‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 127 sur 142 · Paul Claudel à André Suarès · texte numérisé non relu

Paul Claudel à André Suarès

Francfort, 14 août 191 2.

Cher ami,

Je m'aperçois tout à coup avec confusion que je ne vous ai pas encore remercié de la liberté que vous me laissez aimablement pour Rimbaud. Je vous en suis fort reconnaissant, mais j'espère que nous ne serons pas privés pour cela des pages que vous vouliez consacrer à ce grand poëte.

Quel triste été ! Un ami qui est en Bretagne me dit que là-bas c'est navrant pour les pauvres gens dont la détresse morale égale la misère physique. Espérons que la Bonne Dame dont c'est la fête demain leur apportera quelque réconfort.

Vous ai-je dit que ma femme attend un enfant dans quelques jours ? le 4*^ ! Je ne puis vous demander de prières, mais je sais cependant que vous penserez à nous tous avec douceur.

Je vous serre la main.

P. Claudel.

Ne continuerez-vous pas votre Voyage du Condottiere dont j'ai tant aimé le premier volume?

Francfort-sur-lc-Mein, le 2 janvier 1913. Cher ami.

J'ai regretté cpie vous n'ayez pu assister à la représentation de VAnnonce, mais évidemment la vraie représentation est celle qui se donne devant un esprit comme le vôtre.

Je suis sensible au reproche que me fait doucement votre

amitié. Croyez que mes sentiments à votre égard n'ont pas changé. Si je ne vous écris pas ou ne vais pas vous voir, c'est que je me sens interdit et un peu intimidé devant vous. J'ai le plus complet sentiment du peu que je vaux personnellement, nous ne désirons ni l'un ni l'autre parler de littérature, de quoi pourrais-je vous entretenir que de ce dont mon cœur est plein? Et j'ai toujours senti le vôtre de ce côté muni d'une armure parfaite et sans défaut. Rien ne répond ni ne trahit un point faible.

Puis, je ne sais pourquoi, je vous croyais heureux, ou du moins parvenu à l'assurance définitive.

Pardonnez-moi donc et croyez-moi toujours votre ami.

P. Claudel.

Bonne année!

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