Paul Claudel à André Suarès
Paris, !«'■ février 1906.
Mon cher ami, Je vois que je vous ai fait de la peine, pardonnez-moi! Bien des fois je m'étais promis de ne plus vous parler rehgion, et toujours nos conversations reviennent sur ce seul sujet, sans que ce soit absolument de ma faute. Oui, je suis votre ami, mais quelle amitié va sans échange et sans communication.
et que pourrais-je vou5 communiquer que la certitude qui m'emplit tout entier, ne laissant place à rien d'autre de vraiment sérieux? Ah certes! si vous aviez la religion, vous n'auriez plus besoin de mon amitié. J'espère que vous me la garderez cependant toute transformée et régénérée dans une intelligence mutuelle. Vous me comprenez, Suarès, et moi je ne vous comprends pas; je ne vous comprends pas parce que vous ne vous comprenez pas vous-même et qu'il y a lutte entre des éléments contradictoires de votre nature. Comment cette lutte se terminera- t-elle, je n'en sais rien. Il est possible que vous veniez à la vérité, mais il est aussi possible, je le crains, que vous vous en écartiez définitivement.
Quelles sont-elles donc au juste enfin ces raisons de ne pas croire que vous m'alléguez? Questions de raison ou questions de fait? Il vaudrait la peine de s'éclairer sur un si grand sujet.
Vous m'excuserez de vous écrire si faiblement. Moi aussi, je suis harassé ce matin. J'ai passé la journée d'hier à Sainte- Clotilde où nous avons essayé de défendre les biens de l'Église. Les procédés de nos ennemis ne varient pas. Le premier inventaire est celui qui a été fait des vêtements de Notre-Seigneur au pied de la croix.
Et maintenant, mon pauvre ami, j'ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Vous trouverez, ci-joint, la lettre que j'ai reçue de Vallette. Que voulez-vous que je fasse? Voulez-vous que j'aille trouver Mithouard ? Voulez-vous que nous essayions une souscription ? Parlez-moi bien franchement et sans crainte de m'importuner. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir.
Je me reproche encore amèrement de vous avoir contristé. Pardonnez-moi.
Paul.
Je veux vous écrire de nouveau. « Je pense en païen », non cela ne me satisfait pas. Comprenez que mon indiscrétion n'est que l'impatience de l'amitié avide d'étreindre enfin ce qu'il y a d'essentiel en vous.
Vendredi soir, 2 février [1906].
Un mot, mon très cher. Je dois me roidir, ou je vais être très malade. J'ai passé l'après-midi dans une sorte d'horrible évanouissement. J'ai le vertige de ce qui m'attend. Avec ce
poids épouvantable de destin sur la nuque, je ne sais où je prends la force de lever toujours la tête.
Voilà un maître coup de massue. Encore une caresse de la fortune. Pourquoi Valiette ferait-il rien en mon honneur? — Il a raison, cet homme. Il connaît son temps.
Un désert s'ajoute au désert. Ma vie a quelque chose de terrible. Allons, il faut être ferme. —
Vous me restez, cher Claudel : dites au moins que vous ne doutez pas de moi. Quelle colère au fond de l'âme, et quel dédain : il faut tenir bon. Je ne bronche pas. Cependant, la vie s'épuise.
Que faire? Je ne sais. S'il faut que je garde cette œuvre devers moi, elle va me manger le ventre, et me pourrir les boyaux. La tumeur est trop grosse. Jamais œuvre ne fut si riche en tourments.
Je suis si pauvre qu'il ne m'est guère possible de l'être davantage. Ne dussé-je manger qu'une fois tous les 2 jours, en 20 ans je n'aurais pas de quoi payer une telle somme. Mon ami de Toulon, je vous l'ai dit, m'assure 500 fr. En mendiant bien, jusqu'à me coudre fièrement le cœur dans un réseau de liens plus serrés et de tendresses nouvelles, j'arriverai peutêtre à trouver mille francs — peut-être? — Mais ce n'est que la moitié de ce qu'il faut.
Très cher, ce que vous pouvez faire de mieux, c'est de reprendre le manuscrit vous-même, et de demander à Valiette s'il veut publier le livre, au cas où l'on fît la nnoitié des frais. Mais, au nom du ciel, ne lui en dites pas un mot, si cela vous écœure. Et quant à moi, l'idée seule d'un tel entretien me remplit de dégoût.
Je vous remercie. Je vous serre les mains et suis à vous de grand cœur.
Su.
Je suis malade : c'est ce qu'il y a de pis. La santé, ma vieille force, autrefois, ce n'était pas trop pour rester droit sur les deux pieds. Courage, pourtant. Car, moins le courage, que me reste-t-il? — Courage donc.
Vous étiez là, hier : j'en étais sûr.
Quelle ignominie! Quel manque de pudeur et de goût. Ils n'entrent dans les églises que pour en faire une réunion publique : ils parlent à coups de poing.
Tout est confondu. Toute noblesse est morte. N'y dût-il jamais prier, quel noble cœur n'honore pas le lieu où l'on prie? où les morts se font absoudre? et où ceux qui pleurent, absous du deuil même, sont consolés? — Ignominie.