‹ Correspondance, 1904-1938Chapitre 76 sur 142 · Paul Claudel à André Suarès · texte numérisé non relu

Paul Claudel à André Suarès

Consulat de France à Tientsin.

Tientsin, 25 juillet 1907.

Mon cher ami,

Certainement, comme vous me le dites, la période que nous traversons est douloureuse pour un catholique. Mais cependant il n'y a pas de quoi s'abattre ou s'énerver. La persécution est l'état normal de l'Église, ou de toute âme qui possède un grand bien caché. Le possédé qui poursuit le Christ en lui tirant la langue et en lui jetant des pierres lui demande : « Pourquoi me persécutes-tu ? » Je relis en ce moment la grande Histoire de la Rijorme de Jansen. La crise qu'a traversée l'Église à cette époque était beaucoup plus dure que celle d'aujourd'hui et les Luther et les Illyriens étaient d'autres frénétiques que les Clemenceau ou les Briand. La seule cause de tristesse pour un chrétien ne peut être que le mauvais état de sa conscience, son égoïsme, sa faiblesse, le peu de secours dont il est aux autres. Le reste est un souffle de vent.

Dans une dernière lettre, je crois vous avoir parlé d'un

projet qu'on avait de m'envoyer à Calcutta, ce dont je me serais fort réjoui. Malheureusement ce projet est ajourné, et je reste dans mon trou au milieu d'une centaine de Français qui tous sont animés de la haine la plus cordiale à l'égard les uns des autres. La haine occupe, il est vrai, mais ce doit être bien fatigant.

J'ai lu avec beaucoup d'intérêt un livre récent de Bergson que vous connaissez peut-être: U Évolution créatrice. On m'avait signalé les différents points de ressemblance qui existent entre les idées de ce philosophe et celles de mes deux traités philosophiques que vous lirez prochainement. Ce sont des produits différents du même ^eitgeist. Ce que je note surtout c'est que l'âge de fer de la Terreur scientifique paraît passé et que la barbarie repoussante des premières théories évolutionnistes paraît bien atténuée. L'évolution, telle que l'admet Bergson, avec les variations brusques et des effets entièrement inadéquats aux causes qui les préparent, se rattache de bien près à la vieille théorie des créations successives. Quant à moi, je la rejette encore, même sous cette forme. Cette théorie est invinciblement repoussante pour un artiste qui considère toutes choses comme des ébauches manquées et qui sacrifie le présent éternel et sacré à l'avenir, ce qui est à ce qui n'est pas. Toutes les formes pour un artiste sont finales, elles sont excellentes en elles-mêmes, emplies d'un enseignement inépuisable. En un mot, elles sont des fins. — Ipse posuit fines — Omnia fecit valde bona. Chaque être nouveau n'est pas le produit des autres, il s'impose à eux du dehors, et la « lutte pour la vie » n'est que cette tendance à l'infini dont chacun est animé et dont parle si bien un petit poëme de Coventry Patmore que j'ai traduit dans le temps dans Antée. Peu de gens l'ont compris d'ailleurs.

Où est votre rue Méchain ? Près de l'Observatoire, je suppose. Il y a de bien beaux boulevards de ce côté où j'ai beaucoup rêvé dans mon jeune temps.

Je vous serre affectueusement la main.

Claudel.

8i. — André Suarès à Paul Claudel.

Le 29 juillet 1907.

Je suis content de vous, »i vous ne l'êtes pas de moi, cher Claudel. Votre Art poétique vient de paraître. Je ne l'ai pas lu; je l'attends de votre main. Vous vous plaignez de ne pas

faire grand'chose : ce n'est pas si peu, à mon sens, que d'avoii fini deux de ces Odes et d'en avoir une autre en chantier. Puis, qu'importe? Vous agissez; rien ne vous entrave. Votre vie est bien en règle. J'admire, quand vous avez fini une œuvre, qu'on vous la publie aussitôt; et même on vous corrige vos épreuves : vous n'avez à vous occuper de rien que de bien faire.

Voilà ce que j'eusse préféré à tout. Je ne goûte pas la cuisine des livres. Si encore on faisait soi-même le menu, et qu'on fût servi, avec respect, à l'heure.

Voyez : j'ai toujours 23 ans : je n'ai pas d'éditeur, pas de libraire, et sans doute pas de lecteur. L'art est un démon, quand on y est en proie. Éternelle inquiétude, éternel commencement. Les essais sont bons aux jeunes gens. L'homme a besoin de possession.

Je n'ai été qu'une fois chez Mithouard. Je n'ai pu souffrir les gens qui s'y réunissent. C'est le plus petit esprit, l'esprit de mort, l'odeur de rat intellectuelle. Mithouard leur est supérieur de toutes manières, et surtout par cette pureté d'âme un peu froide que révèlent ses yeux. Si je n'étais que lui, je les mettrais tous à la porte, leur disant : « Je vous ai assez vus. Il n'y a rien de si semblable à vous que vous. Bonsoir. Je vais renouveler l'air. »

Pottecher, qui est si bon, si fin, si classique en somme, parti pour les Vosges depuis 4 semaines, je ne vois plus un visage ami de quatre mois. Que de silence, et quel silence!

On ne trouve personne à qui parler : quelqu'un qui comprenne et qui vaille d'être compris. On croit que je ne cherche guère? O le vain reproche! Et pourquoi ne ferait-on pas les premiers pas, si quelque profonde peine, où tient ma dignité, l'exige ?

Adieu, mon très cher. Je vous serre la main.

Su.

On me dit que votre ami Berthelot est un homme à connaître, d'une culture et d'une intelligence rares. Je le tiens de Bréal, son ami d'enfance. Dois-je vaincre pour lui mon humeur sauvage? Vous devez le savoir.

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