans le fond ont gardé l'éblouissement et l'admiration de la France. Savez-vous que depuis 1870 il est mort plus d'Allemands au service de la France à la Légion Étrangère et ailleurs qu'il n'en est tombé pendant l'Année Terrible?

Tout près d'ici se trouve une montagne aujourd'hui couronnée de guinguettes où la légende place le sommeil de Brunnhilde (la même que Brunehaut, paraît-il). La forêt où je me promène tous les dimanches est donc celle où Siegfried a poursuivi l'oiseau. Et sans doute que l'Or du Rhin a servi de premier capital aux banquiers de Francfort! Ne viendrez-vous pas un jour vous promener de ce côté? Vous verriez au casino de Wiesbaden des peintures archéologiques inspirées par le Kaiser qui vous feraient pâmer de ce rire convulsif et inextinguible qui surpasse, paraît-il, celui de M. de Custine au moment où on allait le conduire à l'échafaud.

Et à propos de voyages, quand nous donnerez-vous la suite de ce CoruioUière qui est un de vos plus beaux livres, un des rares qui m'aient donné envie de connaître l'Italie?

Je vous serre la main en toute amitié.

P. Claudel.

174 ^ ANDRE SUARES

Francfort, 25 juillet 19 12.

Cher ami,

Différents vagabondages m'avaient empêché jusqu'à ces derniers jours d'ouvrir votre livre Sur la Vie. Je l'ai rompu par le milieu comme un pain et j'ai trouvé là votre admirable étude sur Baudelaire dont j'avais entendu parler, mais que je ne connaissais pas. Voilà enfin la vérité dite sur ce grand inconnu, sur le seul esprit vraiment religieux, sur le seul homme de cœur que la triste littérature du xix^ siècle ait produit. Vous seul avez su faire emploi de ce document capital que sont les Posthumes de Crépet. J'ai ensuite lu en continuant jusqu'à La branche de lierre qui est un admirable poëme. Le lierre ami du Nord et de la pierre convient à un tel livre. Ces Hvres Sur la Vie constituent un magnifique ouvrage au travers de notre civilisation, non pas une grande route mihtaire comme les Mémoires d'' Outre-Tombe'*^ épousant les pentes et les corniches, mais un fleuve aux cent bras embrassant les villes et les campagnes, et dont sous le soleil on voit de tous côtés une anse, une dérivation ou simplement un éclair. Nous avons tous été enthousiasmés de votre bel article sur Joinville. Il a fait un grand effet.

Je vous serre affectueusement la main. •

P. Claudel.

* Est-il possible que vous lui préfériez les Conjessions?

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