‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 128 sur 142 · André Suarès à Paul Claudel · texte numérisé non relu

André Suarès à Paul Claudel

12 mars 191 3.

Vous êtes dans la peine, cher Claudel. Vous voilà face à face avec deux aspects de la nuit. Et la mort n'est pas celui des deux qui a le plus de ténèbres.

Je ne pense pas à vous consoler; mais à vous donner de l'aide, et à vous chérir.

La consolation, quand on l'a, vient de plus haut et de plus durable que l'homme. Car la consolation est, à ce qui ne dure pas, la bénédiction de ce qui dure. Je sens l'éternité de l'amour, et j'ai des douleurs éternelles. Je ne suis donc pas sauvé. Vous, cher Claudel, je sais que l'acceptation est en vous. Mais enfin la douleur y doit être : parce que vous avez un cœur d'homme; et c'est par le cœur que la nature parle. Je me suis toujours fait de votre cœur une idée forte et noble.

Sinon par ce que vous m'aviez dit, un jour, de sa vertu, je ne connaissais pas votre Père. J'en sais bien assez, pour mesurer au grand bonheur que vous avez eu de le garder si longtemps, l'immense chagrin de le perdre.

Dans sa vieillesse, je crois, il a reçu de vous, son fils, sa foi neuve et vive. Ainsi, vous lui rendiez la vie qu'il vous avait donnée. Peut-être n'y a-t-il pas de plus belle pensée ni meilleure, à présent, ni qui soit plus solide à vous soutenir. N'ignorez pas, en tout cas, une affection, qui vous appelle moins dans la . félicité, qu'elle ne vous cherche dans la détresse. Déjà, vous l'avez éprouvé.

Un divin secours vous rend la mort même non seulement concevable, mais bénie et salutaire. Je ne pense donc pas au sage et droit vieillard, de qui vous êtes séparé; mais à vous, qui demeurez. Quand la mort est là, nous sommes tous des enfants égaux et semblables, au fond de la forêt, dans le terrible abandon du père et de la mère. Cependant, la douleur a pour vous et pour moi des signes contraires. Je n'étais presque pour rien, moi-même, dans la mienne. Vous, du moins, c'est en vous que vous souffrez. C'est donc à vous que je vais. Qu'il vous soit doux que je vous prenne la main, et que je la tienne. Vos petits vous sourient, sans peine et sans péché. Qu'ils vous fassent un collier d'innocence.

Je vous embrasse avec affection.

Su.

Francfort-sur-le-Mcin, le 26 mars 191 3.

Cher ami,

Merci de votre lettre affectueuse. Je sais que vous êtes un homme de cœur. Quels que soient les détours des sentiers que nous suivons, la douleur nous trouvera toujours épaule à épaule.

Hélas, cher ami, vous vous trompez et vous confondez mon père avec mon beau-père qui est en effet une espèce de saint. Mon père est mort sans sacrements, bien qu'ayant manifesté l'intention de les recevoir. C'est un grand remords pour moi. Ma mollesse maudite, la répugnance que j'ai à toutes les choses désagréables m'a empêché d'arriver à temps, et maintenant j'ai ce doute terrible qui m'accompagnera toute mon existence.

Oui, j'irai vous voir à mon passage à Paris. Vous êtes de ceux qui ont le rare courage d'écouter une plainte.

Je vous serre les mains de toute mon affection.

P. Claudel.

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