André Suarès à Paul Claudel
Lundi soir, 30 janvier [1906].
Soyez plus juste, cher Claudel : vous m'êtes très précieux, à la condition que je vous le sois. Vous voulez me sauver, et je sais bien que vous ne pouvez pas me donner une preuve plus véritable de tendresse. Ce n'est pourtant pas vous qui pouvez m'engendrer au salut, vous qui n'êtes même pas un saint. Mais vous êtes homme, et il est en vous de m'aimer, moi un homme comme vous.
Vous m'avez fait plus qu'un peu de bien. Vous avez été pour moi im homme. En ce monde, l'homme est rare. Mon désert n'en voyait point. Le seul en tout cas qui soit venu à moi, c'est vous. Ne doutez donc pas de m'avoir fait beaucoup de bien.
Vous avez jadis souffert de l'abandon et de la solitude. Vous m'avez dit comment, à la veille d'entrer dans les ordres, ce monde vous semblait inanimé et morne : vous étouffiez dans le vide sourd. Qu'il vous en souvienne; et pourtant vous aviez le père et la mère, la maison et les sœurs — Vous aviez infiniment plus : vous aviez toute la Paternité des temps et votre place de fils dans la maison éternelle : car tout fils est le préféré pour ce père. Et pourtant, dirai-je, faute d'un frère ici-bas, siu' ces routes de boue, vous enduriez le mal de l'isolement. Jugez de ce que j'endure : père, frère, j'ai tout perdu. Il ne me reste plus que le douloureux amour. Moins une femme et deux amis, j'étais dans le même exil que le survivant d'un voyage polaire sur la banquise.
Quand vous étiez le plus méconnu et le plus ignoré, vous comptiez encore pour un petit nombre, où il n'y avait pas que des sots. Mais moi, dites ? — L'artiste est un conquérant invisible et secret. Tout de même, il meurt comme un autre, muré dans un cachot.
Deux amis qui me sont fidèles; après quoi, rien. Je suis trop catholique pour eux, d'ailleurs. Ironie.
Je peux bien vous le dire : je ne me soucie de personne en art que de vous. Votre opinion compte à mes yeux, comme
yo A PAUL CLAUDEL
celle du seul homme, aujourd'hui, qui pense en poëte, et qui soit encore un poëte en pensant. En venant à ma rencontre, vous m'avez ravitaillé d'espérance fraîche; vous ne m'avez pas tiré du désert; mais il a cessé d'être une prison.
Je vous dois donc beaucoup. Et voici que, ne pouvant vous donner que mon cœur et l'immense tendresse qu'il porte à ce qu'il aime, vous ne voulez pas me prendre pour ce que je suis.
Pourquoi ? — Faut-il vraiment que je sois à Dieu, pour que vous soyez à moi, mon ami? — Mais si j'avais Dieu, qui sait, je n'aurais besoin ni de vous, ni de personne.
Vous me découragez, cher Claudel, si je vous décourage : je désespère, alors, d'être jamais compris.
Vous savez mes sentiments, et l'ardent désir qui en est la sève. Vous-même vous sentez en communion avec moi. Je vous prends comme vous êtes. Prenez-moi comme je suis.
Pourquoi vous arrêtez -vous à l'une'de mes origines, quand toute ma vie en est la négation, et que souvent, loin d'en sentir l'attache dans le combat perpétuel que je mène, je rougis au contraire de la rompre avec fureur et d'éprouver au plus secret de moi-même un instinct de vengeance et de colère ? — Je me rappelle à la compassion, qui peut seule refréner l'impitoyable cruauté de la nature.
Je ne puis ni ne veux rien dire contre les Juifs : je les invite uniquement à ne plus judaïser. Je les convie à cesser d'être. Je les écarte à tout jamais de moi, s'ils judaïsent. Et en fait, je n'en vois pas, je n'en connais pas un seul. Il serait absurde qu'on voulût se forcer à les aimer, ou à en être. Il serait inouï que je n'eusse pas le choix de moi-même en moi, quand une puissance irrésistible choisit fatalement en nous, et qu'il est constant que nous ne sommes jamais que ce que nous devons être.
Comment, Claudel, comment osez -vous me soupçonner de l'avare curiosité du dilettante? — Je suis bien trop artiste, pour être dilettante. Un amateur ne peut rien créer : c'est un parasite d'âme. L'art n'est pas un passe-temps pour nous. Je ne me connais pas l'ombre de cette perversité froide.
Je sens en catholique, et je pense en païen : voilà tout le mystère. Mes raisons sont celles d'un païen. Nous sommes ce que nous sentons, vous le savez. — Soyez donc ce que vous êtes, me direz-vous. — Non, pas au sens où vous l'entendez : car ma raison repousse ce que mon cœur accepte. Il m'est impossible de dire : Je crois et je sais. L'enfant récite le Credo sans savoir ce qu'il dit. Credo] pour l'homme, est la plus grande affaire. Je ne puis croire uniquement parce que j'aurais du
bonheur à croire. Le bonheur ne dépend pas de moi. Ce serait un grand mensonge. Il faut croire sans le vouloir : quelle joie! Il faut vouloir pour croire, soit encore. Mais vouloir, n'est pas croire. Qiie puis-je contre ma pensée? — Je la hais de ne pas m'obéir. Combien peu d'hommes en sont capables.
J'aime votre foi autant que celui qui la partage. Et plus encore, parce qu'elle est la vôtre. Je la vois comme une terre promise où je sais que vous êtes, où je ne suis pas sûr d'entrer, où parfois je pense n'entrer jamais. Comment pouvez-vous ne pas le comprendre, vous dont le tact logique est si fin ?
Je suis terriblement païen, mon pauvre Claudel. Que me demander de plus? Je suis un nihiliste qui déteste le néant. Or les mauvais nihilistes aiment le néant en s'aimant ; et même ils s'en glorifient : ils dansent, ils font les sceptiques.
Un Romain, un Grec, un Celte, ce que vous voudrez, un païen enfoncé dans la nature jusqu'au cou. J'ai mes horreurs de la nature : elles viennent du cœur. Mais dans un païen, la nature est la raison : — la Raison même. Elle ne se suffit plus; mais elle suffit à repousser tout ce qui n'est pas elle; et elle s'oppose à ce que le désir passionné du cœur devienne une totale certitude.
Quoi ? Si j'avais jamais été Juif, je serais chrétien aujourd'hui. Si j'avais reçu Dieu de l'Ancienne Loi, je recevrais Jésus- Christ de la Nouvelle.
Non, vous-même, vous ne savez pas me rendre justice. Concevez donc le drame de ma vie : ce combat terrible et sans répit du cœur et de la pensée. Et vous seul pourtant, vous seul, mon Claudel, pouviez me comprendre.
Adieu, je n'en puis plus. Je suis harassé. A vous de tout
cœur.
Su.